‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe II (volume 5)Chapitre 10 sur 131 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

18 SOUI.KVKMI NT lU-!i l'A VS- BAS.

(de rambassùidc espagnole à Paris) de demander au roi de France qu'il ne permît à aucun de ses vassaux de venir secourir les rebelles des Pays-Bas. Ce fut alors que Mondoucet, résident français à Bruxelles, remit, de la part de son maître, au lieutenant de Philippe II, une lettre si pleine de promesses que ce souverain, disait le duc d'Albe, ne pouvait y manquer sans déshonneur '. En outre, Charles IX, d'accord avec Louis de Nassau, avait, par son ambassadeur en Espagne, mandé à Philippe II qu'il tenait à sa cour le frère du prince d'Orange, afin de le réconcilier avec lui, et de le faire passer à son service avec ses navires. Il refusait toutefois de faire désarmer par force les vaisseaux du prince d'Orange, attendu que celui-ci ne l'avait jamais offensé et qu'il était d'ailleurs compris dans l'éditde pacification. Pour colorer ses rapports avec le comte Louis, il avait déjà quelque temps auparavant écrit à Philippe II que ce seigneur résidait à la cour de France comme caution des promesses de son frère, au nom duquel il s'engageait à faire désarmer tous les vaisseaux de ce dernier, si le Roi Catholique voulait recevoir en sa bonne grâce ceux qui les montaient et les laisser jouir de leurs biens hors des Pays-Bas ^.

Tandis que Charles IX s'efforçait d'endormir par des protestations fallacieuses la vigilance de Philippe II et de son lieutenant, il écrivait à Louis de Nassau qu'il était déterminé, autant que les occasions et les dispositions de ses affaires le permettraient, à employer les forces que Dieu avait mises en sa main

' Le duc d'Albc au Roi. Bruxelles, 22 mai 4572, dans la Correspondance de Philippe II, t. II, p 230.

2 Le duc d'Albe rappelle la protestation de Charles IX dans une lettre à Philippe II, du i8 mars \bl3. [Correspondance de Philippe II, t. II, p. 320.) Foiraussi une instruction de Charles IX pour Jean de Vivonne, seigneur de Saint-Goard, son ambassadeur en Espagne, 16 janvier 1-572, dans les Archives delà maison d'Orange-Nassau, I" série, supplément, p. ILS.

LivuK pnEMiRa (1;j72). 1D

pour tirer les Pays-Bas de l'oppression dans laquelle ces provinces gémissaient ^ Confiant dans la parole du roi de France, Louis de Nassau quitta Paris le 19 mai ^.

Coligny, avec l'assentiment au moins tacite de Charles IX, avait encouragé de tout son pouvoir le dessein formé par Louis de Nassau, de concert avec Genlis et La Noue, de surprendre Mons, Valenciennes, peut-être Lille et Douai, au moyen des intelligences qu'ils avaient nouées avec les calvinistes et les mécontents des provinces wallonnes.

Parmi ces derniers se signalait un homme remarquable par son énergie et son adresse. C'était Antoine Olivier , héraut d'armes du roi d'Espagne et cosmographe, qui avait demeuré à Mons, en l'hôtel de Boussu. Il s'était présenté quelque temps auparavant au duc d'Albe, à qui il avait fait hommage de cartes du pays, et, en lui demandant la permission de se rendre en France, lui avait promis de lui fournir des informations sur les complots des calvinistes. Il se mit effectivement en rapport avec Coligny et Louis de Nassau, faisant entendre aux Espagnols que c'était le moyen de découvrir les menées des chefs des huguenots. Il retourna plusieurs fois librement de France dans les Pays-Bas, et donna au duc d'Albe quelques avis, en partie vrais, en partie faux, des projets de l'amiral de Coligny et du prince d'Orange. Lui aussi mettait en défaut la vigilance du duc d'Albe, tandis

' Cette lettre importante était datée de Saint-Léger, 27 avril 1572. {Correspondance de Philippe H, t. Il, p. 2C9 )

^ Walsingham à Burleigh. « J-e lui ai donné M. Morgan, qui vous avertira, de temps en temps, de ce qui se passera. » Dépêches de Walsingham, p. 235. — L'assenlinMînt de Charles IX est encore constaté dans les Mémoires du duc de Bouillon. Ce seigneur, qui était à la cour, mêlé aux protestants, dit formellement que le Roi était d'intelligence avec Louis de Nassau « ayant permis à ceux de la religion de Tassister, et, te cas advenant a que leurs entreprises succédassent, qu'il les favoriserait ouvertement. »

20 S0Li.Èvr!HEiVT ors pns-BAS.

qu'il avisait aux moyens de livier la \ illo de Mons 5 Louis do Nassau *.

