Tome I. o
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coiidaiiino à la guerre. Le vieux guenier repailil qu'il mettrait volontiers à son service l'expérience militaire qu'il avait acquise pendant sa longue carrière '.
Un spectacle affligeant s'off'rit bientôt aux yeux du duc de ]\!edina. Le successeur de Marguerite de Parme avait entièrement bouleversé l'ancienne forme du gouvernement des Pays-Bas. Ce n'était pas seulement le conseil privé qui était supplanté par le sinistre et funeste conseil des troubles ; le conseil d'État lui-même, illustré autrefois par le prince d'Orange et le comte d'Egmont, était annulé à tel point qu'il n'avait plus, à la cour, un local déterminé pour ses réunions. Le duc d'Arschot, Berlaymont et Viglius, les anciens collègues des seigneurs suppliciés ou bannis, étaient consultés par le gouverneur, selon le bon ])laisir de celui-ci, qui foulait aux pieds les anciennes ordonnances du conseil d'État comme toutes les autres lois. 11 n'avait confiance que dans le conseil des troubles. Chargé de châtier tous ceux qui ne s'étaient pas courbés sous le despotisme de Philippe II et des inquisiteurs, le tribunal illégalement institué par le duc d'Albe ne pouvait suffire à cette immense lâche. Au mois d'avril, quinze mille causes étaient encore pendantes, et les veuves, les orphelins, les personnes pou fortunées souffraient surtout des lenteurs du conseil dans l'examen des afTaires relatives aux confiscations '^. Juan Vargas, l'âme du conseil des troubles, Louis del Rio, son collègue, et le secrétaire Albornoz : tels étaient les dignes auxiliaires et les confidents du duc d'Albe.
Pour tromper le duc de Médina, les apparences au moins furent observées. La salle, qui était destinée au conseil d'État pendant la régence de Marguerite de Parme, servit de nouveau
1 Commentaires de B. du Mendoça, liv. II, chap. V.
" Viglius à Ilfippcrus, 2 avril 1572. [Aitnlccta behjica, l. I'"", i*- pnriic,
p. cm.)
ijviu; Il (lav'J). 07
aux déiibéiations. Deux fauteuils étaient placés au Iiaut de la table, l'un pour le duc d'Albe, l'autre pour le duc de Mcdina ; les conseillers prenaient place à leurs côtés. On rendait compte à Médina de toutes les affaires et de toutes les dépêches reçues ou à expédier *, Le duc d'Albe écrivait un peu plus tard au Roi qu'il en userait de mém€ pendant tout le temps qu'il serait dans les Pays-Bas. « S'il était agréable au du<! de Medina-Celi, ajou- « tait-il avec un€ hypocrisie évidente, de se charger du gouver- « nement, je le lui remettrais volontiers. Je resterais comme « son conseiller aussi longtemps que je croirais pouvoir faire <i service à Votre Majesté ; et il est si bon qu'en faisant cette «1 offre, je n'ai aucun mérite ^. » En effet, le duc de Médina se conduisait avec une nwdestie extrême, ne voulant s'attribuer aucune part d'autorité, mais remettant tout au duc d'Albe '. Il se montrait d'ailleurs aussi affable que le duc d'Albe était hautain, et tandis que celui-ci ne se fiait qu'à ses conseillers espagnols. Médina écoutait les députés des états et les anciens ministres nationaux. Après avoir recueilli de leur bouche des notions véridiques sur l'état du pays, il dit un jour à Vargas que la trop grande rigueur du gouvernement, l'insolence des gens de guerre et l'impôt du dixième denier étaient cause de tous les maux plutôt que les hérésies et les rébellions *. Mais ce blâme tardif ne pouvait remédier à rien : l'autorité effective était
' Aibornoz au secrétaire Çayas, i'9 juillet 1S72. [Correspondance de Philippe II, t. H, p. 2(39.)
^ Le duc d'Albe au Hoi, 2! août 1572. (-Correspondance de Philippe II, l. II, p. 274.)
^ Viglius à Hopperus, o août 1572. [Anakcta beigica, t. I<"=', 2^ partie, p. e^8.)
