LIVRE II
La défaite de Genlis avait irrité Coiigny ; elle avait aussi réveillé ceux de ses coreligionnaires qui, naguère encore, s'endormaient dans une fausse sécurité. Ils comprenaient que si le prince d'Orange échouait dans les Pays-Bas, si la France et l'Angleterre n'intervenaient point pour abattre la domination espagnole, les protestants se trouveraient bientôt dans le plus grand danger. Ils perdraient tous les avantages de la position qu'ils avaient acquise au prix de tant d'efforts et de sacrifices ; Charles IX serait contraint de retirer l'édit de tolérance et d'aider au rétablissement de la domination catholique. Tels étaient les renseignements que Walsingham, l'ambassadeur d'Elisabeth, à Paris, transmettait aux ministres anglais. La défaite de Genlis était d'autant plus regrettable, selon lui, qu'elle découragerait le prince d'Orange au moment même où il mettait le pied dans les Pays-Bas, « Mais ce serait manquer de politique et de cout( rage, ajoutait-il dans une lettre à Leicester, que de le laisser « dans l'embarras. Si Dieu n'avait pas suscité le prince d'Orange u pour donner de l'occupation à l'Espagne, il y a longtemps « qu'il se serait allumé chez nous un dangereux feu. C'est donc « nous secourir nous-mêmes que de le secourir, puisque nous «I devons courir la même fortune que lui. Si nous l'abandon- « nons, il entraînera dans sa ruine tous ceux de nous qui font <( profession de la même religion. Le secours que les Espagnols « reçoivent du pape, de Florence et de divers princes catholi- «t ques d'Allemagne, fait voir que cette guerre est à la fois reliu gieuse et politique. Ils ne balancent pas à se déclarer, et «( montrent par là qu'ils ont du zèle et du courage : nous « n'agissons, au contraire, que sous main, et nous montrons en « cela que nous n'avons ni zèle ni courage. Jamais entreprise
des dciiéches, rapports, de, des ambassadeurs de France en Anylelcrre, au XVK siècle, l. VII, p. 3-14.)
« OÙ il est entré de la crainte n'a bien réussi ; car rien n'est <i plus ennemi de la prudence que la peur. Les protestants de «t France, depuis la défaite de Genlis, ont fait connaître au Roi « que, le prince d'Orange venant à échouer, il ne serait pas en «' son pouvoir de maintenir l'édit de tolérance. Aussi le prient- « ils de peser mûrement s'il ne serait pas plus avantageux «c d'avoir une guerre étrangère que de ruiner l'État par de « nouvelles luttes domestiques ^ »
En effet, les protestants armaient, et Coligny déclarait qu'il ne pouvait plus les retenir, qu'il fallait opter entre la guerre espagnole et une nouvelle guerre civile -. Vers la fin du mois de juillet il présenta à Charles IX un mémoire plus étendu que les précédents, pour démontrer la justice et l'utilité de faire la guerre à l'Espagne. Ce nouveau mémoire était l'œuvre de Philippe de Mornay, qui venait de visiter l'Angleterre et la Flandre, où il avait recueilli des renseignements nombreux sur l'état des esprits, les forces et les ressources des Espagnols, Il avait apporté d'autant plus de soin dans cette enquête qu'il était, comme protestant, l'adversaire naturel de l'Espagne et tout disposé à seconder le dessein que l'on prêtait à Charles IX, de déclarer bientôt la guerre à Philippe II. De retour à Paris, il remit à Coligny des mémoires très -amples sur tout ce qu'il avait remarqué dans la Flandre , ainsi que la remontrance qu'il avait composée pour déterminer le Roi à se déclarer ouvertement contre l'Espagne, «t Vous avez déjà commencé cette guerre, « disait-il à Charles IX, et, quelque mine que le roi d'Espagne <i vous fasse, il vous sait autant de gré que si vous aviez mis
' Walsingham à lord Burghley, Paris, 26 juillet 1372, et au comte Je Leicester, même date. {Recueil des dépêches de Walsingham , pp. 263 et 261.) Voir aussi Queeii Elizabeth and her limes, t. W, p. 426.
- Mémoires de Théodoke-Agrippa d'Aubigné (1572). — It avait également formé une compagnie pour venir au secours de Mons.