L'industrieuse et oijulente capitale du Hainaut clait alors dépourvue de garnison, et il y régnait un sourd mécontentement contre la domination espagnole. Cette répulsion venait de se manifester par un vote du grand conseil de la ville. Invité par Noircarmes, grand bailli du Hainaut, à prêter six pièces dartillerieau duc d'Albe, legrand conseil avait opposée cette demande un refus formel. Noircarmes, qui ne s'attendait aucunement à une résolution aussi énergique, en fut à la fois inquiet et irrité. Le 21 mai, il écrivit à un des conseillers de la ville pour lui témoigner sa surprise et son méconteutement. Il lui demandas! les bourgeois de Mons allaient, à l'exemple de ceux de Flessingue, ^e la Veere et d'Enkhuizen, se joindre aux rebelles, ou pour le moins s'entendre si bien avec eux qu'ils voulaient ôter au lieutenant du Roi les moyens de les dompter ^.

Les appréhensions de Noircarmes étaient justifiées en ce moment même. Le 22 mai, quelques soldats français, sans armes, entraient dans Mons, disant qu'ils voulaient servir parmi les Wallons dont on faisait alors une levée pour le service du Roi Catholique. Ils précédaient Antoine Olivier. Celui-ci pénétra dans la ville le lendeniain, au soir, avec douze autres soldats, déguisés comme lui en marchands; ils accompagnaient trois chariots chargés de tonneaux, qui étaient censés contenir du vin, mais qui, en réalité, étaiens pleins d'arquebuses et d'autres armes. Lorsqu'ils furent descendus à la Coupe ilcr, rue de la Grande Triperie, Olivier se concerta avec les amis qu'il avait dans Mons pour mettre son projet à exécution. Le moyen qu'il

' Annales du Hainaut, par Vinciiant, t. III. — CommeiUaires de B. de Mendoça, liv. V, chap. XIII.

' Celte lettre, qui révèle de.s particularités intéro.ssanles, a été publiée dans la Revue d'/iisloire cl d'archt'ologie {\S69), t. I", p, 484.

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iicfopta était assez simple. D'accord avec ses compagnons, il demanda à l'hôte de la Coupe d'or à quelle heure s'ouvraient les portes de la ville. L'hôte répondit que c'était à quatre heures-, mais que, s'ils voulaient partir plus malin, en donnant une pièce d'argent au portier, celui-ci leur ouvrirait. Olivier et ses compagnons se levèrent avant l'aube, montèrent à cheval, et, arrivés à la porte de Bertaymont, promirent une pièce d'argent au portier pour leur ouvrir; ce qu'il fit. La porte ouverte, le portier ne se soucia pas de la refermer et alla se recoucher. Louis de Nassau se tenait caché dans le voisinage. Dès qu'il eut été averti de la réussite du complot, il entra dans Mons accompagné seulemen^t de quarante cavaliers avec lesquels il se dirigea vers le marché et la Maison de paix (hôtel de ville). Les soldats déchargeaient leurs pistolets et criaient à pleine voix : « Liberté, liberté vous est « donnée par le prince d'Orange pour vous affranchir du dixième « denier et de toutes exactions du duc d'Albe. » Les chevaux étaient si fatigués par le long trajet qu'ils avaient fait le jour précédent et la nuit même, que deux ou trois tombèrent morts, comme les huguenots arrivaient sur la place en criant : France! France! Liberté! ville gagnée! '.