" Morillon, vicaire-général de l'archevêché de Malines, au cardinal de Granvelle , Il août 1572. [Archives de la maison d'Omnge- Nassau, supplém., p. 1 14,)
(■)8 SOll.lh'LMl.M I)i:S l'AYS-UAS.
toujouiH conccnti'co (Kins les maitis inflexibles du duc d'Albe. Aussi lorsque le peuple vit que la mission du duc de Médina était purement honorifique, sa joie s'évanouit et sa haine s'accrut encore contre l'orgueilleux capitaine, que des amis même du cardinal de Granvclle dépeignaient comme un homme qui n'avait ni foi ni loi ^
On sait avec quelle violente obstination, avec quel suprême dédain pour les antiques privilèges des Pays-Bas, le duc d'Albe avait poursuivi l'établissement des impôts connus sous la dénomination du dixième et du vingtième denier. Trouvant qu'il était humiliant pour l'autorité royale de devoir s'adresser régulièrement aux représentants des provinces afin d'en obtenir les subsides nécessaires, le lieutenant de Philippe II voulait se soustraire à cette dépendance en créant des ressources permanentes. Il avait donc prescrit que chaque fois que s'opérerait la vente d'un objet mobilier ou immobilier, le fisc prélèverait le dixième ou le vingtième de la valeur de l'objet vendu. Toutefois, le duc d'Albe, malgré son inflexibilité naturelle, fut ébranlé par les réclamations qui s'élevèrent de toutes parts contre des taxes ruineuses pour les fortunes médiocres et désastreuses pour le commerce et l'industrie. Il proposa aux états de remplacer le dixième et le vingtième par un tribut annuel de deux millions de florins. Un terme de six années était assigné à ce compromis; mais à peine la deuxième tirait-elle à sa fin que le duc annonça que le Roi n'était pas d'avis de continuer cet arrangement et que les impôts du dixième et du vijigtième allaient être rendus
' Yiglius à Hopperus, -13 juillet 1572 : « Dux Medinensis luic jam pridem « advenit, rnagnaque omnium lœtitia exceptas fuit, sed cum populus « videat, nulia eum aulhoritate prjcditum esse, velut in fumum spes de eo « conccpta abit. Ducis autem Albani aulhoritatem omnes abominantiir... » {Analecin bchjirn, (. !'-••, 2*^ partie, p. C9I .) —Voir aussi la Ictlro de Morillon citée ci-dessus.
i.rviti: M (iriT'i). Cî)
(wécutoires. Sourd à tous !es conseils, il fit en conséquence ordonner la collecte du dixième denier. Le mécontentement s'ticcrut, la bourgeoisie de Bruxelles prit l'initiative et donna l'exemple d'une résistance ouverte. Bravant les menaces du lieutenant de Philippe II, les métiers défendirent courageusement leurs privilèges et leurs franchises, qui se confondaient avec la liberté du pays. Le bruit de la résistance de Bruxelles se répandit avec la rapidité de l'éclair, encouragea les autres provinces, seconda puissamment les projets du prince d'Orange et hâta sans aucun doute le soulèvement des villes de la Zélande et de la Hollande ',
L'impôt du dixième denier secoua les populations qui s'étaient contentées de gémir en voyant monter sur l'échafaud les plus illustres personnages de l'État, exterminer par le feu et le glaive des milITers de bourgeois qui obéissaient à leur conscience , fouler aux pieds les antiques lois de la patrie et vouer à la servitude les nobles et libres provinces des Pays-Bas. De ce moment la domination espagnole fut sans cesse menacée.
Dans d'autres conjonctures, le duc d'Albe eut tiré une vengeance terrible de la bourgeoisie de Bruxelles. Mais le soulèvement des villes du Nord et l'occupation de Mons par Louis de Nassau l'obligèrent à dissimuler sa colère. Il n'était pas moins ulcéré contre les états des provinces qui avaient voulu envoyer des députés à ^^adI■id pour fau'e connaître directement au Boi les \œux du pays. Les états du Ilainaut, qui avaient pris l'initiative de cette démarche, furent imités par ceux de Lille, de Douai et d'Orchies, même par ceux de l'Artois, quoique ces derniers, abusés par les promesses de Noircarnies, eussent dabord consenti à la levée du dixième denier ; les états de Brabant et de Flandre
' Voir BoR, Gc liv., fol. 238 et Grande chronique de Hollande, t. Il, p. 223. L'cUileur dit que, en preiiiint riniliative de la lùsistaiice , les Biuxeilois i< .se sont arqui.s à jamais une louange immortelle. «
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finirenl iiussi pur (l(>léguer qi:eliiucs-uiis de leurs tneiiibres '.
