‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe II (volume 5)Chapitre 49 sur 131 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

inutile d'établir un pont en cet endroit ; mais, sous le feu des assijégés, on en jeta un du côté de la Tour-Rouge. Il fut décidé que la porte de Frise et la Tour-Rouge, situées aux deux extrémités de la ville, seraient attaquées simultanément, tandis que de fausses attaques se feraient du côté de la porte de Harlem. Mais, au premier coup de l'artillerie, les assiégés, tant bourgeois que soldats, se trouvèrent au rempart de la porte de Frise, chacun y tenant sa place et son rang, sans reculer d'un pas, et repoussant avec vaillance les ennemis. Le colonel Cabeijaeu, quoiqu'il fût malade, s'était fait transporter au milieu des siens pour les animer par sa présence. Les femmes, les filles et les adolescents étaient également accourus, et lançaient sur les assaillants des cercles de fer rougi , des cables enduits de goudron embrasé, de la chaux vive, de l'eau bouillante et du plomb fondu. Cependant, les principaux chefs, s'étant mis à la tète des vétérans espagnols, s'efforçaient de les entraîner. Un certain nombre parvint à dépasser la brèche et à franchir le rempart. Mais ces assaillants, rudement accueillis par les piques, les hallebardes, les épées à deux mains des défenseurs d'Alkmaar, furent bientôt obligés de reculer. Deux fois ils revinrent encore à l'assaut, et deux fois ils furent repoussés. L'attaque dirigée du côté de la Tour-Rouge ne fut pas plus heureuse. Déjà l'établissement du pont avait occasionné des pertes sensibles aux Espagnols ; plusieurs capitaines et d'autres officiers avaient été blessés. Néanmoins Julian Romero se mit à la tête des vétérans et s'efforça de les entraîner en avant ; mais peu de ces vieux soldats le suivirent, et quelques-uns seulement arrivèrent jusqu'à la muraille. Eux aussi ne tardèrent point à reculer devant la résistance énergique d'une population qui défendait ses foyers, sa liberté et son honneur. Une seconde tentative resta également infructueuse. Les ofDciers, selon le témoignage du duc d'Albe, avaient fait leur devoir ; mais les

soldats espagnols des vieilles bandes et des compagnies nouvellement arrivées d'Italie ne voulaient pas avancer. Cet assaut, qui avait duré trois ou quatre heures, fut néanmoins considéré, même par le prince d'Orange, comme un des plus furieux qui eussent eu lieu depuis longtemps ; il avait coûté cinq cents hommes aux assiégeants et, d'après le témoignage du duc d'Albe, la plupart des officiers avaient été estropiés. Quant aux assiégés, on assure qu'ils ne perdirent dans cette journée que treize bourgeois et vingt-quatre soldats *.

Le 20 septembre, vers neuf heures du matin, les Espagnols canonnèrent la place; le feu, quoique très-vif, car sept cents coups furent tirés en ce jour, endommagea plus les maisons que les remparts. Après midi, don Fadrique ordonna aux bandes espagnoles de faire une nouvelle attaque contre la Tour-Rouge ; mais les assiégés, qui s'étaient déjà rendus maîtres de l'un des deux pontons construits par les ennemis, criblèrent l'autre de tant d'arquebusades, que les capitaines ne réussirent point à entraîner leurs soldats. De leur côté, les compagnies désignées pour assaillir la porte de Frise, en voyant ce qui se passait près de la Tour-Rouge, se tinrent immobiles. Don Fadrique, découragé, réunit en conseil ceux qu'il avait coutume de consulter. Après un mûr examen, tous furent d'avis de lever le siège pour deux raisons principales -. la première que les soldats montraient

' Le duc d'Albe au Roi, d'Amsterdam, 22 septembre -loTS, et lettre de Noircarmes au S"- de Selles, son frère, citée ci-dessus. (Correspondance de Philippe II, t. II, pp. il 2 et suiv.) — Le prince d'Orange à ses frères, Delft, 2 octobre 4573. [Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. IV, p. 213). — Gmnde chronique de Hollande, l. Il, p. 203. — Kortverhael, etc., passim. — Le secrétaire Berty, qui était avec le duc d'Albe à Amsterdam, mandait au président Viglius, le 2i septembre : « Les Espaignols seuls assaillirent avant-hier Alkmaar, mais n'y trouvèrent l'entrée si facile comme à Matines. » Documents historiques, t. XIII. (Archives du royarime.)

