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déplorable contraste avec l'énergie héroïque des Douza et des Vander Werf. Ce mécontentement donna enfin lieu à une manifestation dangereuse.
Plus de trois cents chefs de famille de la classe infime se portèrent devant la maison communale, criant qu'ils voulaient se rendre et non périr si misérablement de faim, avec leurs pauvres femmes et leurs enfants r le secours espéré, ajoutaient-ils, ne viendrait point, tandis que la destruction de la ville était certaine. Tel n'était point l'avis de la meilleure partie de la bourgeoisie. Celle-ci voulait résister jusqu'à la dernière extrémité. Aussi, des notables intervinrent et réussirent par de bonnes paroles à calmer la populace ^.
Mais à peine cette sédition était-elle apaisée, qu'une autre troupe de furieux se porta devant lademeuredu bourgmestre Vander Werf. Par leurs clameurs, leurs invectives, leurs menaces, ils voulaient contraindre le chef de la commune à traiter avec l'ennemi et à rendre la ville. Vander Werf parut au milieu des séditieux, fier, calme, inébranlable. « Mes amis et concitoyens, « dit-il, sachez que j'ai fait serment de me défendre contre nos « ennemis jusqu'à la mort, et, avec la grâce de Dieu, je suis <i résolu de l'observer. Je dois mourir une fois, tôt ou tard ; que «t ce soit par vos mains ou par celles de l'ennemi, il ne m'im- H porte. Si, par ma mort, je puis vous soulager, prenez mon « corps et partagez-le entre vous ; mais ne me contraignez point « à faire une chose qui me déshonorerait. » Ces paroles énergiques et sublimes surprirent et déconcertèrent tellement les mécontents, que les groupes se dispersèrent et que les plus exaltés se retirèrent en silence et pleins de respect pour l'héroïque bourgmestre ^.
* Grande chronique de Hollande, t. II, p. 292. — Rei\on de France, MS, 2e partie, chap. XXXVI.
* Cet épisode mémorable est rapporté pai' dos tonlempoiains dignes de
Bientôt les maux produits par la famine furent portés au comble, et le peuple ne murmura plus. Beaucoup d'enfants succombèrent dans les rues et jusque dans les bras de leurs mères. Les femmes enceintes, à qui on réservait, par un privilège spécial, un quarteron de biscuit par jour, ne pouvaient enfanter à cause de leur faiblesse. Les sentinelles n'avaient plus la force de faire le guet, et les jambes défaillaient aux passants dans les rues. On les voyait avec des visages de mourants, les joues enfoncées, les genoux tremblants, marcher comme des squelettes. Pendant les sept dernières semaines du siège, les assiégés ne mangèrent point de pain et ne burent que de l'eau. Dans les maisons des plus riches, la chair des chevaux était avidement recherchée ; les chiens et les chats rôtis étaient regardés comme des friandises. Les pauvres se contentaient de feuilles de vigne ou d'autres arbres trempées dans le sel et le vinaigre-, plusieurs se nourrissaient de cuir haché. On en vint, dans les derniers jours, jusqu'à faire bouillir des os de vache, de chiens et de chevaux pour en tirer quelque suc. Des hommes, pouvant à peine se traîner, allaient faire le guet sur les remparts et, revenus chez eux, trouvaient parfois leurs femmes et leurs enfants morts de faim ou emportés par la maladie pestilentielle que tant de misère avait engendrée. Il arrivait aussi que les volontaires n'avaient plus la force de porter leurs arquebuses et qu'ils mouraient euxmômes d'épuisement dans les rues ou sur les remparts. On éva- Jua à six mille le nombre des habitants qui, pendant le siège, furent moissonnés par la famine et la peste \
foi : FuuYTiERs, fol. 24 v». — Grande chronique de Hollande, l. II, p. 292. — Van Meteken, fol. 106. — Voir aussi Renon de France, MS, 2^ partie, chap. XXXVI.
