LIVRE II
Quoique Charles IX eût été séduit par les exhortations de Coligny et qu'il désirât avec ardeur la conquête des Pays-Bas, il hésitait encore à heurter de front la politique cauteleuse de Catherine de Médicis. Imbue des doctrines machiavéliques, la descendante des Médicis ne voyait l'accroissement de l'autorité royale que dans l'affaiblissement des partis. Aussi, ne devait-elle point favoriser des projets qui tendaient à procurer aux huguenots une prédominance dangereuse. Voulant gagner du temps, Charles IX consulta, sur le mémoire de Coligny, le doyen des conseillers d'État, Jean de Morvilliers, évéque d'Orléans \ Cet ancien ministre composa un autre mémoire, où il combattit, par des raisons puissantes, les tentatives du chef des huguenots. Morvilliers ne niait point que les Flamands, à qui la tyrannie du duc d'Albe était devenue insupportable, ne fissent tous leurs efforts pour secouer un joug abhorré et pour allumer la guerre entre les rois de France et d'Espagne, Mais il avait bien de la peine à croire que les habitants des Pays-Bas fussent disposés à prêter serment de fidélité au roi de France. Plusieurs bonnes raisons l'en faisaient douter, et, en première ligne, leur haine naturelle pour les Français. Jusqu'alors on n'avait pas vu de députés venir, au nom de leurs villes, avec des pouvoirs en forme, supplier le Roi de vouloir bien les prendre sous sa protection et les mettre au nombre de ses sujets. Il était peu touché de ce qu'on disait de l'approche du prince d'Orange, de ses vassaux, de ses forces, de son armée. Son frère et lui étaient sans doute des personnes de grande naissance et d'un courage digne de leur sang : ils haïssaient mortellement le duc d'Albe qui les avait proscrits et dépouillés, et comme leurs affaires ne
■• Né à Blois en 1307, garde des sceaux de France en 1568. Il obtint d'en être déchargé en 1570; mais il conserva sa place au conseil comme plus ancien conseiller d'État, Il mourui à Tours en 1577.
pouvaient guère être en pire état qu'elles étaient, ils mettraient tout en œuvre pour rendre leur condition meilleure. Mais était-il prudent de s'associer avec des gens à qui le désespoir faisait tout hasarder, qui étaient aveuglés par la colère et par l'ardeur de la vengeance, disposés à promettre tout ce qu'on voudrait, pourvu qu'ils pussent satisfaire leur passion? Les affaires des Nassau étaient d'ailleurs dans une situation peu encourageante, d'après ceux mêmes qui exagéraient leurs forces autant qu'ils pouvaient; ils avouaient, déjà, que l'argent manquait au prince d'Orange puisqu'il demandait au Roi cent mille florins à emprunter, sans quoi cette florissante armée qu'il avait sous ses ordres allait bientôt se dissiper \
De tous ces débats, il résultait que Louis de Nassau avait pris des engagements téméraires en proposant au roi de France le partage des Pays-Bas, Coligny avouait lui-même que, jusqu'alors, les chefs huguenots n'avaient pas fait accord avec le prince d'Orange. Et, en effet, on n'aurait pu produire la résolution par laquelle Guillaume se serait engagé à faire arborer la bannière des Valois dans les places qui se déclareraient pour lui.
Les efforts des protestants français pour décider la guerre contre l'Espagne vinrent échouer contre linfluence, encore si puissante, du parti catholique et contre les intrigues qui paralysèrent la volonté de Charles IX. Le bruit setant répandu que la reine Elisabeth allait rappeler ceux de ses sujets qui servaient dans les Pays-Bas, Catherine de Médicis, appuyée par les partisans de l'Espagne, dit à son fils, en versant des larmes, qu'elle ne pouvait consentir qu'il se hasardât, sans les forces de l'Angleterre, dans une entreprise pleine de dangers. Déjà des commissions étaient expédiées et prêtes à passer au sceau pour lever des troupes dans plusieurs provinces de France. Mais les larmes
' To/rlc Mémoire do Morvillliers, dans i>e Tnou, liv. LI.
