LIVRE VII
guerre était changeante, princiitalement quand on s'appuyait sur la multitude toujours variable, et que, en de semblables conjonctures, il était prudent de ne point laisser échapper les moments de prospérité *.
Muni de cette instruction, Hugo Bonté se rendit, le 19 avril, de Bois-le-Duc à Bommel, où était le prince d'Orange. Il le trouva hors des portes, visitant les remparts et les fossés. Il lui présenta sa lettre de créance et le pria de lui accorder une audience privée. Le Taciturne le reçut après le dîner et le fit entrer en sa chambre, d'où le secrétaire sortit. Il ne fit aucune difficulté de relâcher la dame de Werdembourg et ses filles, et de lui restituer une partie de ses domaines, à l'exception toutefois du château. Bonté, qui s'était bien pénétré de l'instruction dont il était porteur, avait soumis au prince les conseils et les vœux de Leoninus. Guillaume répondit ^ qu'il ne désirait autre chose que de voir l'union des pays et le rétablissement du repos public, >• et que, pour cela, « il priait journellement Dieu le Créateur ; » que l'Empereur et d'autres princes avaient intercédé en vue de la paix, et que lui-même, avec les états de Hollande et de Zélande, par une requête rendue |iublique, il avait invoqué la clémence du Roi. Guillaume faisait allusion à une longue supplique qui avait été imprimée, vers le mois de septeriibre 1573, sous le titre de : Missive sous forme de supplication au roi d Espagne, de la part du prince d'Orange et des états de Hollande et de Zélande. C'était un exposé des causes qui avaient déterminé le soulèvement contre le duc d'Albe et une protestation éloquente contre la tyrannie de ce lieutenant de Philippe II. Les suppliants, après avoir déclaré qu'ils ne voulaient point se soustraire à l'autorité du roi d'Espagne, priaient humblement Philippe de permettre que leurs consciences demeurassent libres
' Correapondance de Guillaume le Taciturne, t. III, pp. 373-375.
devant le Seigneur; ils exprimaient le vœu qu'il leur fût permis d'entendre sa parole et de la suivre, et ils conjuraient le Roi de délivrer leur patrie des soldats étrangers qui la tenaient sous un joug intolérable. Toutes ces intercessions , reprit le prince d'Orange, avaient été vaines. — Il ajouta néanmoins qu'il conformerait sa volonté aux résolutions qui seraient prises par les états de Hollande et de Zélande. Mais il lui répugnait de prononcer le mot de k pardon », car, en vraie et pure conscience, disait-il, devant Dieu et devant les hommes, il ne pouvait trouver qu'il eût offensé le Roi. Au surplus, de nouvelles sollicitations ne lui semblaient point nécessaires, et le Roi pouvait très-bien, ayant égard aux requêtes précédentes, faire une déclaration, sous forme de traité, qui donnât pleine satisfaction et à lui et aux états. Il dit aussi qu'il connaissait les vicissitudes de la guerre et l'humeur changeante du peuple, mais qu'il avait confiance dans la prudence et la sagesse des états de Hollande et de Zélande. <t Si même, poursuivit-il, l'adversité venait, je ne serais «1 point en peine, car j'ai assez vécu, et je mourrais même avec « quelque gloire. Je connais la puissance du Roi, mais il y a un «1 roi plus puissant, Dieu le créateur, et j'espère bien qu'il sera •t pour moi. » 11 finit par exprimer le vœu que le Roi vînt dans les Pays-Ras, car, lorsqu'il aurait vu de ses yeux les maux de ces provinces, il serait plus vite disposé à faire droit à leurs justes réclamations. Quoi qu'il arrivât, les étals et lui auraient toujours moyen d'occuper quatre ou cinq places pendant plusieurs années, durant lesquelles pourraient se manifester des interventions dont le Roi serait émerveillé. Il ne dissimulait pas d'ailleurs que le départ des bandes espagnoles devait être considéré comme la condition préliminaire de la soumission '.
' Rapport de Hugo Bonté. [Coirespoudancc de Guillaume le Taciturne, t. m, pp. 375-381.)
