‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe II (volume 5)Chapitre 11 sur 131 · LIVRE PREMIER (iS · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER (iS

pris d'autres précautions pour annuler entièrement le duc de Medina-Celi et tromper l'espoir des habitants des Pays-Bas. II avait été enjoint au duc d'Albe de ne quitter ces provinces et de ne remettre le gouvernement à son successeur que quand il en recevrait l'ordre du Roi lui-même K

Le \" mai, le duc de Medina-Celi s'embarqua enfin à Santona, mais une tempête l'ayant poussé dans le port de Santander, il ne reprit sa route que le 18. La flotte se composait d'une cinquantaine de navires, tant royaux que marchands. Douze grands vaisseaux de guerre portaient six enseignes ou compagnies d'infanterie espagnole, formant seize cents hommes, placés sous le commandement du mestre de camp Julian Romero qui revenait d'Espagne dans les Pays-Bas. N'ayant reçu aucun avis pendant sa traversée, Medina-Celi se dirigeait avec confiance vers la Zélande ; mais une nouvelle tempête l'emporta vers les côtes de Flandre. Le 10 juin, à cinq heures de l'après-midi, la flotte arriva en vue de Blankenberghe, Empêché par la tempête de débarquer sur ce point, Medina-Celi résolut de prendre terre à l'Écluse, avec quatre petits bâtiments, et de faire transporter dans des barques et des chaloupes les deniers et les gens de la flotte. Mais déjà les hardis corsaires de Flessingue épiaient cette riche proie. Les croiseurs avaient signalé l'approche de la flotte espagnole, et les marins zélandais s'étaient immédiatement jetés dans leurs vaisseaux pour l'attaquer, Medina-Celi leur échappa: le 11, dans l'après-midi, il entra à l'Écluse avec quatre petits bâtiments. La flotte prit la même direction, et des barques transportèrent également à terre Julian Romero et une partie des troupes. Les gueux de mer s'emparèrent toutefois de (rois petits navires qu'il avait fallu échouer, et en brûlèrent deux autres. Le 13, les croiseurs avaient signalé une nouvelle

' Correspondance de Vltilipiiv II, t. II, pp. 210 et, 248. Tome I. 3

54 SOULÈVEMF.NT DES PAYS-nAS.

flotte. Elle se composait d'une vingtaine de vaisseaux marciiands venant du Portugal. Les marins zélandais les attaquèrent bientôt, non loin de Flessingue, et en prirent vingt et un. Le duc d'Albe estima lui-môme à plus de 200,000 écus la valeur de cette flotte. Les gueux de mer s'étaient aussi emparés d'une énorme quantité d'épiceries, de laines, de vins et d'autres marchandises qui furent placées dans la grande église de Flessingue. On rapporte que si ce riche butin avait été bien ménagé, il était suffisant pour mener la guerre un an entier contre le Roi Catholique. Les douze vaisseaux , qu'avait amenés le duc de Medina-Celi, avaient fait voile, en dépit des croiseurs, vers la Zélande, et, bravant les canons de Flessingue, ils avaient débarqué près deRammekensun millier d'hommes. Ces troupes, commandées par Jean Osorio de Ulloa, se dirigèrent en toute hâte vers Middelbourg, pour renforcer la garnison de la capitale de l'ile de Walcheren \

La surprise de Mons avait eu un immense retentissement. L'ambassadeur anglais annonçait à sa cour, le 29 mai, qu'on ne parlait à Paris que des afl'aires de Flandre. Coligny, alors avec Charles IX au château de Saint-Cloud, était plein de joie et d'espoir. « Dieu soit loué! » dit-il à la porte même de Catherine do Médicis, « tout va bien. Avant qu'il soit longtemps, nous « aurons chassé l'Espagnol des Pays-Bas, et nous en aurons fait « notre Roi maître, ou nous y mourrons tous, et moi-môme le « premier. Et je ne regretterai point ma vie si je la perds pour

' Tous ces détails sont principalement empruntés aux dépêches du duc de Medina-Celi et du duc d'Albe. (Correspondance de Philippe II, t. II, pp. 260 274.) Confér. Histoire des causes de la désunion, révoltes et altérations des Pays-Bas, par messire Renon de France, chevalier, seigneur de Noyellcs, président d'Artois, ftlS, 2e partie, chap. XV ; B. de Mendoça, Commentaires, Jiv. VI, chap. V; Grande rhroniqne do Hollande, t. II, p. 230.