Les bourgeois accourus sur la Grand'place montraient une attitude étonnée et curieuse, mais nullement hostile aux huguenots. Il n'en était pas de même des échcvins dont la responsabilité était gravement engagée. Ayant convoqué les hommes du serment pour la défense de la Maison de paix, à peine purent-ils en rassembler quelques-uns, et encore ceux-ci n'étaient-ils pas armés. Louis de Nassau, cependant, agissait avec la plus

' Grande chronique de Hollande, etc., t. 11, p 226. — B. de Mendoça, Commentaires, etc.. liv. V, chap. VIII. — Annales du Hainaut, par Vinchant, t. III. Ce dernier dément positivement les écrivains qui alTirment que le concierge de la porte de Ijcrtaymont aurait été tué par Olivier et ses compagnons.

i>:2 SOI :i,i;vi;mi;m dls I'ays-bas.

grande prudence et la plus grande modération. Il ordonna à ses soldats de retirer les échelles qu'ils avaient déjà dressées contre la Maison de paix pour l'escalader, puis il se fit conduire devant les échevins et chercha à les rassurer. « Ne vous con- « tristez point, leur dit-il, car je ne suis pas venu ici pour vous <i molester, mettre en peine ni faire dommage, mais pour vous «I consoler, garantir, assister. » Il exprima ensuite le désir que les bourgeois fussent convoqués en grand nombre, pour qu'il pût leur déclarer la cause de sa venue. Les échevins demandèrent de pouvoir se réunir, afin de délibérer sur cette proposition. Le comte acquiesça à ce désir et se retira en la m lison du Cerf sur le marché. Il n'était point sans grande inquiétude ^

En effet, la troupe, avec laquelle il avait pénétré dans Mons, ne formait que l'avant-garde d'un corps plus considérable commandé par Genlis. Impatient d'un retard qui pouvait faire avorter une entreprise si heureusement réussie jusqu'alors, Louis de Nassau se décida enfin à sortir de la ville pour hâter l'arrivée de Genlis. Les échevins, voyant la Grand'place libre, reprirent courage. Ils barricadèrent de nouveau les issues de la Maison de paix, et députèrent un messager à Bruxelles pour demander du secours ^. Deux membres du magistrat, Nicolas Chamart et Gilles Pottier, s'étant transportés sur le marché, exhortèrent les bourgeois, qui s'y trouvaient en grand nombre, à prendre les

' Ces particularités sont extraites de la déposition faite plus lard par Nicolas Cbamart, échevin de la ville de Mons en -1572, et aeleur dans les événements qu'il rapporte. La curieuse déposition de Cbamart et tous les autres documents qui concernent la surprise de Mons, ainsi que la répression dirigée pUis tard par Noircarmes, nous ont été obligeamment commu- Hiqués par M. Lacroix, archiviste du Hainaut.

' Mons sous h'S rapports historiques, statistiques, etc., par F. Paridaens (Mons, 1819, in-'l2),p. 65. L'auteur a fait également usage de documents contemporains et aulheiili([ues.

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aimes pour résister aux ennemis. Mais ces exhortations restèrent sans effet. La plupart des bourgeois étaient gagnés par les belles promesses que le comte de Nassau leur avait faites *. Ce seigneur, ayant rejoint Genlis, qui s'était égaré dans un bois voisin, dirigea en toute hâte vers la ville les cinq cents cavaliers que son lieutenant amenait, et ces cavaliers prirent chacun un arquebusier en croupe. Les échevins de Mons venaient alors de donner l'ordre d'abattre les herses des portes et de sonner la cloche d'alarme. On commençait même à lever le pont levis de la porte de Bertayniont, lorsque Louis de Nassau revint. Guitry de Chaumont pique son cheval, saute sur le pont, et le fait retomber. Louis de Nassau et Genlis suivent Guitry, et toute la troupe se dirige de nouveau vers le marché et la Maison de paix.