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Mais Requesens, après avoir eu connaissance du rapport de Bonté, protesta immédiatement contre cette exigence. Il dissuada Philippe d'accorder aux rebelles la sortie des troupes étrangères, car ce serait mettre, disait-il, le pays entre leurs mains. La venue du Roi serait sans doute le vrai remède; mais il la trouvait difiBcile, ou plutôt impossible, à cause des grandes affaires qui retenaient Philippe en Espagne. A ses yeux, pour entrer en arrangement, un seul moyen était praticable : l'Empereur devait s'interposer auprès du Roi pour obtenir le pardon des rebelles, en les assurant de l'observation de tout ce qui leur serait promis, et les états des provinces obéissantes feraient la même déclaration. Il suggérait l'idée, afin de donner plus de poids à l'intercession de l'Empereur, de placer à la tête du gouvernement des Pays-Bas l'archiduc Ernest, son fils. Bien qu'il songeât à recouvrer la Nord-Hollande et à reprendre Leyde , il semblait n'avoir qu'une médiocre confiance dans l'emploi de la force. Si l'on ne cherchait pas un autre chemin, disait-il, ce n'était pas seulement la perte des Pays-Bas que l'on risquait .la religion même achèverait de se perdre '.
Le duc d'Albe avait vainement essayé de faire assassiner le grand adversaire de la domination espagnole. Guillaume fit arrêter et exécuter plusieurs de ceux qui avaient reçu du lieutenant de Philippe la mission de l'égorger ^. Requesens n'avait pas encore pris possession du gouvernement des Pays-Bas lorsque, le 21 octobre 1575, Çayas lui enjoignit, par ordre du Roi, de faire expédier le prince d'Orange et le comte Louis de Nassau. « 11 devait charger de cet exploit des hommes déterminés, ayant la discrétion et le courage nécessaires, et leur ofTrir
' Requesens au Roi, 15 mai .lo74. [Correspondance de Philippe II, t. m, pp. 84-85.)
^ Requesens à Gabriel de Çayas, S juillet 1374. [Correspondance de Guillaume le Tacilumc, t. VI, f). 9.)
la gratification qu'il jugerait convenable ; mais on ne devait pas savoir que la chose se fit par ordre du Roi ni qu'il en eût connaissance K 1) Requesens ne désobéit point; il chercha même, paraît-il, les hommes déterminés el discrets dont il aurait pu se servir avec sûreté; mais il ne trouva que des soutireurs d'argent et peut-être des espions doubles ^. Philippe II insistait cependant; il écrivait que le grand commandeur ne devait pas moins faire ce qui lui avait été mandé, «t 11 pourrait arriver, disait-il, que quelqu'un des exceptés du pardon général fit le cou|) pour être pardonné et obtenir la restitution de ses biens '. » Mais Requesens objecta que le prince d'Orange se gardait soigneusement, et qu'il avait pris un des hommes qui avaient offert de le mettre à mort *.
Le pauvre comte de Buren, que le duc d'Albe avait fait enlever de l'université de Louvain, en 1567, pour l'envoyer en Espagne, était menacé aussi d'un traitement plus rigoureux. Au mois d'octobre précédent, le duc d'Albe avait engagé le Roi à éloigner d'Alcala le fils du prince d'Orange et à le faire enfermer dans un château fort. « S'il venait, disait-il, à s'échapper d'Espagne, non
' Gabriel de Çayas au grand commandeur de Castille, 21 octobre ibli. (Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. VI. p. 5.)
^ Requesens à Çayas, 27 février el 9 avril 1574. [Ibid., t. VI, pp. 6 et 7.)
^ Apostille de Philippe II sur la lettre de Requesens du 9 avril 1574. [ibid., t. VI, p. 7.)