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« cette cause ^ » Il cherchait en même temps à entretenir la meilleure intelligence avec le gouvernement de la reine Elisabeth. Il exhortait vivement, au nom du protestantisme, lord Burleigh à conserver la plus étroite amitié entre les deux couronnes et se déclarait décidé à s'employer pour l'une et pour l'autre. Les expressions énergiques de Coligny dénotaient l'ardent désir d'accomplir de vastes desseins ^. Il ne souffrait plus de contradictions sur cet objet. Ayant cherché le maréchal de Tavannes sur le quai du Louvre, il lui dit, avec l'intention évidente de provoquer une querelle : « Qui empêche la guerre d'Espagne « n'est bon Français et a une croix rouge dans le ventre. » Mais Je vieux capitaine, exagérant sa surdité, feignit de ne pas entendre cette apostrophe injurieuse afin de ne point fournir aux quatre-vingts gentilshommes qui escortaient l'amiral un prétexte pour se jeter sur son antagoniste ^

Le chef des huguenots s'efîorçait d'obtenir l'adhésion formelle de l'Angleterre au projet de partage des Pays-Bas. Le 10 juin, à l'issue d'un souper où il avait invité Henri Middelmore, agent de lord Burleigh et un autre gentilhomme anglais, il prit le premier à part, après le banquet, et eut avec lui un long et confidentiel entretien. — « Vous con-

' Ces paroles furent adressées à Strozzi et à Brantôme qui les rapporte dans ses Mémoires (édition de Leyde, -1699), t. III, p. -160.

^ Il s'exprimait ainsi : « ... Estant bien de cet advis avec vous, Mon- « sieur, que comme les supposts de Satan font tout ce qu'ils peuvent pour « empêcher des œuvres si saintes que celles-là, nous autres, qui avons « l'honneur et le service de Dieu et de nos princes en recommandation, ne " soyons pas moins diligent à les procurer et advancer que les autres sont « à les retarder et amoindrir... » L'amiral de Coligny à lord Burghiey, de Chastillon, 27 mai 1572. Voir Queen Elizabeth and her limes, a séries of original letters, etc.,by T. Wright (London, ISSB), t. fer, p. 423.

' Mémoires de G. de Sai'lx-Tavannes (année 1572).

naissez, dit-il en substance, la puissance du roi d'Kspagne et combien il vous est hostile; nous aussi, nous savons combien il nous aime peu. Quel danger pour les deux États s'il vient à triompher dans les Pays-Bas! Avec les ressources immenses de ces provinces et les trésors des Indes, il essayera, non sans succès peut-être, d'imposer des lois à la France et à l'Angletorro. De l'avis des plus sages, son dessein est de se faire le monarque de la chrétienté ou tout au moins de la dominer. » — Coligny montra ensuite l'urgente nécessité pour la France et l'Angleterre de s'unir étroitement, afin de combattre et d'em- ])écher ces projets d'envahissement et de domination. Mais aux demandes si pressantes de Coligny, Middelmore opposa une extrême réserve. Dans cette importante conférence, il ne cessa aussi de défendre, avec une grande franchise, l'ancienne et invariable politique de l'Angleterre. Il signala sans détour l'opinion dominante parmi ses compatriotes, depuis le commencement des guerres civiles de France et des Pays-Bas. — «c Nous désirons, dit-il, que chaque prince conserve ses domaines, aussi bien le roi d'Espagne que le roi de France; et nous ne souhaitons point que l'un s'agrandisse aux dépens de l'autre, car celui qui deviendrait le plus puissant, quel qu'il fût, serait un voisin plus dangereux pour nous autres, Anglais. L'annexion des Pays-Bas à la France est la chose du monde qui nous porterait le plus de préjudice : il en résulterait pour nous un danger si grand et si manifeste que, loin de pouvoir nous associer à un pareil dessein, nous devrions le combattre de toutes nos forces. » — Coligny convint que son interlocuteur avait raison de s'exprimer ainsi ; il ajouta, toutefois, qu'il ne s'agissait pas pour la France de s'approprier entièrement les Pays-Bas, mais qu'elle voulait les partager avec l'Angleterre, si la reine Elisabeth consentait à s'associer à l'entreprise projetée. Il dit, de plus, que les Pays-Bas étaient assez vastes pour satisf:iiro l'ambition de l'un et de

