‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe II (volume 5)Chapitre 32 sur 131 · LIVRE MI (lo7Ô · texte numérisé non relu

LIVRE MI (lo7Ô

Une haine terrible animait les héros de ce siège fameux. Le 16 janvier, avant midi, les Espagnols jetèrent dans la ville une tête avec cette inscription : <( Tête du capitaine Philippe le Roi «! (Philippus den Koning). » Immédiatement les assiégés attachèrent au gibet douze des prisonniers qu'ils avaient faits dans la nuit môme, coupèrent onze têtes, les mirent dans un tonneau et jetèrent celui-ci dans le camp espagnol avec une inscription conçue en ces termes : « Portez ceci au duc d'Albe pour le « payement du dixième denier, et, comme nous avons tardé <i si longtemps à le payer, voici le onzième pour l'intérêt, n

Adrien de Berckenroede, échevin de Harlem, était parvenu à sortir de la ville, le 19 janvier, après midi, avec un ceitain nombre de trahieaux, pour aller trouver le prince d'Orange à Delft, et ramener ce qui était le plus nécessaire aux assiégés H était escorté par quelques cavaliers et environ six cents arquebusiers. Wallons, Anglais, Écossais et Allemands. Us furent attaqués par les Espagnols, qui étaient de garde près du Schaelwyk. Mais quoique ceux-ci fussent en nombre supérieur, les défenseurs de Harlem les chargèrent avec tant de furie, qu'ils se débandèrent, laissant plus de deux cents morts '.

Sur ces entrefaites, un pigeon apporta dans la ville une lettre du prince d'Orange. Elle était datée du 18 janvier et adressée à Ripperda. Le prince le remerciait des efîorts qu'il faisait pour conserver Harlem et l'assurait qu'il ne négligerait point de le secourir par tous les moyens en son pouvoir -. Quelques jours après, le 28, entrèrent dans la ville quatre cents Ecossais et Anglais commandés par Balfour. On évaluait alors à quatre mille le nombre des soldats qui se trouvaient dans Harlem et à deux mille celui des bourgeois qui avaient pris les armes Six mille

' Grande chronique de Hollande, etc., t. II, p. 244. ^ Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. IV, p. 47.

hommes devaient donc résister à trente mille ; six mille hommes devaient lutter contre l'élite des forces de l'Espagne !

Si Guillaume de Nassau s'obstinait à vouloir sauver Harlem, le duc d'Albe n'était pas moins résolu à s'emparer de cette ville importante. Il imagina un singulier moyen pour apaiser les murmures des soldats qui souffraient du froid et de la faim. Par ses ordres, Bernardino de Mendoça se rendit de Nimègue au camp devant Harlem. Chargé de faire connaître à don Fadrique les intentions de son père, il l'accosta dans les tranchées et lui dit à haute voix, de manière à être entendu des soldats, que le duc d'Albe ne le réputerait pas pour son fils s'il savait qu'il eut une autre pensée que de continuer le siège ; que, s'il mourait à la peine, le duc viendrait en personne pour le remplacer-, et, s'ils succombaient tous les deux, la duchesse d'Albe elle-même viendrait d'Espagne. Les soldats, et surtout lesEspagnols, montrèrent une grande satisfaction en apprenant l'énergique résolution du lieutenant de Philippe II. Ils espéraient d'ailleurs que la prise de la ville les dédommagerait amplement de toutes leurs fatigues *.

De nouveaux combats attestèrent le courage des Espagnols et l'obstination des assiégés. Le 1" février, avant le jour, don Fadrique essaya de prendre la ville par surprise. Tandis que le plus grand silence régnait dans le camp, tout se préparait pour une entreprise décisive. L'armée entière était sur pied, les soldats avec une chemise blanche sur leurs vêtements pour se reconnaître. Les mestres de camp don Fernando et don Rodrigo de Tolède devaient attaquer, l'un à droite, l'autre à gauche, chacun avec cinq compagnies. Gonçalo Bracamonte formait l'arrière-garde avec son régiment et dix compagnies de Wallons. Ceu.\-ci se dirigèrent vers la porte de Saint- Jean presque entièrement renversée par la canonnade des jours précédents; ils

' Coiiwipntnircs de B. \w. Me.ndoça, liv. IX, clKip. XII.