Les échevins feignaient toujours de délibérer sur la dernière proposition du comte. Nassau, après divers avertissements, fit enfin cerner Ihôtel de ville et briser les fenêtres de la chapelle de Saint-Georges , pour donner accès à ses soldats. Lorsque ceux-ci furent maîtres de la Maison de pai.x, le comte se transporta dans la « chamb.f-e de Notre-Dame, » et y manda les échevins ainsi que les membres du conseil du Roi. H leur déclara qu'il n'était pas venu pour s'emparer des pays ou des villes, mais qu'il était venu pour les protéger : loin de vouloir opprimer les magistrats ou bourgeois de Mons, sa résolution était de les maintenir en leur ancienne religion catholique, de même qu'en leurs anciens droits, privilèges et coutumes. Son entreprise avait donc pour but de préserver le pays, de lui rendre sa liberté et sa prospérité, et, lorsque la paix et la concorde auraient été rétablies, il remettrait toutes ses conquêtes entre les mains du roi d'Espagne, sans rien prendre ni retenir pour lui. Genlis invita ensuite les échevins à préparer des logis pour

' Déposition citée de N. Chamarl.

:i'i s()L'i.EVi;jit:.\T ni:s i'ays-ijas.

dix mille hoiiiines, et le comte Louis se fit remettre les clefs tics ])ortes de la ville *.

L'expédition, dirigée contre Valenciennes, par le seigneur de Famars, ancien confédéré, et par La Noue, le célèbre Bras-de- Fcr -, n'eut pas autant de succès. Ils étaient à la tète de quatre cents hommes et comptaient sur les sympathies des calvinistes, encore nombreux dans la ville. En outre, il n'y avait que quatrevingts hommes de garnison ordinaire dans le château. Le 15 mai, Famars et La Noue s'emparèrent aisément de la ville, mais elle retomba bientôt au pouvoir des Espagnols. Des renforts arrivèrent dans la citadelle, précédant un corps nombreux d'infanterie et de cavalerie qu'amenait Jean de Mendoça, général de la cavalerie légère. Celui-ci attaqua les huguenots, et les obligea de se retirer en désordre. Au lieu de les poursuivre et d'empêcher ainsi La Noue de se joindre à la troupe qui menaçait Mons, les Espagnols tournèrent leurs armes contre les habitants, quoique les manifestations des bourgeois en faveur des huguenots n'eussent pas été aussi vives que ceux-ci auraient pu l'espérer. Mais les Espagnols, ne faisant aucune distinction entre les innocents et les coupables, portèrent le fer et le feu dans la ville épouvantée ^.

' .\rchives judiciaires de Mous. — D'après Waisingham, Louis de Nassau disposait de douze cents cavaliers, la plupart gentilshommes français; son infanterie montait à cinq mille hommes seulement, Gascons pour la plupart. (Walsingham à Leicester, 29 mai 1572, Dépêches, p. 238.) Mais ces chiffres nous paraissent exagérés.

^ On surnommait La Noue liras-de-Fer, parce que, ayant eu le bras gauche fracassé d'un coup d'arquebuse, en ISTO, sous les murs de Fontenai-le-Comle (en Poitou), il s'en était fait remettre un de fer, dont il se servait commodément.

^ Grande chronique de t/oltan'le, e[c., t. H, p. 226. — Vie du sci(jneur dr La youe, par Moyse .■\mirai'lt (Leyde, l(56f , in-i»), pp. (i7-(i9. — Bf.ntivo'jT.in,- liv. V. M Les K^i^agnols, dit ce dernier, pillèrent Iteaucoup de

Liviîi; l'itKMii K (Iii7i). 25

Le 24 mai, le duc d'Albe apprit siiccessiveniCDl la révolte clEnkhuizen et de tout le Waterland , la surprise de Valeiiciennes et celle de Mons '. On rapporte qu'il ne voulut pas croire d'abord que Louis de Nassau fut maître de Mous, car il le supposait encore en France. Mais lorsque la nouvelle se confirma, il entra en fureur, jeta son chapeau par terre et le foula aux pieds, en maugréant contre Dieu et contre les hommes ■^.