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l'autre souverain. Il protesta aussi qu'il n'aurait jamais ouvert la bouche sur un pareil sujet, s'il n'avait cru servir la grandeur, procurer la sûreté et intéresser l'honneur de la reine d'Angleterre. II finit en déclarant que le seul danger consisterait dans des délais qui feraient perdre une occasion décisive ^

Quelques jours après cette conférence politique, le 26 juin, Charles IX tint un grand conseil, oti les avis écrits de ses principaux capitaines lui furent successivement communiqués. Coligny, alléguant l'occupation de Mons et la révolte des villes hollandaises, proposa de rompre sans plus de retard avec le Roi Catholique. Dans les derniers conseils, le duc d'Anjou n'avait-il pas exprimé l'opinion que, avant de se déclarer, il fallait posséder quelques villes sur la frontière? Or, Mons et une douzaine d'autres villes étaient désormais au pouvoir des insurgés. Coligny ajouta môme qu'il comptait, par ses intelligences, sur une révolte universelle et prochaine. Adversaire inébranlable de la guerre d'Espagne, le duc d'Anjou n'eut garde de ne point signaler la pénurie dargent et la misère du peuple. D'après cet avis, dicté par le maréchal de Tavannes, il ne fallait point, prêtant l'oreille aux vagues assurances de proscrits exaspérés, rompre la foi promise et exposer l'État aux périls les plus évidents. Le maréchal de Tavannes, opinant après le duc d'Anjou, développa, avec force et habileté, les objections déjà mentionnées dans le mémoire du frère de Charles IX. Mais le jeune roi, jaloux de l'influence acquise par le duc d'Anjou, goûta médiocrement ses raisons -.

Le duc d'Anjou suivait aussi les conseils prudents de Cathe-

' H. Middelmore rapporta cet entrelien dans une dépêche datée du Louvre (à Paris), le 17 juin 1572. Voir Original tellers, illustrative of enylish hisionj, etc., hy Hexky Elus (London. 1827), 2c série, vol. JII, pp. 3-11.

^ Mémoires de G. pe SAri,x-TAVAi>>Es (lo72].

rine de Médicis. Celle-ci éprouvait une grande répugnance à rompre avec l'Espagne pour s'allier étroitement avec l'Angleterre et enlever en commun les Pays-Bas à Philippe II. Lorsque, en l'absence de Charles IX, Walsingham, afin d'établir l'accord si ardemment désiré par Coligny, fut venu proposer à la Reine de restituer Calais à l'Angleterre, Catherine refusa formellement cette grande concession. Walsingham, ne se rebutant pas, dit alors que, à défaut de Calais, la reine d'Angleterre pourrait faire occuper Flessingue ; il ajouta que la meilleure de toutes les combinaisons serait le partage des Pays-Bas dont chacune des deux puissances prendrait une partie en sa protection. Mais ces ouvertures furent très-froidement accueillies par Catherine de Médicis \

L'occupation 'de Mons par Louis de Nassau et le bruit de la marche prochaine du prince d'Orange vers les Pays-Bas avaient également excité une grande émotion en Angleterre. On y soupçonnait que les entreprises faites au Midi tendaient à mettre le roi de France en possession des Pays-Bas, ce qui le rendrait formidable pour les Anglais; aussi ne voulaient-ils point que ce projet réussît, s'ils n'y participaient pas ^. Depuis la surprise de Mons, des soldats anglais débarquaient presque journellement à Flessingue. Ils venaient des îles Britanniques en peu de temps et à peu de frais : on leur donnait deux jours de vivres et ils passaient d'Angleterre en Zélande, oîi ils étaient entretenus par les insurgés. Thomas Morgan, le premier, amena

' Ces détails sont consignés dans une dépêche du 1 1 juillet i 572, adressée par Charles IX à Bertrand de Salignac de la Mothe-Fénélon, son ambassadeur près de la reine Elisabeth. Voir Recueil des dépêches, rapports, etc., des ambassadeurs de France en Angleterre au xxi" siècle (Paris et Londres, 1840), t. VU, p. 300.