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de sa mère refroidirent l'ardeur belliqueuse du jeune roi. 11 semblait d'ailleurs convaincu, comme ses conseillers catholiques, que, sans le secours de la reine d'Angleterre, il ne serait point en état de soutenir l'effort de la puissante Espagne. Coligny, cependant, n'abandonnait point le gouvernail. Il ne cessait de représenter au jeune roi ce qu'il avait à craindre si le prince d'Orange succombait, ou du moins s'il était obligé de capituler à des conditions qui n'éloigneraient point les Espagnols des frontières de la France et laisseraient les Pays-Bas dans les fers. Il pria Walsingham de dire aux conseillers de la reine Elisabeth, que ce n'était point son intérêt particulier qui le faisait agir et qu'il demeurerait tranquille après de si longs troubles, s'il ne voyait manifestement le péril qui menaçait, en général, tous ceux qui faisaient profession de l'Évangile et, en particulier, le roi de France et la reine d'Angleterre. Il trahirait, ajoutait-il, et Dieu et sa patrie, il serait ingrat envers la reine d'Angleterre, s'il ne cherchait point à détourner les malheurs qu'il prévoyait. Il conjurait donc la Reine de suspendre le rappel des Anglais qui se trouvaient dans les Pays-Bas, afin de ne point relever le courage de leurs ennemis. Il représentait encore que, depuis l'avènement de la Reine, il ne s'était rien présenté qui dût l'intéresser davantage que la destinée du prince d'Orange. Enfin, il se montrait tout disposé à céder Flessingue à l'Angleterre. Walsingham appuyait avec chaleur les exhortations pressantes de Coligny. Faisant allusion à la jeunesse de Charles IX et au caractère indécis de Catherine de Médicis, il allait jusqu'à dire, avec une certaine légèreté, que, pour ce qui était de la grandeur de la France, il ne voyait point d'ambition qui pût donner à l'Angleterre sujet de crainte ^
'• Tel est le résumé des trois lettres écrites de Paris, le 10 août 4572, par Walsingham à lord Burghley, à Leicester et à Th. Smith, premier secrétaire de Sa Majesté. Voir le Recueil de Walsingham, pp. 273-277.
Le conseil d'Elisabeth n'avait pas môme songea à rappeler les soldats anglais qui se trouvaient en Zélande. Mais il s'était refroidi lorsqu'il eut été informé, d'une manière inexacte aussi, que Strozzi voulait s'emparer de Flessingue et qu'il avait écrit à ceux qui y commandaient de recevoir deux mille Français. Les Anglais soupçonnaient, en outre, Jérôme Tseraerts, gouverneur de Flessingue, d'avoir intelligence avec le duc d'Albe et d'être espagnol dans le cœur. On avait suspendu momentanément le départ de nouveaux auxiliaires prêts à passer en Zélande; mais les troupes anglaises qui s'y trouvaient déjà n'avaient été ni rappelées ni découragées, malgré les réclamations du duc d'Albe. Les conseillers d'Elisabeth demandaient, d'ailleurs, que les Français n'entreprissent rien de ce côté, à charge de les favoriser sur d'autres points '. Certes, l'Angleterre n'était point indifférente à la destinée du pauvre prince d'Orange, comme on l'appelait alors par une commisération sympathique; mais, préoccupée avant tout de sa puissance maritime, elle voulait commander sur les côtes des Pays-Bas en retenant Flessingue et l'île de Walcheren ^. Charles IX donna enfin, à cet égard, pleine et entière satisfaction à la reine Elisabeth et à ses ministres. Le 21 août, il chargea son ambassadeur de les assurer de la manière la plus formelle que ni lui ni ses sujets ne feraient obstacle à leurs desseins sur Flessingue '\
Le lendemain, Coligny, sortant du Louvre, est arquebuse par
* La Mothe-Fénélon à Charles IX, 1 1 et 28 août 1572. (Recueil des dépêches des ambassadeurs fraiiçais, etc., t. V, pp. 89 et 108.) — Th. Smith à Walsingham , 22 août ; autre lettre de lord Burghiey également du 22. (Recueil des dépêches de Walsingham, pp. 279-280.)
^ Th. Cotton à lord Burghiey, Flessingue, 23 août 1572. (Queen Elizahclh, etc., t. I", p. 436.)
^ Charles IX à La Mothe-Fénélon, 21 août 1572. [Recueil des dépêches des ambassadeurs français en Angleterre, t. Vil, p. 319.)