Le duc d'Albe, cependant, ne se méprit point sur la connivence de Charles IX avec Louis de Nassau. Dès le 29 mai, il chargea don Diego de Çi'iniga, qui avait remplacé Francès de Alava comme ambassadeur d'Espagne à Paris, de ren)ettre au Roi, à sa mère et au duc d'Anjou une lettre oli il rappelait l'aide que leur avait prêtée constamment Philippe II, et le soin de celui-ci de maintenir la paix entre les deux couronnes. — Si tout cela pouvait engager le roi de France à user de réciprocité, il le suppliait de défendre absolument, et sous des peines rigoureuses, à ses vasseaux de sortir du royaume, pour favoriser les séditieux des Pays-Bas, et d'ordonner à ceux qui auraient pris part aux expéditions de Valenciennes et de Mons de retourner chez eux. — H désirait aussi que le roi de France le l'assurât entièrement par lettres, et que ce prince fit en sorte que les rebelles ne trouvassent pas de rapi)ui dans sa flotte. Don Diego devait tâcher d'obtenir une réponse immédiate ^.

maisons et les remplirent de carnage. « — Et dans nne lettre datée de Bruxelles, 9 juin lo72 {A)-cltives de la maison (V Orange-Nassau, t. lil, p. 437), on lit : « Le massacre de Valenciennes a esté grand. »

' Le duc d'Albe au Roi. Bruxelles, 2i- mai 1572. [Correspondance de Philippe II, t. Il, p. 218.) — Coni))ientaircs de 13. re Me.ndoça, liv. V, chap. XilL

- Grande chronique de Hollande, etc , t. Il, p. 231.

' Leduc d'Albe à don Diego de Çùniga, Bruxelles, 20 mai io72. [Correspondance de Philippe //, I. H, p. 25?.)

tiO sori.Kvi::Mi;.NT di;s pays- bas.

Charles IX donna une apinireiite satisfiiction iiu duc d'Albe en faisant ouvertement défense à ses vassaux et sujets daller au secours des insurgés des Pays-Bas ; mais, nonobstant celte proclamation, il continua de favoriser les entreprises dont Coligny avait pris la haute direction.

De son côté. Louis de Nassau cherchait à s'affermir dans sa récente conquête. Voulant rattacher solennellement les autorités et la bourgeoisie de Mons à sa cause, il avait convoqué, pour le lundi 26 mai, une grande assemblée en la Maison de Paix. Les conseillers du Roi, les échevins, plusieurs membres du conseil de la ville, plusieurs ecclésiastiques aussi, avec un grand nombre de bourgeois , parmi lesquels se trouvaient des adhéients à la nouvelle religion, se réunirent en conséquence dans la chambre du conseil de ville. Louis de Nassau était présent avec Genlis, La Noue et d'autres gentilshommes. Des soldats, armés de pistolets et d'arquebuses, mèche allumée, gardaient les issues de la Maison de paix, et d'autres se tenaient dans la vieille salle et jusque dans la chambre du conseil. Louis de Nassau, prenant la parole, déclara « qu'il était entré à Mons comme lieutenant « du prince d'Orange, son frère, gouverneur dans les Pays-Bas, « et pour le service du Roi Catholique; qu'il n'avait pas l'inten- «I tion de lui faire tort ni aii peuple, mais qu'il voulait, au con- " traire, les assister; que loin d'inquiéter, d'outrager, de molester •i les bourgeois de Mons, il les maintiendrait et les protégerait « dans leur ancienne religion catholique, et défendrait avec eux <i les anciens privilèges, usages et coutumes du pays ; enfin, «1 qu'il ne voulait rien enlever au Roi Catholique comme le « seigneur de Genlis le déclarerait plus amplement. »

Genlis ajouta effectivement «qu'il était venu dans les Pays-Bas <i pour accompagner le comte de Nassau et faire service au Roi « Catholique, cl non pour rien enlever de ses Etats en faveur du <t roi de France. » Le comte Louis, reprenant la parole, dit

Mviin PREinrEit (1572). 27

« qu'il se conten'ait du serment que Ton avait fait au Roi Catlio- « lique et qu'il n'en demandait point d'autre-, " mais il ajouta « qu'il se déclarait ennemi au duc d'AIbe et qu'il ne le tenait •t pour légime gouverneur à cause de ses cruautés. '> II commanda ensuite à ceux qui l'écoutaicnt de se prononcer aussi contre le duc d'AIbe ; s'ils s'y refusaient, il était le plus fort, disait-il, et saurait user de eontramte. Il demanda, enfin, une réponse formelle et prompte.