- La Mothe-Fénélon au Roi (Charles IX], 3 et 5 juin lo72. {Recueil des dépêches, etc., t. V, pp. 4 et 8.)

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trois cents Anglais à Flessingue *. Au mois de juillet, le conseil d'Elisabeth se réunissait tous les jours pour délibérer sur les affaires des Pays-Bas. Le but du gouvernement anglais semblait être de prendre solidement pied en Zélande. Mille soldats en fort bon équipage, sous la conduite du capitaine Humphrey Gilbert, venaient de partir pour Flessingue : ce qui portait dès lors à deux mille le nombre des auxiliaires anglais. Un plus grand nombre se préparait, « mais sans commission toutefois et sans aucune apparente autorité de la Reine et de son conseil". »

Jérôme Tseraerts, qui venait d'accueillir avec allégresse deux cent cinquante Français, ferma d'abord les portes de Flessingue à Humphrey Gilbert, et déclara que plus un seul soldat anglais n'y serait reçu. Les Anglais, étonnés de cet accueil, étaient sur le point de retourner dans leur pays. Mais les habitants de Flessingue s'élevèrent contre la conduite de Tseraerts et de la faction française j ils prirent même les armes et déclarèrent qu'ils voulaient être gouvernés par les Anglais, qui étaient leurs anciens voisins et amis, et qui avaient déjà versé leur sang pour eux. Ils reprochèrent en même temps à leur gouverneur d'avoir introduit dans la ville les Français, qui n'avaient ni discipline ni religion, et qui ne songeaient, comme pillards et voleurs, qu'à dépouiller les habitants et à leur ravir la liberté reconquise. Ils le sommaient donc d'ouvrir les portes et, qu'il le voulût ou non, de laisser entrer les Anglais. Après que ce tumulte eut duré six heures, Tseraerts ouvrit enfin les portes, Humphrey Gilbert entra avec sa compagnie , et les habitants le reçurent avec la plus bruyante allégresse, offrant jusqu'à leurs lits à ces

' Commetitaires de Mendoça el Annales de Cambden (1572). ^ La Mothe-Fénélon au Roi, 10 juillet 1572, Recueil des dépêches, etc., t. V, [). 43.

40 soiji.ùvi;ment df.s pays-bas.

auxiliaires préférés. Do ce moment, l'influence anglaise devint prédominante à Flessingue *.

Feignant de se rendre aux instances du duc d'Albe, Charles IX avait publié une déclaration pour rappeler tous ses sujets qui étaient à Mons, avec défense à tous autres d'y aller, sous peine de la vie et de la confiscation des biens'*. Mais cette proclamation rigoureuse n'empôcha pas le jeune roi de continuer à favoriser les ambitieux projets de Coligny et de se préparer à venir luimême au secours de Mons. Quant au gouvernement d'Elisabeth, sans se mettre en état d'hostilité à l'égard de Philippe II, il continua de soutenir la cause des Pays-Bas, en encourageant sous main le départ d'auxiliaires pour la Zélande. Le 20 juillet, l'ambassadeur de Charles IX en Angleterre lui mandait que des îles Britanniques on continuait toujours d'envoyer gens, munitions et artillerie à Flessingue. Le nombre des auxiliaires anglais finit par atteindre le nombre de quatre mille ^.