Les inslriiclions données pnr les étals de Brabnnt à leurs délégués jetaient une lueur sinistre sur l'administration du duc d'Albc. Ceu\-ei devaient, en s'adressiint au Roi, récapituler les sommes énornies qu& les Brabançons avaient payées, de()uis la venue du successeur de Marguerite de Parme, pour les garnisons et la construction de château d'Anvers ; ils devaient exposer que la perception du. dixième denier, ordonnée par le gouverneur, avait ruiné le commerce et les manufacluies; enfin il ne devaient pas laisser ignorer au Roi que les charges résultant des impôts déjà votés par les états jointes aux extoisions des gens de guerre étaient si grandes que, depuis quatre à cinq ans, le pays de Brabant et ses habitants étaient appauvris de plus d'un tiers, si l'on comparait leur situation présente au passé.
Le duc d'Albe était tenté d'empêcher, même par la force, le départ des députés; mais il pensa qu'une mesure aussi violente justifierait la persuasion où était le peuple que l'établissement du dixième denier n'avait point l'assentiment formel du Roi. Le duc laissa donc partir les députés; il les prévint cepend.mt que leur voyage servirait plutôt à irriter le Roi qu'à l'apaiser. Lorsque les représentants brabançons se trouvaient déjà à Mons, tous, réunis à l'auberge du Heaume dor, \)\hs du marché, et sur le point de poursuivre leur route,^arriva un messager avec une lettre par laquelle le duc les menaçait de la colère du Roi et les aveitissait que le dixième denier avait changé de nature, qu'il se trouvait converti de matière d'argent en matière d'état. Mais, après en avoir référé à leurs commettants, lesdx^putés du Brabant persis-tèrent à se rendre en Espagne.
' Voir Relalion du coyage des dcpitlàs des étals do Drabanl en Espajne (S mars-H août 1572). Celle volumineuse et intéressante série de docuaicnls , lires des registres des élals de Brabant , a été insérée par M. Gâcha rd, ÛAUi^ $i;s A nalaics historiques, l. II. pp. 2i2-3(j(>.
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N'ayant |)U retenir les tléputés des états, lo duc d'Albc plia Philippe I[ de leur montrer « un très-mauvais visage. i> Il devait aussi leur faire donner une bonne réprimande par- Hopperus, garde des sceaux des Pays-Bas, qui leur enjoindrait de retourner immédiatement dans leurs provinces et de ne plus résister au lieutenant du souverain '. Le 4 avril, le duc d'Albe demanda, en outre, que, dans une lettre adressée au duc de Medina-Celi et à lui, le Roi prescrivît qu'ils ne décidassent rien qui pût préjudicier à la concession du dixième denier. S'ils le faisaient, toute décision pareille serait nulle et de nulle valeur \
Philippe II suivit docilement les recommandations de son lieutenant. Le 25 mars, se trouvant à Saint-Jérôme de Madiid et sur le point de partir pour aller passer la semaine sainte à l'Escurial, il reçut la lettre du duc d'Albe du M. L'annonce de l'arrivée prochaine des d(''putés des l'ays-Bas lui dé[)lut beaucoup. Après avoir consulté don Antonio de Tolède, grand prieur de Castille, de l'ordre de Malte, le prince d'Eboli et le docteur Velasco , il écrivit à Hopperus qu'il était surpris et indigné d'apprendre que des députés des Pays-Bas venaient le trouver sans son autorisation. Il ordonnait en conséquence de leur adresser une forte réprimande. Hopperus n'eut garde de désobéir. Le 28 mars, deux des députés du lîainaut étant arrivés, Hopperus commença [)ar leur demander pourquoi ils étaient venus, par quel ordre, avec quelle commission et à quelle fin. Les deux députés, émus de cet accueil, répondirent qu'ils étaient venus pour l'affaire du dixième denier et qu'ils étaient partis sans la licence du duc d'Albe. Hopperus, se conformant à
' Le duc d'Albe au Roi, M ol 19 mar> \6',2. [Corrcspoiulancc rlc P/iilippc 11, t. Il, pp. '2.30 cl suiv.) ^ Correspondance ik Philippe 11. t. Il, [>, 231).