Nassau se retira ensuite de la chambre, et la délibération commença. Elle fut longue, confuse et orageuse ; personne, d'ailleurs, ne voulait prendre l'initiative et la responsabilité d'un avis. Durant ces débats, les soldats vinrent heurter rudement à la porte de la chambre, disant que l'on eut à se hâter. 11 fut alors résolu par la majorité, notamment par les conseillers du Roi, les échevins, les membres du conseil de la ville et autresbourgeois catholiques, de se référer et tenir au serment qu'ils avaient prêté à leur prince et roi naturel; quant au duc d'AIbe et à son gouvernement, ils n'y voulaient pas toucher. Alors les soldats ouvrirent avec fracas les porîies de la chambre du conseil^ le comte Louis entra, et on lui fit connaître la résolution qui venait d'être adoptée ^ Il dut se contenter de l'assentiment que lui donnait la minorité: la majorité catholique fut inébranlable. Le refus qu'elle lui opposait rendait sa situation très-difficile, car il lui répugnait d'avoir recours à la force-, il sentait, d'ailleurs, le danger de provoquer, par d'es n>enaees, la colère et les représailles des catholiqnes. 11 se décida, enfin, à temporiser, et il renvoya Genlis en France p&ur chercher du secours contre les Espagnols qui ne pouvaient tarder 5 venir assiéger Mons.

Déjà le duc d'AIbe faisait battre la campagne par la cavalerie légère, que don Bernardino de Mcndoça commandait à

' Déposilioii de N, Cliamarl (arcliivci? de Motis).

28 soulkvi.5ii;m des pays-bas.

Maubeugc : elle arrc^tatt et mettait à mort ceux qui tentaient d'entrer clans la ville. C'étaient pour la plupart des huguenots (jui venaient de France. Les Espagnols firent ainsi prisonnières deux troupes de trente hommes chacune ; les uns furent pendus ; les autres (les Français), conduits à Rupelmonde, furent noyés secrètement afin de ne pas donner lieu à un trop vif mécontentement de la part de leurs compatriotes '. Genlis était sorti de Mons avec quelques cavaliers. Mendoça raconte qu'ils avaient pris dans la ville les casaques des hommes d'armes du duc d'Arschot. Grâce à ce stratagème, ils purent traversi-r la frontière. Le comte de Boussu ne cessait d'avertir le duc d'Albe que la Hollande était perdue, s'il n'y envoyait immédiatement des forces considérables pour comprimer les populations qui partout s'agitaient et s'insurgaient. Il lui disait que, ne pouvanfretirer les troupes qui étaient le long de la 3ïeuse, il n'avait pas un seul honmie de guerre pour empêcher les rebelles d'Enkhuizen de soulever tout le quartier du Nord, qui était la plus riche contrée de la Hollande. La défection gagnait aussi les marins de la flotte dont beaucoup commençaient à déserter. D'un autre côté, on ne parvenait plus à recruter de nouveaux matelots. Le '28 mai, Boussu informait le duc que, ayant envoyé deux tambourins par tout le Waterland, ils étaient revenus sans avoir trouvé un seul homme qui eût voulu servir sur les navires; mais ils disaient que, si on voulait mille hommes pour le service des gueux, on les trouverait. L'argent manquait d'ailleurs au stathouder du Roi ; il était môme tellement assiégé par les créanciers du gouvernement, qu'il n'osait presque plus sortir de la maison qu'il occupait à Amsterdam. Cette ville importante restait fidèle à Philippe; le magistrat réprimait avec sévérité ceux qui tentaient

' Le duc d'Albe au lioi. HriixL'lIcs, \'i juin \'6'ii. [Vortrsiiondancc de rinlipi>v II, t. Il, p. 2fi4.)