De son côté, Coligny ne cessait d'aiguillonner Charles IX et mettait à son service les forces dont disposaient les chefs huguenots. Il n'aurait aucune peine, disait-il, à lui trouver dix mille hommes pour la conquête des Pays-Bas. Persévérant dans son ambition ou dans son hypocrisie, Charles IX fit l'accueil le plus encourageante Genlis, qui avait rejoint la cour. Il ne se contenta point de lui donner de grandes marques de bienveillance, il l'autorisa à conduire au secours de Mons les troupes que Coligny avait fait lever sur la frontière. Ces troupes montaient déjà à quatre mille fantassins commandés par le baron de Renty, Jumelle et

' W. Herlle à lord Burghlcy, -14 juillet 1672, d'après une lettre reçue de Flessingue. {Queen Elisabeth, etc., t. I", p. /i23.)

* Waisingham à lord Burghley, Paris, 13 juillet 1572. {Dépêches de Walsingiiam, etc., p. 2G0.)

•"' La Molhc-Fénélon au Roi, 20 juillet, 3 août et 1> novembre 1372. {Ikcucil (Icsdcix'ilics, etc., t. V, pp. 60, 78, 198 et 199.)

LIYUE PUEMICn (IU72). - 41

Berangueville, outre deux cents gens d'armes et deux compagnies de chevau-légers. Charles IX exhortait, d'ailleurs, les gentilshommes huguenots à suivre Genlis. Lui-même exprima à la Tour d'Auvergne (depuis duc de Bouillon) la volonté que co seigneur conduisît à Mons une compagnie de chevau-légers K Le duc d'Albe rassemblait alors des forces pour reprendre Mons et s'opposer à une nouvelle invasion des bandes calvinistes. Il lui semblait de la plus grande importance de reconquérir une ville qui mettait les insurgés et les mécontents des Pays-Bas en communication directe avec les huguenots de France. Les papiers saisis à Valenciennes avaient révélé les ligues tramées avec Coligny, et les efforts des protestants pour associer Charles IX à leurs desseins ^. Or, comme les régiments espagnols étaient encore disséminées, le duc d'Albe se trouvait dans une situation tiès-périlleuse. Aussi des conseillers timides avaient-ils émis l'avis qu'il devait se retirer à Anvers, y concentrer ses troupes et ne pas laisser aux rebelles la chance de venir l'assiéger dans Bruxelles , où il n'avait que cinq enseignes d'Espagnols. Mais le duc ne voulut pas céder à ces avis. Il jugea sagement que, s'il se réfugiait à Anvers, il montrerait toute sa faiblesse aux insurgés, favoriserait la révolte des principales villes du Brabant et de la Flandre et ouvrirait les frontières aux Français et aux Allemands. Il résolut donc de repousser le corps d'armée de Genlis et de tout tenter pour recouvrer Mons. Comme il lui était, cependant, impossible de faire face de toutes parts, il dut rappeler les garnisons qui maintenaient

' De Thou, liv. LIV. — Mémoires du duc de Bouillon (157'2). — Il résulte d'une lettre adressée, le 12 août suivant, par Charles IX lui-même à Mondoucet, résident français près du duc d'Albe, que l'expédition de Genlis se faisait de son consentement.

^ Albornoz au secrétaire Çayas , li juin 1572. {Corrcapoixlance de rhilippell,l. Il, p. 2G2.)

cMicorc dans l'obcissance quelques villes de la Hollande. Il lui semblait qu'il valait mieux abandonner momentanément cette province que de laisser la frontière ouverte du côté de la France ^

En attendant qu'il pût former une armée de siège pour attaquer Mons, le duc d'Albe tâcha d'intercepter les communications de cette ville avec la France. Le 23 juin, don Fadrique de Tolède, son fils, prit position à l'abbaye de Bélian, à portée de canon de la place, sur la route de Maubeuge. 11 était accompagné de Noircarmes, grand bailli du Hainaut, et de Chiappin Vitelli, qui faisait l'office de mestre de camp général. Le corps d'observation placé sous les ordres de don Fadrique se composait de dix enseignes d'Espagnols, de onze compagnies wallonnes et de huit compagnies de chevau-légers. Quelques jours après, Georges de Ligne, seigneur d'Estambruges, amena encore sept enseignes du régiment wallon du comte du Rœulx ; en même temps la cavalerie fut également renforcée par l'arrivée de cinq compagnies d'hommes d'armes des bandes d'ordonnance. Ces troupes, destinées à garder la route de France, s'établirent du côté de Maubeuge, à Saint-Ghislain et dans les environs du château de Boussu ^.

