LIVRE VIII (1574). /lIO
point sans grandes pertes pour les assiégeants qui étaient âprement poursuivis par les matelots zélandais ^
Un dernier obstacle, qui paraissait insurmontable, arrêtait les confédérés. C'était le fort de Lammen, à une portée de canon de Leyde, sur le canal qui mène à Delft et qui s'appelle le Vliet. Ce fort, bien garni d'artillerie, bouchait l'entrée du canal et fermait ainsi le passage qui conduisait à Leyde. Lorsque les assiégés eurent vu Zoeterwoude en feu, ils comprirent que le secours approchait, et tous les hommes encore valides se portèrent sur les remparts. Un des bourgmestres, ayant aperçu du haut de la muraille les bateaux surmontés des bannières de la Hollande, dit aux bourgeois qui l'entouraient, en désignant de la main le fort de Lammen. « Voyez-vous, mes amis, derrière ce fort-là est main- « tenant notre pain ; que vous en semble ? Le devons-nous là «< laisser? » Tous s'écrièrent qu'ils iraient plutôt rompre le fort avec leurs mains, leurs ongles et leurs dents que de mourir de faim. Le capitaine Borgia commandait dans le fort, et il dépendait de lui, s'il avait été bien secondé par ses soldats, d'empêcher longtemps encore la délivrance de Leyde. En efïet, le fort de Lammen commandait absolument le canal oti les vaisseaux zélandais ne pouvaient s'engager qu'à la file. Valdès donna l'ordre au capitaine Borgia d'abandonner cette importante position. Il désespérait de pouvoir le secourir, et Borgia, réduit à ses seules forces, semblait menacé, selon une lettre interceptée, d'être attaqué à la fois par la flotte de Boisot et par les assiégés. Pendant toute la nuit du 2 octobre, les sentinelles de garde sur les remparts de Leyde ouïrent un grand bruit devant le fort. On voyait aussi scintiller les mèches allumées des arquebuses, mais personne dans la ville ne se doutait que les Espagnols, après avoir jeté leur artillerie dans les fossés, abandonnaient le fort de
* Correspondance de Philippe II, t. III, p. -169.— Van Meteren, fol. 107
Lammen pour rejoindre Valdès à Voorschoten. Leur retraite fut encore hâtée par un incident étrange. La muraille de la ville s'écroula avec fracas entre la porte aux Vaches et la tour de Bourgogne. Les Espagnols fuyaient sans savoir qu'une large brèche venait de leur être ouverte et que, en s'y précipitant, ils se seraient rendus immédiatement maîtres de Leyde, d'une ville sans troupes et n'ayant pour défenseurs que des bourgeois mourants de faim.
Le 3 octobre, au matin, les assiégés s'attendaient donc à voir paraître les bandes espagnoles ; la plus terrible anxiété régnait dans la ville. Tout à coup un jeune orphelin qui, durant la nuit, n'avait pas quitté des yeux le fort de Lammen, émit la pensée que les Espagnols l'avaient déserté. Moyennant deux écus, il consentit à se rendre au fort, et bientôt il fit signe aux sentinelles des remparts que ses prévisions étaient réalisées. Mais les assiégés, conservant des doutes, envoyèrent au fort le capitaine Gérard Vander Loon avec ses « aventuriers. » Bientôt ceux-ci aperçurent les galères zélandaises qui se dirigeaient aussi de ce côté.
Au milieu de la nuit, l'amiral Boisot avait envoyé un messager au prince d'Orange pour l'avertir qu'il était arrêté par le fort de Lammen, qu'il essayerait de s'en emparer, mais que, s'il échouait, il convenait d'avoir patience et d'attendre que l'eau se fût élevée si haut que la flotte de secours pût passer, par le plat pays, à côté du fort. Le prince avait encore moins despoir que Boisot ; il ne croyait pas qu'on pût forcer le fort de Lammen, et, dun autre côté, c'avait toujours été son opinion que l'eau ne s'élèverait pas assez pour qu'on pût ramer jusqu'à Leyde. Toutes ces craintes étaient maintenant dissipées. Le capitaine Vander Loen ouvrit les barrières, et la flotte zélandaise s'avança triomphante vers la ville * .
* Grande chronique de Hollande, t. II, pp. 293-295.— Renon de France, MS, 2" partie, chap. XXXVI. — Discours du siéijc de Leyde, etc.