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franchirent le fossé et se glissèrent dans les haies d'épines qui étaient le long du rempart. Mais le jour s'était levé, et les assiégés, apercevant leurs ennemis, accouraient en foule. Les Wallons rencontrèrent un second retranchement et une si vive résistance qu'ils furent obligés de battre en retraite. Le détachement de Rodrigo de Tolède recula également, après que son chef eut reçu trois coups d'arquebuse. Le détachement de Fernando de Tolède, chargé de l'attaque de la porte de la Croix, passa sur une mine, que les assiégés avaient préparée, et qui fit explosion. Pour augmenter la confusion, les patriotes sortirent par la brèche et poursuivirent les ennemis jusque dans leurs tranchées. Les Espagnols perdirent trois cents de leurs meilleurs soldats dont plusieurs officiers de marque.

Pendant que l'ennemi attaquait les portes de Saint-Jean et de la Croix, trois cents arquebusiers et une centaine de cavaliers, venus du camp de Sassem, entrèrent dans Harlem par la porte de Schaelwyk, escortant plus de soixante-dix traîneaux chargés de blé et d'autres munitions. Au surplus, tant que la gelée dura, il fut impossible d'empêcher que des secours partiels n'arrivassent de temps en temps à Harlem ^

Don Fadrique, déconcerté par l'héroïque résistance des assiégés, résolut de construire deux forts pour s'opposer à l'entrée et à la sortie de la ville; et, avant de livrer un nouvel assaut, il projeta de saper le rempart depuis la porte de la Croix jusqu'à celle de Saint-Jean. Le duc d'Albe, ne s'attendant pas non plus à cette résistance prolongée de Harlem, jugea nécessaire d'envoyer un agent sûr à Philippe H pour lui exposer l'état des affaires et lui demander de l'argent et un renfort de

^ BoR, 6e liv., fol. 316 vo. — Van Meteren, fol. 89 v. — Grande chronique de Hollande, t. II, p. 244. — Correspondance de Philippe II, t. II, pp. 310-313.

soldats espagnols. Il fit choix de Bernardino de Mcndoça •. Cet officier intelligent arriva à Madrid le 13 mars et s'acquitta avec succès de sa mission. Le Roi s empressa d'ordonner que les deux régiments d'Espagnols qui étaient en Lombardie, et qui formaient un peu plus de cinq mille hommes, fussent en toute diligence dirigés sur les Pays-Bas, ainsi que trois cents chevaulégers. En outre, il fit remettre à l'envoyé du duc d'Albe des cédules pour 400,000 écus, outre les lettres de change qu'il avait adressées le 24 février ^.

Les nécessités du prince d'Orange étaient encore plus grandes que celles du duc d'Albe. Tandis que celui-ci s'adressait au puissant dominateur des Espagnes et des Indes, le Taciturne prenait son recours vers les communautés protestantes. Le 26 février, il envoya un ministre du saint Évangile vers l'église réfugiée à Londres pour demander des secours, afin qu'il pût, avec l'aide de Dieu, conserver la Hollande et la Zélande pendant l'hiver. Il demandait que, pour une cause aussi sainte, chacun retranchât un peu de son superflu. C'était, d'ailleurs, disait-il, leur propre cause. Il ajoutait que, s'il n'était pas secouru, il serait contraint d'abandonner les villes qui étaient encore en son pouvoir ^. Le prince, sur lequel pesait une si grande responsabilité, exprimait

1 Le duc d'Albe au Roi, de Nimègue, 24 février 1573. [Correspondance de riiUippc 11, t. II, p. 3lo.) Hiéronimo de Roda, qui devait jouer plus lard un rôle important, fit un grand éloge de R. de Mendora, dans sa correspondance avec le secrétaire Çayas. « Nul, disait-il, ne peut mieu.x s'acquitter d'une pareille commission que lui, car il a été présent à (out, depuis que le duc d'Albe est venu en ces provinces. » Roda ajoutait qu'on avait vu peu de personnes en qui fussent réunies, à un pareil degré, les qualités des armes et des lettres. (H de Roda au secrétaire Çayas, de Rruxelles , 28 février 1573. Ihid., t. II, p. 316.)

' Philippe II au duc d'Albe, 18 mars 1573. [Correspondance de Philippe II, t. II, p. 319.)