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Maurevel, que Catherine de Médicis avait désigné, avec l'assentiment du maréchal de Tavannes, pour tuer l'illustre chef des huguenots '. C'était par ce meurtre que la veuve de Henri II voulait reprendre son ancien ascendant sur l'esprit de Charles IX. Coligny avait proposé au Roi de le mettre hors de tutelle en limitant le pouvoir de sa mère et en éloignant de la France le duc d'Anjou, si cher aux catholiques depuis les victoires de Jarnac et de Mohtconlour. Catherine, avertie secrètement par ses afiBdés, ne pardonne point tant d'audace; la jalousie et l'ambition l'enflamment; elle se rapproche plus étroitemment des catholiques; elle arme la main de Maurevel. Charles IX, non prévenu, s'irrite d'abord contre les Guises et jure à Coligny, grièvement blessé, que justice sera faite de cet attentat. Mais Catherine de Médicis et les chefs des catholiques redoublent d'efîorts ; ils font croire à Charles IX que les huguenots lui sont hostiles et, pour troubler de plus en plus l'âme du jeune prince, ils parlent d'un nouveau complot qui rappellerait les desseins exécrables de Meaux et d'Amboise. Charles IX, cédant enfin aux suggestions fallacieuses de sa mère, abandonne les huguenots et livre ceux-ci aux catholiques sous le prétexte de garantir sa personne. 11 approuve soudain, et avec une sorte de fureur, le conseil froidement donné par le maréchal de Tavannes de tuer l'amiral de France et tous les autres chefs des protestants ^
* Mémoires de Gaspard de Sallx, seigneur de Tavannes (1572).
'^ « C'est la vérité, — disent les Mémoires de Tavannes, — que les hugue- « nots furent seuls cause de leurs massacres, mettant le Roy en nécessité de » la guerre d'Espagne ou de la leur. Sa Majesté, par le conseil du seigneur a de Tavannes, esleut la moins dommageable, et salutaire tant pour la o religion catholique que pour l'Estat et rebellions suscitées par les hugue- « nots. Et puis donc que l'on accuse le seigneur de Tavannes de ce conseil, u il faut que tous ceux de la religion catholique l'en estiment et le louent, « en considération que, s'il n'eust empesché par son bon advis le mariage Tome I. 7
98 SOL'J.ÈVEJIEKT DES TAVî^-BAS.
On ne cliiïéra point l'exécution de ce complot infernal. Le 24, jour (le la Saint-Barthélémy, deux mille huguenots, parmi lesquels Coligny et ses principaux lieutenants, tombèrent victimes de la ruse de Catherine de Médicis, des féroces conseils de Tavannes, de lambition des Guises, de la frénésie de Charles IX et du fanatisme des bourgeois catholiques.
L'effroyable massacre, après avoir duré trois jours ù Paris, continuait dans les principales villes de la France, lorsque le prince d'Orange, à la tête de son armée, atteignit le Brabant. Ne rencontrant aucune résistance, il fît occuper Diest, et se dirigea vers Louvain. En même temps, Bernard de 3Iérode, seigneur de Rumriien, s'emparait de Mali nés. Le prince n'avait pas d'abord goûté cette dernière entreprise, parce que Malines était trop dans l'intérieur du pays, et qu'il désirait plutôt se rendre maitre des avenues et des frontières. Mais il céda enfin aux instances de Bernard de Mérode, qui avait des intelligences nombreuses et sûres dans la ville.
Mérode et d'autres notables, bannis par le conseil des troubles et dépouillés de leurs biens, brûlaient de rentrer dans leurs foyers. Ils se concertèrent avec quelques bourgeois influents, ennemis des Espagnols et zélés pour la religion nouvelle, gagnèrent le pensionnaire Wasteel, qui conservait un amer ressentiment de la captivité qu'il avait subie en 1567, et trouvèrent un autre auxiliaire tout aussi actif dans Arend 'Vanden Dorp, Hollandais établi à Malines et jouissant d'une nombreuse clientèle comme curateur de la maison de Bèvres. L'influence de ces agents secrets du prince d'Orange ne tarda point à se faire
« (l'Auglelorre avec M. d'Anjou (depuis Heuri III), celuy du roy de Navarre « estant ja faict, et le roy Charles estant porté à la guerre d'Espagne, « qu'infailliblement le royaume de France, et ensuite toute la chrestienté, 0 hormis l'Italie et l'Espagne, estoit dans le parti hérétique...» — FoiV aussi les Mémoires de Marguerite de Valois, liv l".
