‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe II (volume 5)Chapitre 106 sur 131 · LIVRE Vil · texte numérisé non relu

LIVRE Vil

députés des villes vinrent au logis des agents de Champagney, accompagnés de Paul Buys. Après beaucoup de propos, ils firent connaître verbalement leur résolution, en annonçant qu'ils la donneraient ultérieurement par écrit. Matenesse et Treslong communiquèrent librement avec d'autres députés et avec toutes les personnes quïls a\ aient désiré consulter. L'opinion générale était que le meilleur moyen de mettre fin aux troubles serait d'ôter les armes au peuple et à la commune, en faisant sortir les étrangers du pays; que, délivré de cette soldatesque, le peuple, malgré son attachement à la religion réformée, pourrait se laisser plus facilement conduire. Le 19, dans la soirée, le prince d'Orange, ayant revu les agents de Champagney, leur tint un langage conformée l'opinion générale. Elle était d'ailleurs sanctionnée dans la résolution écrite des états de Hollande et de Zélande, que Paul Buys remit aux deux envoyés. Les états exprimaient le désir de lentrer sous l'obéissance du Roi, mais ils ne voyaient d'autre moyen de mettre fin aux troubles et à la guerre que l'éloignement des bandes espagnoles, le rétablissement des anciens privilèges et libertés du pays et la réunion des états généraux. Matenesse et Treslong, ayant reçu cet écrit, partirent de Rotterdam le 20. Le même jour, ils arrivèrent à Monfort, oïl ils trouvèrent Champagney, à qui ils en firent la délivrance et adressèrent leur rapport ^

Champagney, depuis son arrivée à Utrecht, avait eu des rapports fréquents avec Marnix, toujours prisonnier au Vredenbury et aveuglé par l'espoir chimérique de réconcilier la Hollande et la Zélande avec Philippe H. Du reste, il n'avait eu qu'à se louer des procédés du comte de La Roche à son égard.

^ Le rapport de Matenesse et de Treslong, daté de Monfort, le 20 juillet, est inséré dans la Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. 111, pp. 395-397. — Voir aussi Bor, liv. VII, fol. 43, et la Grande chronique de Hollande, t. II, p. 280.

382 SdUI.ÈVKMKNT DliS PAYS-BAS.

Un jour qu'il s'entretenait avec le secrétaire de ce seigneur, il le chargea d'exprimer toute sa gratitude au gouverneur de la Hollande. « — Mais, quant à ceux qui m'interrogent du fait de la religion, ajouta-t-il en s'animant, fussent-ils là les plus grands et dix mille feux jiour me brûler, je leur répondrais selon que ma conscience me le commande ^ ;>

Toutefois, les dispositions du prisonnier continuaient d'être extrêmement conciliantes. Ce n'était plus alors le fier Marnix qui avait rédigé d'une main viiile le fameux Compromis et qui naguère exhortait les bourgeois de Harlem à combattre vaillamment l'Espagnol. Abattu, découragé, il avait insisté pour qu'il lui fût permis, en donnant des otages, d'aller s'aboucher avec le prince d'Orange. Requesens, qui regardait Marnix comme un très-grand hérétique, mais aussi comme un homme d'une grande capacité, pensa qu'il ne risquerait rien en donnant au prisonnier l'autorisation que celui-ci demandait. Le 17 juillet, il fut permis à Marnix de se rendre à Rotterdam pour s'entretenir avec le prince d'Orange ; mais préalablement il avait dû faire le serment de retourner à Utrecht dans les sept jours et laisser au pouvoir deChampagney, comme otages, deux réformés qui n'étaient point sans importance, le seigneur de Carnisse, son beau-frère, et Jean Junius d'Anvers, gouverneur de Veere -. Champagney semblait avoir une telle confiance dans le résultat de la négociation confiée à Marnix, qu'il n'hésita point à déclarer, dans un entretien avec Junius, que jamais le Roi n'accorderait l'exercice de la religion ; que, sïl l'accordait, lui-même prendrait les armes et ferait révolter le pays contre son autorité ^.

' Ces paroles sont rapportées dans le Brief recueil des choses plus mémorables passées es Pays-Bas, MS. fol. 17. — L'auteur dit qu'il était présent.