Louis de Nassau trouvait dans la bourgeoisie industrielle de Mons un chaleureux appui. En autorisant la liberté du culte, il s'était concilié tous ceux qui penchaient pour les nouvelles doctrines. Les promesses faites par Nassau aux bourgeois de les affranchir de la tyrannie du duc d'Albe et de supprimer le dixième denier lui avaient aussi gagné des partisans. On vit des

' B. de Mendoça, qui servit avec distinction au siège de Mons, explique clairement le plan du duc d'Albe. Foir ses Commentaires, liv. VI, chap. V.

2 Grande chronique de Hollande, t. II, p. 231. — Le duc d'Albe au Roi, de Bruxelles, 2i juin 1572, dans la Correspondance de Philippe II, t. II, p. 203. — Commentaires de B, de Mendoça, liv. VI, chap. VIII.

i.iviiE MiLMii-it (1572). 43

chefs de manufactures se mettre à la tête de compagnies d'arquebusiers composées en grande partie d'ouvriers en laine; d'autres corps militaires furent organisés et pourvus également d'armes; des bourgeois travaillaient jour et nuit à réparer les anciennes fortifications; l'abbaye d'Épinlieu fut transformée en poste militaire et couverte de retranchements élevés à la hâte. Louis de Nassau s'était également attaché la classe populaire par sa bienfaisance. Il avait ordonné que le prêche eût lieu chaque jour <lans l'hôtel de Naast, où il logeait, et que la prédication fût suivie d'une abondante distribution d'aumônes ^

Mais les catholiques ardents n'étaient pas disposés à seconder le frère du prince d'Orange. Plusieurs même entretenaient des intelligences avec les oppresseurs du pays, par l'entremise d'un moine espagnol qui habitait un ermitage dans les environs du montPanizel. Nassau ordonna enfin de désarmer les catholiques qu'il savait lui être hostiles. Il fut enjoint à tous ceux qui avaient des armes en leurs logis, de les déposer à la Maison de paix endéans les vingt-quatre heures, sous peine, pour les défaillants, d'encourir une amende de cinquante livres tournois. Nassau fit aussi occuper le couvent des Récollets où se tenaient des assemblées clandestines. Par ces mesures énergiques, les réformés et les adversaires de l'Espagne devinrent maîtres de la ville ^

Nassau disposait de cinq cents Français et d'un millier de bourgeois et d'ouvriers qui lui avaient prêté serment et qui servaient comme fantassins. On trouvait aussi parmi eux un certain nombre de frères ou gueux des bois, proscrits audacieux et implacables comme les terribles corsaires de la Briele et do

' Mons, Glc, par Paridaens, pp. 72-74. — L'hôtel de Naast était la résidence du souverain, lorsqu'il visitait Mons, et la demeure habituelle du grand bailli du Hainaut.

^ Déposilion de N. Chamait (archives de Mon;?).

Flessingue. Avec cette garnison peu nombreuse mais vaillante, Nassau avait l'espoir de tenir à Mons jusqu'à l'arrivée de son frère, le prince d'Orange, et de pouvoir se passer du renfort que lui amenait Genlis. Presque chaque jour les assiégés faisaient des sorties et engageaient avec les Espagnols des escarmouches qui étaient souvent meurtrières pour ces derniers, car les arquebusiers de Mons se signalaient par leur adresse. Dans une de ces sorties, qui eut lieu le 1 1 juillet, Chiappin Vitelli et un autre officier supérieur, le mestre de camp don Rodrigue de Tolède, furent grièvement blessés ^