* Requesens à Çayas, 8 juillet 1574. [Ibid., t. IV, p. 9.)— « ... L'on m'a ici envoyé de Zélaude un Anglais prisonnier, lequel entre aulires confesse d'avoir esté aposlé du nouveau gouverneur pour me tuer. Et avoit aussi par charge dudit gouverneur entrepris de vous tuer à Coloigne passé dix ou douze jours. Et toutefois il dict le tout avoir esté faict par consentement et avec intelligence de la Royne d'Angleterre pour tant mieux descouvrir les desseins des ennemis... » Le prince d'Orange à Jean de Nassau, son frère, de Rotterdam, 7 juin 1574. [Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. V, p. )±)
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seulement il pourrait faire beaucoup de mal, mais il serait à craindre que son àme ne se perdît * . n Philippe se montrait indécis; il différait la mesure conseillée par le duc d'Albe, tout en faisant surveiller en secret les actions de l'infortuné jeune homme ; il voulait, avant de se résoudre, avoir aussi l'avis de Requesens ^ . Celui-ci répondit d'abord que, eu égard à l'état des affaires aux Pays-Bas, rien ne devait être changé pour le moment, dans la position du comte '. Un peu plus taid, lorsqu'il eut autorisé des pourparlers avec le prince d'Orange, il proposa une combinaison au moyen de laquelle le comte de Buren, demeuré catholique et devenu Espagnol, eût pris dans les Pays-Bas la place de son père. Il ne s'agissait plus de faire assassiner le prince d'Orange; non : Requesens proposait maintenant de l'engager à se retirer en Allemagne et même de lui faire une pension après qu'il aurait remis les villes occupées par les rebelles. S'il accédait à la proposition qui lui serait faite, tous les biens de la maison dOrange- Nassau seraient rendus au comte de Buren. Ce projet, dont l'initiative appartenait d'ailleurs à Çayas, avait reçu l'approbation du docteur Leoninus et de Berlaymont. Il fut même résolu que le premier irait trouver l'évêque de Liège pour l'engager à servir d'intermédiaire *.
Hugo Bonté fut alors renvoyé près du prince d'Orange.
' Leduc d'Albe au Roi, d'Amsterdam, 2^ octobre 1573. [Correspondance de Philippe U, t. Il, p. 422.)
* Le Roi à Requesens, de Madrid, -10 mars 1574. [Ibid., t. lll, p. 38.) ' Kequeseus au Roi, 9 avril 1574. [Ibid., t. III, p. 51.)
* Requesens au Roi, -12 juin 1574. [Ibid., t. 111, pp. 97-99.) — Le 25 avril précédent, Çayas avait soumis au grand commandeur une idée qui peulélre engagerait, disait-il, le piince d'Orange à changer de conduite : le Roi transférerait au comte de Buren les charges et les biens de son père, et le marierait avec une Espagnole; tout au moins, celte mesure donnerait satisfaction aux alliés et amis de la maison de Nassau, tant aux Pays-Ras qu'en Allemagne. (Ibid., t. III, p. 55.)
576 soulèvi:mi;nt di-s pays-bas.
Le 30 juin, il arriva à Rotterdam. Le lendemain, Guillaume le fit appeler entre neuf et dix heures, en sa chambre, où il resta seul avec lui. Invité à exposer l'objet de sa mission, Bonté déclara que les seigneurs et bons personnages, auxquels Leoninus avait fait rapport , pensaient que le prince et les états de Hollande et de Zélande devraient envoyer quelques députés, discrets et amis de la paix, au pays de Liège (à Curange, à Stockhem ou à Hasselt), pour convenir avec quelques-uns desdits seigneurs d'un arrangement tel que le Roi, dans sa clémence, pût l'approuver. Ces députés recevraient un sauf-conduit on bonne forme, tant du grand commandeur que de l'évèque de Liège. Bonté avertit le prince que les seigneurs catholiques, au nom desquels il parlait, ne pourraient ni ne voudraient faire d'instances auprès du Roi touchant quelque changement à la religion, mais qu'ils espéraient que, indépendamment d'une raisonnable satisfaction pour les états de Hollande et de Zélande, on réussirait à le satisfaire, de telle sorte qu'il pût vivre désormais en sûreté et repos, et que la tranquillité et l'union fussent rétablies dans le pays. Apres s'être recueilli, Guillaume répondit que lui et les états de Hollande et de Zélande ne désiraient rien plus que le rétablissement de la tranquillité ; qu'ils souhaitaient vivement de pouvoir servir le Roi en toute obéissance, pour la gloire de Dieu et la grandeur de Sa Majesté, moyennant le rétablissement des anciennes lois et libertés du pays. Quant à la conférence proposée, il dit qu'il en référerait aux étals, mais que, pour palier franchement, ni lui ni les états ne la trouveraient sûre, et que personne ne voudrait s'aventurer. Les députés craindraient de périr par le poison ou d'être assassinés, d'autant plus que le pape dispensait des serments et que le concile de Constance permettait de violer la foi donnée aux hérétiques. Il ajouta que non-seulement la conférence proposée serait inutile, mais qu'elle tendrait à la diminution de la grandeur du Roi ,