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sentir. Les habitants refusèrent garnison, alléguant qu'ils feraient eux-mêmes le guet pour la garde de leur ville. Les chefs de la conspiration, sous prétexte de soulager la bourgeoisie, proposèrent ensuite de former quelques compagnies soudoyées, et leur proposition fut également adoptée. Ces compagnies, composées de citoyens pauvres et dépendants, alarmèrent, par leurs manifestations hardies, les ecclésiastiques et les membres du grand conseil. Le duc d'Arschot, chargé provisoirement du gouvernement pendant l'absence du lieutenant de Philippe II, envoya à Malines, le 29 août au soir, le trésorier général Gaspar Schetz, pour rappeler aux habitants, de la part du duc d'Albe, la fidélité et l'obéissance qu'ils devaient au Roi. Schetz, voulant les intimider, leur mit devant les yeux la punition que le roi de France venait d'infliger à ses sujets hérétiques et rebelles. I! leur dit aussi que le prince d'Orange n'avait point d'artillerie pour les battre, et qu'ils n'avaient donc besoin que de fermer leurs portes. Les bourgeois catholiques s'engagèrent en effet à se défendre et à inonder les abords de la ville ; ils étaient encouragés par les évéques d'Arras et de Namur et par les députés de l'Artois, qui étaient venus à Malines pour traiter d'affaires de finances. Mais tandis que Schetz venait rassurer le duc d'Arschot, Philippe et François Vander Aa, avec d'autres patriotes, profitèrent des ombres du soir pour se glisser, sous un déguisement, dans Malines. Le lendemain, 30 août, entre quatre et cinq heures du matin, la porte de Neckerspoel fut ouverte à Bernard de Mérode, qui entra dans la ville à la tête de cinq cents cavaliers et de quatre compagnies de fantassins, Frisons, Namurois, Liégeois et Flamands ^
' Renon de France, MS, 2^ partie, chap. XVIII. — Autre relation contemporaine due également à un catholique, dans le Recueil publié par M. WiLLEMS, sous le litre de : Mengelingen van historisch-vaderlandschen inhoud {années IBST-ISSO), in-S", pp. 389 et suiv. — Le duc d'Albe au
100 SOUI.KVI-Mr.NT DI-S l'AYSISAS.
D'iialics (lélaclioineiiLs do rannéo révolutionnaire s'étaient dirigés vers Anvers où le prince d'Orange entretenait aussi des intelligences. Mais le duc d'Albe, qui tenait essentiellement 5 la conservation de la grande métropole commerciale, y avait envoyé, avant de partir pour Mons, mille Allemands du régiment de Frunsberg, et cinq cents Wallons s'étaient rendus à Lierre. Ces forces toutefois n'eussent pu contenir le peuple, s'il avait été appuyé du côté de la Zélande et du Brabant. Dès la fin du mois d'août, un grand nombre de navires zélandais s'étaient avancés jusqu'à la hauteur de Lillo, d'où ils commandaient l'Escaut ; il semble néanmoins que le concours des insurgés zélandais ne fût point assez actif, puisque le prince d'Orange leur attribua la non réussite de sa tentative contre Anvers ^
Le 1" septembre, Guillaume de Nassau, accouru dansMalines, écrivit de cette ville aux habitants de Termonde pour les exhorter à suivre l'exemple de la Hollande, de la Zélande et de la cité métropolitaine. Il les adjurait de secouer la tyrannie du duc d'Albe et de se ranger du côté des patriotes ; il leur annonçait qu'il leur envoyait une garnison pour les aider ^.
Le 2, de très-grand matin, le gros de l'armée du prince d'Orange avait quitté Saint-Trond. A cinq heures , un ancien homme d'armes de la bande d'ordonnance du duc d'Arschot se préscnt;i avec cinq ou six cents arquebusiers devant une des portes de Tirlemonl, disant qu'il voulait entrer dans la ville de gré ou de force. Tandis que le magistrat parlementait, toute l'armée arriva
Roi, 6 septembre -1572, dans la Correspondance de Philippe II, t. II, p. 275. — Commentaires deB. de Mendoça, liv. Vil, chap. III. — Grande chronique de Hollande, t. Il, p. 233.
