LIVRE IV
que celle de Flessingue. Il eut donné les trésors du Pérou pour détruire ces nids de forbans et d'hérétiques. Tandis qu'il se fixait lui-même à Amsterdam, la flotte des rebelles était à la vue de cette ville, et, pour empêcher la navigation, ils avaient coulé à fond plus de quatre-vingts navires. Le duc pressait le comte de Boussu, gouverneur de la Hollande pour Philippe II, de hâter l'appareillage de la flotte royaliste, de combattre celle des rebelles et de s'emparer de la digue que ceux-ci occupaient dans le Waterland, à une lieue d'Amsterdam. Comme les matelots, aussi mal payés que les soldats, menaçaient de se mutiner, Amsterdam s'obligea à leur payer 60,000 écus dans le terme de six mois; et le duc, sur son crédit personnel, se procura à Anvers une autre somme de 60,000 écus , qu'il distribua sans retard aux marins pour qu'ils missent à la mer. L'expédition fut heureuse. Le 13 septembre, Boussu, après avoir battu la flotte des insurgés, s'empara de deux forts qu'ils avaient construits sur la digue du Waterland. Des mille hommes qui les défendaient, plus de quatre cents se noyèrent ; d'autres furent passés au fil de l'épée ^
Ce succès enfla les espérances du duc d'Albe. Le 24 septembre, Boussu étant revenu à Amsterdam , le duc exprima la volonté qu'il reprît le commandement des vaisseaux rassemblés pour châtier les Frisons occidentaux et se rendre maître du Zuiderzee. Boussu fit plusieurs objections. Le duc d'Albe n'avait-il pas été mal conseillé ? Ne serait-il pas désirable de prendre de nouveaux renseignements près des hommes qui connaissaient la mer, afin de ne point hasarder imprudemment l'armée et l'autorité du Roi? Le duc répliqua que ce n'était pas
' Le duc d'Albe au Roi, d'Amsterdam, 30 août et 22 septembre 1573 ; le comte de Boussu au duc d'Albe, 14 septembre, du bateau amiral, près de Dornikendam. [Correspondance de Philippe II, t. II, pp. 4()2-412.)
le tem[ S de disputer, mais bien celui de s'embarquer. Boussu devait donc mettre en mer ou lui-même irait chercher et combattre l'ennemi. Boussu, voyant l'obstination du duc d'Albe, craignit de s'exposer au reproche de couardise ou de désobéissance : il prit donc ses dispositions et fit embarquer les gens de guerre. Mais il ne voulut pas avoir la responsabilité de cette expédition. Le soir, quelques seigneurs étant venus le trouver pour lui dire adieu, il leur raconta tout ce qui s'était passé entre lui et le duc d'Albe. Il déclara en outre que, .quoiqu'il prévît sa mort et la perte de l'armée, plutôt que de désobéir, il se précipiterait, pour le service du Roi, en mille hasards, et y exposerait corps et biens, l'honneur et la vie. S'il plaisait à Dieu, ajouta-t-il, l'entreprise pouvait réussir ; mais si elle échouait, il priait ceux qui l'écoutaient d'attester qu'il avait protesté en leur présence que le duc d'Albe seul avait conseillé l'expédition ',
Le 3 octobre, le comte de Boussu fit embarquer l'infanterie espagnole et monta lui-même sur son vaisseau amiral. Ce navire, qui s'appelait l'Inquisition, contenait trente-deux pièces d'artillerie de bronze et cinq cents hommes, dont deux cents soldats commandés par le capitaine Corcuera -.Le 4, le mauvais temps empêcha la flotte royaliste de franchir le banc de sable appelé le Pampus. Mais, le lendemain, vers onze heures, poussée par un vent du nord-ouest, elle entra dans le Zuiderzee et rechercha la flotte des rebelles. Celle-ci était forte de vingt-
' Ces détails soûl puisés dans un mémorial présenté à Bruxelles, le 17 septembre 1587, au comte de Haulteviile, par Jacques Ficq, réfugié d'Amsterdam. Documents liisloriques, t. XIV. (Archives de l'État.) Ficq dit qu'il était présent à la conversation du comte de Boussu avec les seigneurs, ses amis.
2 Brief recueil des cJioses plus mémorables passées es Pays-Bas, elc. (MSde la Bibliothèque royale;, fol. 10. — Confér. VanMeteren, fol. 94 v, et Cabrera, liv. X, chap. X.