= Archives de la tnaison d'Orange-Nassau, t. IV, pp. 63 et suiv.

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plus ouvertement ses craintes dans une lettre écrite à Delft, le 8 mars, et adressée à Louis de Nassau, qui s'était retiré à Dillenbourg. Tout en signalant la vaillance avec laquelle se défendaient les assiégés de Harlem, il faisait remarquer qu'il serait bien difficile de soutenir à la longue l'effort de l'ennemi, faute d'argent et de munitions, le pays devenant pauvre et le peuple se montrant rassassié de la guerre, par conséquent, lent à faire son devoir. Pour lui, il ne voyait nul moyen au monde de faire lever le siège de Harlem ; il pressait donc son frère de rechercher si, de son côté, il n'en trouverait pas, fallut-il simuler quelque grande levée ou même faire semblant d'entrer en accord. H disait que ce serait un grand malheur et un cas de conscience de laisser ainsi périr tant de gens de bien qui, par leur prouesse, avaient dépassé la vertu ordinaire des hommes. H ne fallait pas non plus perdre de vue que, si après un si long siège, les défenseurs de Harlem tombaient en la puissance de l'ennemi sans avoir été secourus, les autres villes ne pardonneraient point cette indifTérence et se décourageraient, car elles s'attendraient à un pareil abandon et à une destinée tout aussi triste *. Le 13 mars, les insurgés vinrent, avec vingt-cinq navires d'Enkhuizen , jeter douze cents hommes sur le Diemerdyk, entre 3Iuiden et Amsterdam. C'était une position extrêmement importante. En s'y maintenant, les patriotes pouvaient couper les vivres aux Espagnols campés devant Harlem. Ils voulaient, d'ailleurs, percer la digue pour submerger le plat pays et faire entrer leurs navires dans la mer de Harlem. Le comte de Boussu, qui se trouvait au camp, après s'être concerté avec don Fadrique, retourna immédiatement à Amsterdam, afin de préparer les moyens de reprendre le Diemerdyk. Donnant l'exemple de l'activité, il parvint, malgré le mauvais vouloir des

' Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. IV, p. 7,3, To.ME f. . -{2

marins à demi mutinés, à mettre à la voile, le 14, avec vingtquatre navires sur lesquels étaient montés les soldats espagnols et wallons qui se trouvaient à Amsterdam. Déjà, les insurgés avaient ouvert une tranchée le long de la digue et trois autres au travers ; déjà aussi, sept navires étaient venus reconnaître Amsterdam. Cinq de' ceux-ci tombèrent au pouvoir de la flotte royale ; il était plus malaisé de s'emparer des dix-huit autres qui se trouvaient près de la digue, protégés par l'artillerie des patriotes. Boussu, ayant reçu de don Fadrique un renfort de six cents arquebusiers, en mit la moitié sur les vaisseaux enlevés aux insurgés, et attaqua la digue avec l'autre moitié, jointe aux garnisons de Muiden, de Naarden et d'Amsterdam. Mais, d'un autre côté, les villes d'Enkhuizen, de Hoorn, de Monnikendam et d'Edam résolurent de rassembler tous les navires dont elles pouvaient disposer et d'assaillir Boussu. Le 17 mars, cinquante-trois voiles se montrèrent. Boussu , qui avait bon vent, alla à la rencontre des Hollandais, après avoir laissé un de ses meilleurs vaisseaux en observation devant le Diemerdyk. Les deux flottes n'en vinrent pas aux prises ; les navires hollandais reprirent même le chemin dEnkhuizen, tandis que, sur le Diemerdyk, les troupes royales étaient repoussées. Tout changea, cependant, au retour de Boussu : les arquebusiers espagnols furent placés sur les ponts des vaisseaux de manière à forcer les insurgés d'abandonner leurs retranchements. Depuis trois jours aussi les patriotes manquaient de vivres; souffrant de la faim et accables par des forces supérieures, ils cherchèrent à regagner leurs navires. Malheureusement cette retraite fut une déroute. Vingt bâtiments tombèrent au pouvoir de l'ennemi, et il n'échappa honmie vivant de ceux qui étaient sur la digue *.

' Le comte de Boussu au duc d'Albc, d'Amsterdam, 19 mar.-, et le duc

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