' Le prince d'Orange à Jean de Nassau. [Archives de la maison d'Oratige- JS'assau, t. III, p. 502.) — Champagney, gouverneur d'Anvers, au duc d'Albe, 2G août 4572. (Archives du royaume.)
- Corrcspo>ula7ici' de Cuillaumc le Taciturne, t. III, p. G9.
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cl se déploya du côté où les fossés étaient à sec. La bourgeoisie se trouvait dans la plus grande perplexité : si elle accueillait les rebelles, elle s'exposait au courroux du duc d'Albe; si elle tentait de les repousser, les soldats exaspérés escaladeraient les murailles et mettraient Tirlemont à sac. Comme la ville, dépourvue de garnison, n'était pas en état de fournir deux cents hommes capables de combattre, la bourgeoisie se soumit et, vers huit heures, ouvrit les portes. L'armée traversa la ville en bon ordre, respectant les églises et les monastères ^
Le lendemain , l'armée campait devant Louvain. Quoique l'ancienne capitale du Brabant fût également dépourvue de garnison, la bourgeoisie, plus nombreuse et i)lus décidée que celle de Tirlemont, commença par tourner l'arti^erie des remparts contre les soldats du Taciturne. Ceux-ci se dirigèrent alors par escadrons et par compagnies vers la porte de Namur et y mirent le feu. La résistance cessa. Deux hommes qui devaient jouer plus tard un rôle considérable dans la révolution, Olivier Vanden Tympel, seigneur de Corbeek, el le docteur Elbertus Leoninus, professeur à l'université, se rendirent, au nom de la bourgeoisie , à l'abbaye de Parcq , oîi se tenait le prince d'Orange, et négocièrent un accord avec lui. Cet accord fut conclu le 5 : il contenait, en substance, que la ville ne serait pas occupée, à condition de fournir des vivres el une somme de 16,000 florins pour la solde de l'armée -.
' Ces détails sont puisés dans le rapport que le magistral de Tirlemont adressa au duc d'Albe, le 27 mai 1373, sur la prise de celte ville par des soldats du prince dOrange, le 2 seplembre 1072, (Archives du royaume )
- Correspondance de Philippe II, t. H, p. 277. — Grande chronique de Hollande, t. II, p. 233. — D'après une dépêche de Mondoucet, du 9 septembre 1572, Louvain, pour s'épargner les calumilcs rcsullant d'un assaut, avait consenti à payer xvi'" livres,
d02 soi!lèvemi:m dks pays-bas.
Inquiet pour ïcrmontlc, le comte du Rœulx, gouverneur de la Flandre, avait fait requérir les habitants, par le seigneur de Zweveghem, de recevoir une garnison; ceux-ci s'y étaient refusés. Le comte leur envoya néanmoins cent trente arquebusiers, sous prétexte de les secourir; les habitants obligèrent ces soldats à quitter leur territoire et firent savoir au gouverneur do la Flandre que, s'il voulait venir en personne, ils lui ouvriraient leurs portes, mais à lui seul. Le comte partit de Bruges, décidé à s'enfermer dans Termonde. Arrivé à une lieue de la ville, il fut averti que les rebelles do Malines étaient déjà dans Termonde et que, s'il y entrait, il serait fait prisonnier. C'était, en effet, Arend "Vanden Dorp qui, aidé de ses amis, avait, le 6 septembre, fait reconnaître dans Termonde, comme à Malines, l'autorité du prince d'Orange ^
La surprise d'Audenarde, effectuée le lendemain, fut plus périlleuse et plus émouvante. Un banni, Jacques Blommaert, autrefois fabricant de tapis à Audenarde, disposait d'une centaine d'hommes. C'était un patriote hardi : en 1567, il avait combattu avec Jean de Marnix sur la digue d'Austruweel et naguère il avait rejoint les gueux de mer dans Flessingue. Le 7 sejitembre était un dimanche. Tandis que l'on chantait la grand'messe dans l'église paroissiale d'Audenarde, le capitaine Blommaert et ses hommes se mirent en embuscade dans une grange près de la ville, et trois d'entre eux vinrent à la porte de Tournai couverts de longs manteaux, sans épécs, mais avec des pistolets cachés. Le guichet était seul ouvert. Le scribe demanda aux voyageurs leurs noms |)Our les inscrire selon l'usage; ils répondirent : « Orange, » puis, jetant leurs manteaux, tuèrent raide, avec leurs
'* Renon de France, MS, '2« partie, chap. XVIIL — Correspondance de Philippe 11, t. II, p. 277. — Correspondance de Guillaume le Taciturne,
t. 111, p. XXI.
