‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe II (volume 5)Chapitre 26 sur 131 · Tome l · texte numérisé non relu

Tome l

iTA) S()ui.ihi;MKNT i)i;s pays-bas.

Conseil, celles des ecclésiastiques, les hôtels de la noblesse, les asiles des veuves, même les échoppes des pauvres, en disant hautement que le duc d'Albe leur avait donné la ville pour trois jours, lis ne respectèrent ni les monastères ni les hôpitaux. Ils osèrent pénétrer dans le palais du Roi, siège du grand Conseil, où les membres de ce corps illustre avaient déposé leurs meubles les plus précieux. Les évoques d'Arras et de Namur euxmêmes n'obtinrent aucune faveur; les soldats de Philippe 11 les constituèrent prisonniers et les mirent à rançon pour 1,000 écus. Deux maisons seulement furent respectées : l'hôtel de Hoogstraeten, oîi se trouvait la comtesse, et la demeure de la Cressonnière, lieutenant de l'artillerie '. L'hôtel du cardinal de Granvelle, ancienne résidence de Marguerite d'Autriche et de Marie de Hongrie, eut le sort commun. Le pillage s'étendit à toutes les églises, sans excepter le temple métropolitain, à tous les monastères d'hommes et de femmes, aux hôpitaux et jusqu'aux chapelles. Si les églises étaient trouvées fermées, les soldats y entraient en brisant les portes, pénétraient dans les sacristies, fouillaient les coffres et les armoires, enlevaient les ornements, les reliquaires, les calices, même le linge et les draps. Ils faisaient également main basse sur les ciboires contenant les hosties et sur les vases qui contenaient le saint chrême. — Indépendamment du trésor et des ornements de leurs églises, les carmes et les augustins furent dépouillés de leurs habits, de leurs frocs et môme de leurs bréviaires. Les béguines perdirent leur bétail , leurs grains et leurs autres provisions. Les deniers de l'épargne des pauvres et les effets engagés au mont-dp-piété furent également dérobés. La supérieure des sœurs noires

' L'auteur des Mémoires anonymes désigne aussi (t. I^r, p. iSb) « Thôtellerie du Caudron qui s'était rachetée à bon marciié parce que dan Fadrique y était logé »

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gisait malade sur son lit : on le lui enleva, et on agit de même à l'égard de beaucoup d'autres femmes, accouchées, infirmes ou malades. Pendant cet horrible sac, Malines présentait un spectacle lamentable. Les rues étaient toutes couvertes du butin fait dans les maisons. Les bourgeois fuyaient, cherchant un asile : mais ils étaient bientôt arrêtés par les soldats, qui les mettaient en chemise, sans respecter ni l'âge ni le sexe. Si des curés voulaient s'interposer, ils étaient injuriés et dépouillés de leurs habits. Le curé de Saint-Pierre, se trouvant dans un des confessionnaux de son église, entouré de pénitents, fut assailli par quelques soldats qui lui mirent le poignard sur la gorge jusqu'à ce qu'il leur eût donné sa bourse.

Le premier jour, vers sept heures du matin, don Fadrique et le duc de Medina-Celi, accompagnés de Berlaymont et de Noircarmes et de plusieurs autres gentilshommes et personnages de qualité, étaient entrés dans la ville. Les pauvres habitants espéraient qu'ils allaient arrêter la fureur des soldats. Le duc de Médina, sollicité le premier, répondit, non sans amertume, qu'il n'avait point autorité sur les troupes ; il ajouta qu'il avait déjà employé ses prières auprès des chefs de l'armée, le duc d'Albe et don Fadrique, qu'il les renouvellerait, mais qu'il s'apercevait qu'elles servaient peu, à son bien grand regret, Berlaymont fit une réponse analogue. Alors la plupart s'adressèrent à don Fadrique lui-même : il répondit aussi que le désordre l'affligeait, mais qu'il n'avait plus le pouvoir de l'empêcher parce que les soldats, occupés au sac, méconnaîtraient son autorité. Ces excuses cachaient mal l'hypocrisie du général espagnol. On s'était assez aperçu, avant qu'il entrât dans la ville, par son attitude et celle de Noircarmes, par les paroles qu'ils échangeaient de temps en temps à demi-voix, que le pillage était chose décidée dès le soir précédent, et que tout se faisait de leur consentement. En effet, plus ils s'approchaient de la ville, moins

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ils se hâtaient d'avancer pour entrer, comme s'ils avaient voulu laisser pleine latitude aux soldats. Et pendant tout le temps qu'ils demeurèrent dans la ville, ils ne firent absolument rien pour arrêter le désordre. Le duc de Médina, voyant cette conduite, ne sut faire autre chose que d'aller de monastère en monastère, et vers les évoques et beaucoup de conseillers et notables, pour les consoler et s'affliger avec eux d'un si grand malheur. Il fit aussi exécuter par la corde un domestique de sa maison convaincu de sacrilège et il en chassa d'autres qui s'étaient mêlés aux pillards \

Le sac de Malines, formellement autorisé, continua donc. Avec l'assentiment du duc d'Albe et de ses lieutenants, don Fadrique et Noircarmes, les soldats catholiques poursuivirent leurs brigandages, agissant comme si les habitants eussent été des barbares et la cité métropolitaine du pays une ville turque ^.