' Tel est le chiffre donné par Fruytiers. Van Meteren, Renon de France el la Grande chronique de Hollande, qui fournissent des détails aulhenlique.< sur les progrès de la famine dans Leyde. V'ojr aussi la lettre adressée
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Le 21 septembre, le trompette du comte de La Roche était retourné à Leyde pour avoir une dernière réponse de la bourgeoisie. On le remit au lendemain, à deux heures du soir. Il revint au moment fixé. Les représentants de la commune lui déclarèrent alors (et c'était leur réponse définitive) « qu'ils II tenaient la ville pour le Roi et pour le prince d'Orange, comme « stathouder. » Ils ajoutèrent « que, si le comte de La Roche « désirait quelque chose, il n'avait qu'à leur envoyer un sauf- <i conduit de sa main pour qu'ils pussent se rendre près des états <( de Hollande et du prince d'Orange auxquels ils avaient fait le <i serment de ne pas traiter qu'ils n'eussent auparavant commu- •1 nique avec eux. » Ils déclarèrent aussi que, s'ils acceptaient un accord, ils auraient à redouter le sort de Rotterdam, lorsque les troupes espagnoles étaient entrées dans cette ville avec le comte de Roussu. Plutôt que de se mettre au pouvoir des Espagnols, disaient-ils encore, ils aimaient mieux tous mourir dans Leyde, car ils se rappelaient trop le sort effroyable de Naarden et de Harlem \
Requesens attribuait l'arrogance des assiégés au progrès de l'inondation, qu'ils s'attendaient à voir arriver bientôt jusqu'à leurs murailles. Et, à ce sujet, le grand commandeur faisait remarquer à Philippe II que c'était une chose étrange que ces gens-là préférassent mettre sous l'eau leurs personnes et leurs biens plutôt que de se réduire à l'obéissance de leur Roi et seigneur naturel ^. Mais les assiégés n'avaient plus aucune confiance dans la loyauté espagnole, et Requesens lui-même n'aurait pu garantir l'observation scrupuleuse de la capitulation qui était offerte. Il avait, à la vérité, donné ordre, si Leyde se rendait,
par Yaldès à Requesens, le 21 septembre 1574. {Correspondance de Philippe 11, LUI, ip. 161.)
' Le comte de La Roche à Requesens, d'Utrecht, 27 septembre 1S74, [Ibid., t. III, append., pp. 562-563.)
* Requesens au Roi, 6 octobre 1574. {Ibid., t. 111, p. 170.)
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de tenir ponctuellement toutes les promesses qu'on aurait faites aux bourgeois et de leur épargner le sac de la ville. Cependant il avouait au Roi que ce serait chose fort difficile à observer parce que les soldats avaient résolu le contraire, et que c'était même dans l'espérance de ce pillage qu'ils enduraient tant de souffrances et de besoins *.
Jusqu'alors la plus grande incertitude avait régné sur la flotte du prince d'Orange. L'eau, contrariée par un vent du nord-est, refluait au lieu d'avancer. Enfin, le vent tourna au sud-ouest, une tempête violente éclata sur les côtes, la mer se souleva, les vagues se précipitèrent sur les terres, élargirent les brèches déjà pratiquées dans les digues et se répandirent jusque sous les murailles de Leyde. Le jour même oîi le trompette du comte de La Roche était retourné vers les assiégés, Valdès mandait à Requesens que l'élévation des eaux, soulevées par une grande tempête, l'avait obligé d'abandonner la digue de Zoetermeer et que déjà les navires des ennemis passaient à la voile par les prairies. Il s'était retiré sur la digue de Zoeterwoude, le seul passage qui restât pour arriver à Leyde, et il s'y fortifiait. La tempête continuait cependant, et l'eau s'exhaussait tellement qu'il y avait à craindre, selon Valdès, que tout le pays ne fût bientôt submergé et que les ennemis ne pussent naviguer partout. Déjà les Espagnols avaient de l'eau jusqu'à la ceinture *.
Les assiégés, torturés par la faim et n'ayant point de nouvelles de la flotte de secours, étaient dans d'inexprimables angoisses. Toutefois, le plus grand nombre montrait une résolution inébranlable. Les soldats espagnols, qui étaient de garde dans les tranchées les plus proches de la ville, s'avançaient
' Requesens au Roi, 25 septembre 1574. [Correspondance de Philippe 11, t. III, p. 166.)
* Valdès à Requesens, 21 et 23 septembre 1574. [ihid., t. III, p. 161.)