LiviŒ pnKMiKii {'l?)7i). 29

de soulever le peuple; on le vit même, un peu plus tard, faire trancher la tète à un jjauvre diable qui avait crié : Vivent les Gueux I Touieîoïs, Boussu, malgré toutes ses instances, ne put obtenir des habitants qu'ils recevraient une garnison royale dans leur ville. La perplexité du gouverneur s'accrut encore lorsque le duc d'Albe l'eut averti, en faisant allusion ù la prise de Mons, qu'il lui était impossible d'envoyer de nouvelles troupes en Hollande ^

On sait que le prince d'Orange avait chargé Sonoy de diriger l'insurrection dans le Waterland. Ce capitaine énergique se trouvait à Brème oii, de concert avec Lazare Muller et les frères Ripperda, il levait un régiment de piétons allemands, lorsqu'il reçut les lettres du prince. Le soulèvement d'Enkhuizen le détermina à presser son départ. Le 28 mai, il se rendit de Brème à Embden, et, voyageant jour et nuit, il arriva, au commencement de juin, à Enkhuizen, après avoir, au péril de sa vie, traversé ftledenblik, qui tenait encore pour les Espagnols. Quelques jours auparavant, vingt-cinq chariots chargés de pirates étaient entrés dans Enkhuizen, et l'exaltation du peuple ne connaissait plus de bornes. Le 2 juin, toutes les églises furent saccagées. Sonoy s'empressa néanmoins de communiquer aux bourgmestres la commission qu'il tenait du prince d'Orange et les instructions si libérales et si patriotiques que lui avait données ce grand politique. Guillaume d'Orange recommandait à son lieutenant d'employer tous ses efforts à soustraire les villes du Waterland au joug du duc d'Albe; il lui enjoignait de les remettre en possession de leurs antiques libertés, droits et privilèges; il lui commandait aussi de permettre l'exercice de la religion réformée, si les habitants de ces villes ou quelques-uns

' Ces parliculaiités inléressanles sont empruotées à la correspondance (lu comte de Boussu avec le duc d'Albe, publiée par M. Van VIoten.

50 SOtlI.KVIMRXT UF.S P\YS-BVS.

Je ilésiiaient, mais sans soiiïîi ir que les catholiques fussent conîriiriés dans leur culte ou molestés. !1 devait maintenir les magistrats attachés au service du prince et réformer les autres, rappeler les bannis, visiter les fortifications et les mettre en état de défense '.

Les catholiques, encore très-nombreux en Hollande, désiraient pour la plupart, aussi bien que les protestants, de se soustraire à la domination abhorrée du duc d'Albe. Il était donc d'une politique à la fois sage et habile, non-seulement de recommander la tolérance, mais aussi de ia faire observer scrupuleusement. Les conseillers les plus sagaces du prince d'Orange étaient de cet avis. Us recommandaient d'abroger l'Inquisition ainsi que les placards ; ils voulaient que les protestants eussent la faculté de suivre les inspirations de leur conscience, mais ils déconseillaient un changement brusque et public de la religion : €c point devait être réservé pour l'assemblée générale des états de tous les Pays-Bas. Tel était aussi le sentiment de Guillaume 3e Taciturne ^. Malheureusement, ses instructions si sages, ses ordres si formels furent également méconnus par La Marck et parSonoy, vaillants capitaines l'un et l'autre, mais aveuglés par Jeur haine contre les catholiques et exaltés jusqu'à la fureur par \q ressentiment des atrocités du duc d'Albe.

Quelques jours après son installation à Enkhuizen, Sonoy envoya deux compagnies de volontaires de cette ville et deux compagnies de soldats, sous les capitaines Ruychaver et Cabeljaue (de Gand), pour surprendre Medenbiik. Les partisans de l'Espagne refusèrent de recevoir les patriotes, et se retirèrent dans le château. Alors Ruychaver et Cabeljaue placèrent devant leurs, soldats les femmes et les enfants de ces bourgeois récalci-

' Bon, 6eliv.,fol. 272.

* Archives de la ruaison d'Oranfjc-Nnssnu, \. îll, pp. 4l9-42<.