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pistolets, deux hommes de la garde. Ils furent aussilôt rejoints par Blommaert et ses compagnons. Un d'eux courut à cheval au Marché, y proclama le prince d'Orange, et enjoignit à la garde de ne pas bouger. Cette garde, composée d'hommes levés par la ville, partit sans opposer aucune résistance. Les barfnis, aidés par une partie du peuple, furent dès lors maîtres d'Audenarde et tinrent en leur pouvoir le bourgmestre et les échevins. Ils se dirigèrent vers le château de Bourgogne, mirent le feu à la porte, et, après avoir arquebuse le grand bailli, Josse de Courtewille, qui se défendait avec courage, ils le jetèrent dans l'Escaut avec sept de ses soldats. Puis les cloîtres et les églises furent livrés au pillage '.
La plupart des villes des Pays-Bas méridionaux, et les plus importantes, ne craignaient plus de manifester leur aversion ])our la tyrannie espagnole. Le comte du Rœulx mandait au duc d'Albe que le peuple de Bruges et des villages environnants s'agitait en faveur du prince d'Orange; il écrivait de Gand que si des renforts de troupes n'arrivaient sans délai, et en grand nombre, un soulèvement était à craindre. Le duc d'Arschot informait le gouverneur général qu'une insurrection était également à craindre dans la capitale. Il en était de môme à Breda : Saint-Remy, gouverneur de la ville, fit connaître au duc d'Albe que, à la nouvelle de la prise de Malines, plus de deux cents d'entre les bourgeois étaient allés joindre les insurgés. Ici la haine de la domination étrangère, là une pénible incertitude augmentait incessamment le nombre des partisans du Taciturne. Le parti royaliste redoutait surtout que le prince d'Orange ne vînt attaquer Bruxelles, oii la garnison, composée d'Espagnols et d'Allemands, n'avait aucune sécurité au milieu d'une population
' Grande chronique de Hollande, t. II, p. 233. — Van Meteue.\, fol. 81. — Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. 111, pp. xxi et suiv.
i04 SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS.
hostile. Le prince faisait tiailleurs ce quïl pouvait pour conserver la bienveillance des peuples et empêcher qu'ils ne fussent foulés par ses troupes. Il publiait partout qu'il n'en voulait qu'aux Espagnols, leurs adhérents et fauteurs, et il s'efforçait de ne pas alarmer, inquiéter ou vexer les habitants ^
Les nouvelles certaines du massacre de la Saint-Barthélémy vinrent attrister cette marche presque triomphale de Guillaume de Nassau. Il connaissait enfin toutes les particularités du carnage de Paris, et il ne se dissimulait point les conséquences fatales de cet horrible forfait. C'était, di.sait-il, un coup de massue qui le renversait II avait commencé son entreprise, comptant sur l'appui du Tout-Puissant; mais, quant aux moyens humains, il devait mettre tout son espoir dans l'assistance de la France. « Et, de fait, ajoutait-il, les apparences étaient si grandes <i qu'on ne pouvait lui imputer à légère crédulité d'y avoir ajouté « foi ; au contraire, on eût pu l'accuser de malignité s'il avait <i seulement laissé entrevoir aucun soupçon. Ce n'était pas « chose ordinaire, en effet, que de cacher de si exécrables déli- « bérations sous couleur d'un festin de noces; et nul d'entre «t tous les princes allemands n'en pouvait attendre une issue si •I tragique. »
La défense faite par Charles IX à ses sujets de venir au secours du prince d'Orange, sous peine de la hart, avait encore aggravé la position du libérateur. Il comptait particulièrement sur l'infanterie que l'amiral de Coligny lui avait promise, qui était déjà prête et qui se composait de dix à douze mille bons arquebusiers; aussi, n'avait-il pas voulu se charger de beaucoup de fantassins allemands. Enfin , sans le massacre de la Saint-
' Voir les documents cités dans la Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. III, pp. xxiii et suiv., et la lettre de Mondoucet à Charles IX, du 6 septembre 1572. Couf. Ui:aon de France, MS, 1'= partie, chap. XVIIL