Beaucoup de bourgeois notables, avec leurs familles et leurs meubles les plus précieux, avaient cherché un refuge dans le grand hôpital. Ils espéraient que ce lieu sacré serait respecté. Mais les soldats espagnols y commirent les plus grandes violences et fouillèrent jusqu'aux lits des religieuses. Le mestre de camp, Julian Romero, étant survenu dans l'hôpital, en chassa les soldats ; son intervention servit peu néanmoins aux pauvres bourgeois, parce que cet officier se réserva pour lui-môme tous les meubles recueillis dans l'édifice et que l'on estima à une somme importante "\

' Tous les détails qui procèdent sont extraits d'un écrit catholique : Le discours du pillage de Malines, etc.

* Ce sont les expressions dont se sert le secrétaire Esteban Prats dans sa lettre au Roi, datée de Bruxelles, 30 novembre 1572. [Correspondance de Philippe 11, t. II, p. 299.)

^ Discours du pillage, etc.

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Pour découvrir les trésors cachés, la torture était etn[)loyéo par les pillards. Même à quelques membres du grand conseil, ils apposèrent <c grésillons au doigt, » et leur mirent le bout des pieds dans le feu, tant et si longuement que les pauvres patients tombaient sans connaissance. Quelques jours auparavant , le président du grand Conseil , s 'étant transporté de Bruxelles, où il se trouvait, au camp du ducd'Albe, pour recommander ses collègues, le lieutenant de Philippe II l'avait pleinement rassuré. Cependant, les membres du tribunal suprême furent exposés à tous les outrages. Pour leur arracher de faibles épargnes, on leur mettait le poignard ou l'épée sur la gorge, on les menaçait de la hart, on leur infligeait d'affreux tourments. Le plus ancien de la compagnie, vénérable vieillard approchant de soixante-dix ans, ne survécut guère à ces exécrables violences ^ Un autre vieillard, celui-ci octogénaire, ancien huissier de coupe de Charles-Quint, fut aussi soumis à la torture et obligé de donner tout ce qu'il avait. Beaucoup de bourgeois notables furent pendus par les génitoires. D'autres, jusqu'à trois fois, eurent la hart au oou. D'honorables matrones furent pendues par un pied, la tête en bas; de jeunes filles furent également pendues et tirées en haut par les mamelles ; on n'épargnait pas même les femmes enceintes et prêtes à accoucher. Plusieurs moururent de ces tourments. Plusieurs aussi furent tués de sang-froid par les soldats qui disaient à tous, tant hommes que femmes, que leurs corps leur appartenaient ^.

Les plus odieuses passions se faisaient jour au milieu de ces scènes hideuses. Des misérables, voisins ou parents, se trahissaient et s'accusaient les uns les autres, faisant donner la torture

' Requête du grand conseil au Roi. — Discours du pillage, passini. * Discours du pillage de Maliiics, etc. — Esleban l'rals au Roi, dans la (Correspondance de Philippe II, t II, p. 299.

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aux femmes ot aux hommes, afin de découvrir leurs cachettes et avoir part au butin.

Les défenseurs du catholicisme se comportèrent réellement comme s'ils eussent pris d'assaut Alger ou Tunis. Ils se faisaient un jeu de l'honneur des femmes, sans même excepter les religieuses. Des adolescentes, que leur âge et leur innocence auraient dû protéger, devinrent les tristes victimes de la brutalité de cette exécrable soldatesque. Des femmes mariées furent livrées aux derniers outrages en présence de leurs maris et des filles à la vue de leurs parents. Plusieurs devinrent folles de douleur. Enfin, on évalua à plus de trois cents le nombre de ceux qui succombèrent dans les tourments et les angoisses K

Pendant ces effroyables scènes , le duc d'Albe n'avait pas quitté son camp de Muysen. C'était avec une satisfaction visible que, durant trois jours entiers, il permit à ses soldats de saccager Malines -. Dès le 2 octobre, il avait informé Philippe II que l'armée, étant entrée dans cette ville, infligeait aux habitants la punition à laquelle Dieu les avait évidemment condamnés. « Us n'avaient pas, ajoutait-il, été assez châtiés pour leurs «I méfaits passés. Ils mériteraient même un châtiment plus <c sévère encore que celui qu'ils subissent : car c'est Malines qui «( non-seulement a fait venir le prince d'Orange en Brabant, «1 mais encore a provoqué toute cette expédition. C'est un exem- «I pie très-nécessaire pour toutes les autres villes qu'il convient « de recouvrer, afin qu'elles n'obligent point l'armée royale à « s'approcher de chacune d'elles : ce qui donnerait une peine « infinie ^. "

Des imputations fausses devaient colorer aux yeux de Philippe

' Discours du pillage de Malines, etc.