Liviir. pRKJiiEu (1572). 31

trants, et ceux-ci, n'osant tirer, capitulèrent. La résistance du châtelain avait été, d'ailleurs, plus apparente que réelle. Quelques jours auparavant, il avait refusé de recevoir deux cents arquebusiers que Robles, seigneur de Billy, lui avait envoyés deStavoren, par l'ordre du comte deBoussu; le châtelain répondit que, avec les gens de la ville, il garderait la place pour le service du Roi. On a vu comment il tint parole ; Boussu le soupçonnait d'être de connivence avec les gueux. Ceux-ci avaient aussi noué depuis quelque temps des intelligences avec les patriotes de Hoorn. Le 11 juin, un accord fut conclu aux termes duquel cette cité maritime consentit également à recevoir garnison de la part du prince d'Orange. L'amiral Boshuyzen, qui croisait dans le Zuyderzee, menaçait les rebelles dans Enkhuizen même ; mais, le 22 juin, trois navires se révoltèrent et passèrent à l'ennemi. Le reste de la flotte, découragé par celte défection, prit le large, et Sonoy fut solidement établi dans le Waterland '. 11 était maître d'Enkhuizen, de Medenblik, de Hoorn et même d'Oudewater, dont venait de s'emparer, au nom du prince d'Orange, un autre gentilhomme banni, Adrien Swieten. « Il semble, " écrivait Boussu au duc d'Albe, « que les pierres « même se lèvent contre moi. » Il lui prédisait une révolte générale et que le temps viendrait oîi il faudrait faire une conquête nouvelle de ce pays.

Quel que fût l'orgueil du duc d'Albe, il aurait voulu se décharger de la terrible responsabilité qu'il avait assumée. Soit qu'il fût peu satisfait de Philippe II, soit qu'il craignit effectivement qu'on l'accusât plus tard d'avoir été cause de la perte des Pays- Bas, il désirait de quitter ces provinces où tout le monde, à l'exception des soldats, le haïssait et le maudissait.

Depuis la prise de la Briele, les instances du duc pour être

' BoR, l;"- liv., fol. 21't. ~ Van Mkteren, fol. 78.

Ô2 soiii.kvi;>ii:nt nns pays-b.vs.

rléchargédu gouvernement étaient devenues plus vives. Il suppliait Philippe de hâter l'arrivée du duc de Medina-Celi, son successeur désigné. « La haine qu'on me porte, disait-il, à cause «1 du châtiment que j'ai fait, quoiqu'avec toute la modération du <c monde, est cause que je suis mal secondé. » Vargas, le digne acolyte du duc d'Albc, voulait suivre son maître en Espagne, alléguant qu'il ne rendait plus que peu de services aux Pays-Bas'. Jean de la Cerda, duc de Medina-Celi, était le représentant honoré dune des plus illustres et des plus opulentes maisons de l'Espagne. Il avait alors un peu plus de cinquante ans et venait d'abandonner les éminentes fonctions de vice-roi de Sicile. Par ses dispositions clémentes, ses manières affables, sa politesse étudiée, il était tout l'opposé du duc d'Albe. Si Philippe s'était rendu plus tôt aux instances sincères ou feintes de celui-ci-, si Medina-Celi était arrivé quelques mois auparavant, apportant des concessions sufTisantes, peut-être la révolte eût-elle été prévenue. Mais, comme toujours, Philippe II se décida trop tard et d'une manière équivoque. Ce grand d'Espagne, dont on annonçait rarri\ée avec tant de fracas, comme devant mettre un terme à la tyrannie du duc d'Albe, n'était investi d'aucune autorité. H n'avait qu'un pouvoir honorifique. Le 30 avril, Phih[)pe l'avait averti que, durant tout le temps que le duc d'Albe serait aux Pays-Bas, celui-ci en devait être le seul et absolu gouverneur; qu'en conséquence, jusqu'au départ du duc d'Albe, Medina-Celi n'aurait à s'entremettre du gouvernement; qu'il aurait tout i)articulièrement à fermer l'oreille aux réclamations qu'on Aoudrait lui adresser au sujet du dixième denier, qui avait été imposé par l'ordre et la volonté du Roi; en un mot, qu'il ne devrait se mêler que de ce que le duc d'Albe lui confierait et conformément aux intentions de ce dernier. Philippe avait encore

' Cnrrrmpnndanrc lie Philippe tl, t. Il, pp. 246 et S.'if).

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