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|ieu d'ardeur ; l'autre que le mauvais temps et les inondations produites par la rupture d'une infinité de digues pourraient rendre plus tard la retraite difficile et môme impossible ^

Dès le 22 septembre, les ennemis firent leurs préparatifs pour se retirer. Le 8 octobre suivant, les bourgeois d'Alkmaar, après avoir soutenu avec la plus rare bravoure un siège de sept semaines, reçurent la récompense de leurs efforts. Leur ville était délivrée. L'armée royale tout entière, en ordre de bataille néanmoins, se retirait d'Outdorp vers Bergen. Elle avait laissé devant Alkmaar près de deux mille bommes tués, la plupart vétérans espagnols ^. La levée du siège, à laquelle don Fadrique ne s'était décidé qu'avec beaucoup de regret et de confusion, fut un très-grand échec pour le lieutenant de Philippe IL Le triomphe d'Alkmaar enflamma les autres villes. Edam, Monnikendam et Purmerende qui, avec Alkmaar, formaient le Waterland, étaient bien résolus aussi à risquer corps et biens plutôt que de se rendre aux Espagnols. Enfin, toutes les villes insurgées respirèrent ; elles puisèrent même dans la victoire d'Alkmaar une telle audace que pas une ne voulut céder aux menaces du duc d'Albe.

Pendant que les Espagnols assiégeaient Harlem et Alkmaar, ils n'avaient point détourné leur attention de la Zélande. Nonseulement le duc d'Albe voulait conserver Middelbourg, capitale de l'île de Walcheren, mais il brûlait de reprendre et de détruire Flessingue, refuge et boulevard des gueux de mer. Il disait avec raison que, s'il parvenait à avoir la supériorité sur mer, il ne doutait pas que les insurgés de la Hollande et de la Zélande ne fussent bientôt réduits à se rendre. Cet espoir ne pouvait

' Grande chronique de Hollande, t. II, p. 265. — Lettre de Noircarmes, citée ci-dessus. — Le duc d'Albe au Roi, d'Amsterdam, 23 octobre 1373.

^ Renon de France (2<' partie, chap. XXIII), d'accord avec Le Petit, dit quinze cents Espagnols, sans les Wallons et les Allemands. C'est aussi l'évaluation du prince d'Orange. [Arcliives, t. IV, supplém., p. -122.)

222 SOULÈVEMEiNT DES PAYS-BAS.

être réalisé -. presque tous les marins nationaux refusaient de servir le Roi Catholique et de combattre ceux qu'ils appelaient leurs frères. Il n'y avait même si petit et si pauvre rebelle, disait encore le duc d'Albe, qui ne s'efforçât d'équiper au moins une barque. Le gouverneur des Pays-Bas fut contraint d'envoyer en France, en Danemark et dans les autres pays du Nord pour recruter des matelots. La ville de Brème lui en fournit un certain nombre.

L'enthousiasme patriotique des pays révoltés formait un contraste remarquable avec la froideur des provinces encore fidèles. En vain le duc d'Albe cherchait-il à réveiller leur zèle pour le fils de Charles-Quint : il ne rencontrait partout qu'une indifférence déjà hostile. Tandis que les états des provinces encore soumises disputaient aigrement les subsides demandés par le gouverneur général, les villes révoltées payaient au prince d'Orange un huitième et jusqu'à un tiers de la valeur des marchandises qui y entraient ou en sortaient ; il en avait tiré quatre fois le centième denier. Le lieutenant de Philippe II ne s'affligeait pas moins de la fidélité des troupes du prince d'Orange et des défections qui commençaient à éclaircir les rangs des défenseurs du Roi Catholique. On avait vu les soldats wallons qui gardaient le château de Saint-Martinsdyck, près de l'île de Sud-Beveland, livrer ce poste important aux rebelles. De son côté, le duc d'Albe avait vainement cherché à corrompre le capitaine qui commandait à Bommel. Il lui avait fait offrir son pardon, pour lui et pour quatre autres, la restitution de ses biens et, en outre, une somme de 20,000 florins, à condition qu'il livrât la ville; mais le loyal officier s'était empressé de rendre compte de la proposition au prince d'Orange \

' Le duc d'Albe au Roi, de Niniègue, M février et \8 mars ^ 573. {Correspondance de Philippe 11, t. II, pp. 310 et 323.)

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