LIVRE VIII
aimeraient mieux endurer la famine la plus affreuse que de devenir esclaves de l'ennemi. Content de cette promesse, le Taciturne écrivit à Jean de Nassau, son frère, qu'il fallait par tous moyens assister les habitants de Leyde, bien que leur propre faute les eût mis dans la position où ils se trouvaient '. Jl avait déjà réuni les états de Hollande à Rotterdam pour prendre, de concert avec eux, «c une bonne et ferme résolution. » 11 envoya des commissaires dans toutes les villes qui reconnaissaient son autorité, pour les adjurer de s'emi»loyer avec dévouement au salut commun ; à défaut de ce concours, il serait obligé, ajoutait-il, de leur demander d être déchargé du gouvernement '^.
Bien que le stathouder eût ordonné de faire sortir de Leyde les bouches inutiles, la population s'élevait encore à quatorze mille habitants. Thierry de Bronckhorst, après avoir constaté qu'il n'y avait dans la ville que cent dix mesures de froment, ordonna que, pendant deux mois, chacun recevrait par jour une demi-livre de pain. 11 fut défendu de vendre le lait avant qu'on en eut auparavant tiré du beurre. La vente des fruits fut également réglée. Enfin, on tint en réserve douze cents bestiaux et quatre-vingtdix chevaux. Ils étaient conduits au pâturage sous la protection d'une galère bien fournie d'arquebusiers et de pièces d'artillerie ^.
Le 24 juin, le prince d'Orange mande de Rotterdam à Jean de Nassau que Leyde est fort étroitement bloquée, et qu'il serait bien désirable de pouvoir faire descendre par la Meuse une armée d'Allemands dans les Pays-Bas. Il ne dissimule pas toutefois que l'argent manque pour faire une levée. Les moyens dont il
' Le prince d'Orange à Jean de Nassau, de Rotterdam, 7 juin 1574. [Archives de la maison d'Orange-Nassau , t. V, pp. iO et suiv.]
^ Archives de la maison d'Orange-Nassau, l. V, p. 9.
^ Grande chronique de Hollande, t. II, pp. 284-283. — Discours du siège de Leyde.— De Thoii, liv. LIX.— Une demi-livre de pain représentait, selon Le Petit, le déjeuner d'un ouvrier.
dispose ne suffisent môme plus pour pourvoir aux dépenses ordinaires et extraordinaires qui vont toujours croissant. « Il ne .( nous reste donc, disait-il, que les princes de l'Empire : qu'ils »c nous tendent la main, et que, ayant pitié de nos misères, ils « nous accordent leur assistance ! S'ils ne veulent pas prêter tt l'oreille à nos prières, nous remettrons notre cause à Dieu, «c avec ferme espoir qu'il ne nous abandonnera point, comme «c aussi, de notre côté, nous sommes ici résolus de ne quitter la « défense de sa parole et de notre liberté jusqu'au dernier « homme \ »
Les bourgeois de Leyde partageaient l'héroïque résolution du prince. Ils fermaient l'oreille aux belles promesses desEsi)agnols, aux propositions mielleuses qui leur étaient transmises par des transfuges de la cause nationale. A toutes les lettres que ces glippers, comme on les appelait, adressèrent à leurs anciens concitoyens, une seule réponse fut faite; elle était contenue dans ce vers :
« Fistula dulce canit, volucrem dura decipit auceps *. «
L'argent manquant aussi dans la ville, Bronckhorst et le conseil firent forger de la monnaie de papier de quatorze et de vingthuit patards la pièce. D'un côté, on lisait : Hœc libertatis ergo, et de l'autre : Nummus obsessœ urhis Lugdunensis, sub gubernatione Illustriss. Principis Auraici ciisus, ou, sur les pièces de quatorze patards : Lugdunum Batavorum. La plus petite monnaie avait pour emblème un lion tenant une épéeet un bouclier; sur l'autre on voyait un lion tenant une lance surmontée du chapeau symbolique '\
' Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. V, p. 38. " Grande chronique de Hollande, t. II, p. 284.
' Grande chronique de Hollande, t. II, p, 285. — Bk.4ni)t, Historié der Heformatie (1.^74).