- « Voyant ruiner devant lui cette pauvre ville durant trois jours entiers... » Moudoucct à Charles IX (de l'arquc-lez-JIalincs, 5 octobre 1072). " Correspondance de Philippe 11, l. Il, p. 283.

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un acte digne des Vandales. Le sac fut tel, selon le témoignage d'Esteban Prats, que les soldats ne laissèrent pas un clou aux murailles. Ils ne prirent pas seulement l'or, l'argent, la monnaie, les habillements, les bagues et joyaux, mais aussi les tables, les bancs, les chaises et autres meubles, même les provisions de bouche, le charbon, les tourbes, le bois à brûler. Des bateaux et des chariots transportaient à Anvers, à Bruxelles et dans d'autres villes voisines cet immense butin ; et l'on y vendait à vil prix tout ce que les malheureux bourgcoisdeMalincs n'avaient pu recouvrer.

Beaucoup d'habitants des villes les plus proches refusèrent cependant de prendre part à cet odieux marché, par pitié pour leurs voisins si durement affligés. On vit des marchands d'Anvers restituer à leurs propriétaires les objets qu'ils avaient rachetés. On vit aussi des soldats, poussés par le remords peut-être, donner une partie de leur butin aux jésuites, et une autre aux frèresmineurs \

Les contemporains ne pouvaient raconter le sac de Malines ni s'en souvenir sans que les cheveux leur dressassent à la tête. 11 ne restait plus un morceau de pain, et la famine eût achevé l'œuvre de destruction des soldats du duc d'Albe si, le premier jour après le sac, les gens de bien d'Anvers et de Bruxelles n'eussent fait conduire à Malines des bateaux chargés de pain, de fromage et de beurre ^.

Le duc d'Albe entreprit néanmoins de justifier publiquement la dévastation de la cité métropolitaine. Le 4 octobre, il fit imprimer une déclaration contenant les raisons qui l'avaient

' Vax Meteren, fol. 85 v». — J. F. Le Petit, t. II, p. 23G. — Strada D. 1, liv. VII.

^ Remontrance du conseiller Jean Richardot (du grand conseil) au conseil d'État, en 1576, dans le Rapport sur les archives de Lille, p. 234. — Discours du pillage de Malines. elc.

13G SOUI.ÈVEMEiNT DES PAYS-BAS.

déterminé à châtier Malines avec tant de rigueur. Il accusait les habitants d'avoir levé des gens pour s'opposer aux troupes royales et pour aider le prince d'Orange, qu'ils avaient reçu dans leur ville avec beaucoup de joie. Il leur reprochait de ne s'être pas opposés à la garnison commandée par Bernard de Mérode, quoiqu'ils fussent les plus forts. Il leur reprochait en outre de l'avoir accueilli, à coups de canon et de mousquets, lorsque, comme capitaine-général, il était venu reconnaître leur ville. Il leur reprochait encore de ne l'avoir pas averti assez tôt du départ de la garnison. Il ajoutait qu'un semblable châtiment atteindrait toute ville révoltée qui serait assez hardie pour attendre l'approche de l'armée royale ^.

Après avoir gorgé son armée des dépouilles de Malines, le duc d'Albe résolut de se remettre à la poursuite du prince d'Orange. Le 8 octobre il était à Louvain, d'oii il se dirigea vers Tirlemont. Là, il apprit que le prince d'Orange, ayant retiré les garnisons qu'il avait mises dans les villes de la Gueldre, s'était rapproché du Rhin et avait licencié son armée. Alors il décida, d'accord avec le duc de Medina-Celi, que les troupes espagnoles passeraient la Meuse à Slaestricht. Il avait laissé à Malines Oudart de Bournonville, baron de Câpres, avec une compagnie de Wallons, et il manda le docteur del Rio, du conseil des Troubles, pour informer sur les coupables, quoique tous, disait-il, et parmi eux le pensionnaire, le plus coupable, se fussent retirés avec les compagnies huguenotes du seigneur de Mérode^. Les portes de la ville furent fermées de sorte que personne ne pouvait en sortir sans avoir un passe-port de la maison communale où siégeait le docteur del Rio avec ses secrétaires ^.

' Van Meteren, fol. 85 v». — Renon de Fronce, MS, '2'' partie, chnp XX. - Correspondance de Philippe II, t. II, p. 280. ^ Mémoires anonymes, t. I", p. 135.

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