Les troupes dont disposait don Fadrique étant encore insuffisantes pour garder soigneusement tous les passages, il était permis à Louis de Nassau de correspondre avec Genlis. En apprenant l'arrivée prochaine des huguenots, il leur manda qu'il n'avait pas besoin d'eux dans la ville oii ils ne pourraient amener qu'une plus grande disette de vivres. Il les avertissait aussi qu'ils s'exposaient à être battus en chemin par les Espagnols. Il conseillait donc à Genlis de ne pas venir droit à Mons, mais de se détourner par Cambrai, afin de se réunir à l'armée du prince d'Orange, qui avait passé le Rhin le 8 juillet et qui pénétrait alors dans la Gueidre. Genlis répondit qu'il était chargé par l'amiral de Coligny d'aller rejoindre le comte de Nassau dans Mons et qu'il exécuterait ce commandement, sans avoir peur des ennemis -. La détermination du chef huguenot se justifiait à ses yeux par une considération importante. Les forces qu'il avait rassemblées étant supérieures à l'armée de don Fadrique, il croyait qu'il ne fallait pas laisser au duc d'Albe le tcmjjs de renforcer son fils et qu'il convenait d'agir avec promptitude pour délivrer Mons. Genlis disposait alors de six à huit mille arque-

' Commentaires de B. de Mendoca, liv. VI, chap. VI. - Grande chronique (le Hollande, t. 11, p. 232

LivnE piiEMiEH (1572). 4a

busiers, vieux soldats pour la plupart, et de huit cents chevaux. Il y avait, en outre, un millier de gentilshommes volontaires, et parmi ceux-ci deux ou trois cents capitaines qui avaient commandé dans les guerres civiles de France et qui espéraient maintenant être employés dans celles des Pays-Bas. On signalait parmi ces derniers Téligny, gendre de Coligny et lieutenant de cinquante hommes d'armes K Plusieurs anciens confédérés de 1566 s'étaient également joints à cette expédition qui devait avoir un si fatal dénoûment.

Déjà don Fadrique était sur ses gardes. Feignant de se rendre enfin aux représentations que don Diego de Çûriiga, ambassadeur de Philippe II, lui avait faites si souvent, mais, en réalité, pour éviter une rupture prématurée avec l'Espagne, Charles IX avait lui-même dénoncé au duc d'Albe et à don Fadrique l'invasion prochaine de Genlis. Un gentilhomme français, envoyé à Bruxelles, s'arrêta au camp devant Mons et dit à don Fadrique que, par ordre du Roi, il avait commandé aux rebelles de se disperser ou de sortir du royaume endéans les deux jours, sous peine de mort. Le général espagnol, connaissant la duplicité des Valois, supposa que si l'on fixait aux huguenots un délai aussi court pour se disperser ou sortir de France, c'est qu'ils étaient prêts à franchir la frontière. On assure, au surplus, que don Fadrique reçut aussi, de la part de Charles IX, des avis secrets sur le nombre des troupes dont disposait Genlis et sur la route que celui-ci devait suivre '-.

Le 17 juillet, don Fadrique, apprenant d'une manière certaine l'approche des huguenots, fit lever son camp pour marcher à leur rencontre. Il ne se dissimulait pas la hardiesse et, jusqu'à un certain point, la témérité de cette résolution, car il n'avait

'■ Archives de la maison d' Orange-Nassau, t. III, p. 480. ^ B. DE Mendoça, liv. VI, chnp. IX, et deTiiou, liv. LIV.

i() SOULÈVEMEINT DES PAYS-BAS.

que quatre mille fantassins et un peu plus de mille chevaux. Il reconnaissait qu'il était plus sage de différer tout engagement jusqu'à ce que le duc d'Albe eût rassemblé son armée pour couvrir la route de Bruxelles. Mais don Fadrique fut d'avis, selon Mendoça, que, si on ne présentait pas la bataille aux huguenots, si on leur donnait le loisir de délivrer Mons, il fallait désespérer non-seulement de recouvrer jamais cette ville importante, mais encore d'empêcher les ennemis de conquérir beaucoup d'autres places. Quand le duc d'Albe aurait enfin rassemblé son armée, il serait trop tard. Les rebelles, pensait encore don Fadrique, seraient maîtres de la plus grande partie des provinces et auraient, après l'arrivée du prince d'Orange, des forces assez considérables pour défendre les places conquises. Si Ton voulait alors se mesurer contre eux, il ne s'agirait plus du sort du pays, dont la plus grande partie serait perdue; il ne resterait plus que l'armée ^ Ce raisonnement était juste. Genlis avoua plus tard que, s'il avait pu atteindre Mons, il aurait dispersé le camp des Espagnols et marché jusqu'à Bruxelles pour y attendre le prince d'Orange.