* Requesens au Roi, de Bruxelles, 25 juillet -1574. {Correspondance de Philippe II, t. m, p. 121.)

^ Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. V, p. 475.

LIVHE VII (1o74). 583

Les conférences de Marnix avec le prince d'Orange révélèrent plus nettement la distance qui séparait alors les deux principaux promoteurs de la révolution des Pays-Bas Marnix désespérait de vaincre la puissance de Philippe II, déplorait les maux que produisait la guérie et entrevoyait, comme dénoûment de cette lutte inégale, la perte des Pays-Bas, la ruine et la dépopulation de ces provinces Mais ce n'était point lorsque Leyde résistait avec un admirable courage à l'armée espagnole, que Guillaume de Nassau aurait voulu, par des concessions humiliantes ou funestes, porter le désespoir au milieu de ces populations si patriotiques et si dévouées. L'ancien commandant de Maesland le conjura cependant d'user de son influence sur les villes insurgées pour qu'elles présentassent au grand commandeur la requête que lui, Marnix, avait mise par écrit. Cette requête devait remplacer la déclaration rapi ortée parMatenesse et Trèslong, déclaration qui n'avait nullement satisfait Champagney. Guillaume répondit qu'il ne pouvait séparer sa cause de celle des étais de Hollande et de Zélande. 11 ne dissimula point d'ailleurs que toute négociation devait être subordonnée à la sortie des Espagnols et autres étrangers et au libre exercice de la religion protestante, du moins dans les provinces de Hollande et de Zélande, moyennant le consentement des états généraux régulièrement convoqués, après la sortie des bandes étrangères. Cédant à de nouvelles instances de Marnix, les députés de la Hollande et de la Zélande, qui se trouvaient à Rotterdam, consentirent enfin , après de très-vifs débats , à rédiger une autre requête destinée au lieutenant de Philippe IL Puis, de retour au château d'Utrecht, Marnix s'attacha particulièrement, dans son rapport, à faire valoir la peine qu'il avait eue à obtenir des députés la requête dont il était porteur ^

' Mémoire de Ph. de Marnix sur ce qu'il a négocié à Rotterdam avec le

MaisChampagney, après avoir examiné cette nouvelle requête, trouva qu'elle ne satisferait pas davantage Requesens ni le Roi. Bien qu ils prissent le ton de suppliants, « les chevaliers, nobles et villes de Hollande et de Zélande » persistaient à demander la sortie des étrangers et la convocation des états généraux « pour établir tel et si bon ordre et police, que les pays seraient tenus en tranquillité. » Champagney renvoya cette requête à Junius, disant qu'il n'avait osé la présenter. Il en avait pris cependant une copie, qu'il avait transmise au grand commandeur et que celui-ci envoya au Roi, le '18 août, en déclarant qu'il y avait si peu d'amendement dans tout cela qu'il n'avait pas cru y devoir prêter l'oreille *. Requesens avait deviné les sentiments du Roi. En effet, Philippe 11 lui écrivait le 9 août : «( Vous réserverez surtout, « et en premier lieu, le maintien dans son intégrité de la reli- « gion catholique et la conservation de mon autorité et souve- «I raineté, car, en ces deux points, il ne faut céder ni faiblir « pour aucun motif ^. i> Les chefs des insurgés n'étaient pas moins tenaces. Junius répondit à Champagney que, puisque les habitants de la Hollande et de la Zélande n'étaient point traités comme sujets et vassaux du Roi, mais comme des Turcs ou des juifs, ils avaient conclu qu'ils ne devaient plus rien espérer de bon de ceux qui abusaient du nom du Roi et qu'ils aviseraient à d'autres moyens pour pourvoira leur sûreté ^.

La fermeté du prince d'Orange et des états de Hollande et de Zélande fît réfléchir Champagney. Quoique catholique, et même ultra-catholique, à son retour d'Utrecht, il dit à Reque-

prince d'Orange. [Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. III, pp. 397-402.)

' Correspondance de Philippe //, t. III, p. 131.

^ Ibid., t. III. p. 126.

* Voir cette correspcDdance de Champagney et do Junius, dans la Grande chronique de Hollande, t. II, p. 282.

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