Faute de bons guides, les huguenots s'avançaient presque au hasard, comme si l'ennemi eût été à vingt lieues de là. Les paysans, loin de les seconder, se rappelaient les horribles dévastations commises autrefois par les armées de Henri II et nourrissaient contre les Français une haine implacable. De leur côté, les Espagnols marchaient avec précaution, prêts à recevoir les huguenots et à faire face en même temps aux sorties de la garnison de Mons. En avant du grand escadron, dans lequel étaient confondues les piques espagnoles et wallonnes, des pionniers portaient Chiappin Vitelli, couché sur un matelas dans une litière.

' Commentaiirs de B. dk Menooca, liv, VI, rliap. X,

LivnE rnEMiEii (1572). M

Les deux armées se rencontrèrent près du village de llautrage, à une lieue environ de Saint-Ghislain. L'action fuf. chaude. L'avant-garde des huguenots se comporta avec une bravoure extraordinaire ; le baron de Renty et le Rhingrave furent tués, et avec eux tombèrent une foule de gentilshommes, sans perdre un pouce du terrain qu'ils avaient gagné. Malheureusement le corps de bataille et l'arrière-garde ne suivirent pas cet exemple héroïque. Vers la chute du jour, la défaite des huguenots s'était changée en déroute; de tous les côtés, les fuyards s'élançaient à travers champs. Les paysans, armés de fourches et de pieux, les guettaient et les pourchassaient pour les dépouiller et les massacrer, Genlis, ayant été pris par un homme d'armes de Noircarmes et amené devant don Fadrique, celui-ci commanda à Julian Romero de le mener à l'escadron de l'infanterie espagnole et de le livrer au capitaine Tordesillas pour qu'il le gardât avec sa compagnie. Le lieutenant de Coligny fut ensuite conduit au château d'Anvers, où il devait trouver son tombeau. Jumelle, également prisonnier, fut conduite Tournai. Enfin, de toute cette armée, à peine cinq cents fantasins et une centaine de cavaliers, dévalisés pour la plupart par les paysans, réussirent-ils à entrer dansMons. Le sort de la plupart de leurs compagnons fut effroyable. Deux ou trois cents furent rôtis dans une grange, oii on les avait enfermés tout nus : lorsqu'ils voulaient se dérober aux flammes, des soldats espagnols , qui entouraient la grange, les arquebusaient. Plus de cinq cents autres captifs, dépouillés par les paysans, erraient dans le' camp des Espagnols : pour s'en débarrasser, on eut d'abord recours au gibet, et lorsque les cordes vinrent à manquer, on jeta les survivants à l'eau. On fit aussi un grand nombre de prisonniers parmi les fuyards qui étaient disséminés à Binche, à Valenciennes, à Condé, à Ath, à Tournai et dans d'autres villes environnantes. Don Fadrique se hâta, néanmoins, de ramener ses

/jg SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS.

troupes victorieuses devant Mons : le 20, elles avaient lepris leurs anciens quartiers ^

^ Grande chronique de Hollande, t. Il, p. 232. — Commentaires de B. de Mendoça, liv. VI, chap. XII et XIII. — De Thou, liv. LIV. — On trouve des particularités intéressantes et authentiques sur le nombre des soldats français, entrés à Mons après la défaite de Genlis, dans une lettre adressée, le 5 août 1572, par le prince d'Orange à Jeau de Nassau, d'après les renseignements fournis par leur frère Louis {Archives de la maison d'Orange- Nassau, t. III, p. 487), et sur les forces des Huguenots, les prisonniers, les exécutions, etc., dans une autre lettre écrite du camp espagnol, le 20 juillet 1572. [Documents historiques, t. XIII, aux archives du royaume)

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