LIVRE IV (1575). 2dô
et même aux villages un jour de jeûne et de prières pour remercier Dieu K La défaite de Boussu compromit l'autorité du duc d'Albe, même à Amsterdam. Le peuple s'agitait depuis que le lieutenant de Philippe II s'était proposé de mettre dans cette ville aussi une garnison espagnole. D'un autre côté, les Bas- Allemands du régiment du comte de Boussu, qui se trouvaient à Amsterdam, ainsi que les marins de la flotte, voyant leur chef prisonnier, se mutinèrent et réclamèrent les arrérages de leur solde. Or, il y avait déjà trois mois que le duc d'Albe avait écrit au Roi qu'il ne lui restait pas un seul réal et qu'il devait beaucoup. Les marins, au nombre de plus de deux mille, forcèrent la porte du lieutenant de Philippe II, demandant, avec une hardiesse inouïe, d'être payés des deux mois qu'il leur devait. lis menaçaient de se saisir de sa personne et de la livrer aux ennemis pour racheter leur amiral et colonel. Le duc parvint enfin à les apaiser, après beaucoup d'efforts. Mais il était au désespoir. « Il faut de l'argent, écrivait-il à Philippe II, le 23 octobre, sans quoi tout est perdu. » Ne se croyant plus en sûreté dans la ville, il s'entendit avec le magistrat pour en sortir sain et sauf. Il fît proclamer à son de trompette que tous ceux à qui il devait de l'argent eussent à se présenter le lendemain pour être payés ; mais il partit secrètement pendant la nuit avec don Fadrique, son fils, et se retira à Utrecht, puis à Grave ^.
Le duc d'Albe avouait que, s'il fallait attaquer les villes de
^ BoR, G^ liv., fol. 33G v». — Le prince d'Orange écrivait à ses frères : « ... Et puisque c'est le Seigneur Dieu, le Dieu des armées seul qui nous a « donné cette victoire, la raison veut aussi qu'à lui seul nous rendions grâce, a avec ferme espoir que ce ne sera la dernière victoire qu'il nous donnera...» [Archives de la maison d" Orange-Nassau, t. IV, 2e partie, p. ^20.)
- Correspondance de Philippe II, t. II, pp. 422-426. — Mémorial, cité ci-dessus, dans les Documents historiques, t. XIV.— Le Petit, t. II, p, 206.
— Van 5ÎETEREN, fol 95.
Hollande l'une après l'autre, jamais on n'en viendrait à bout. Humilié de n'avoir pu triompher de la rébellion, il aurait voulu faire disparaître en quelque sorte le théâtre où elle s'était développée. Il proposa au conseil d'incendier tous les lieux que les troupes royales ne pourraient occuper. Ce moyen parut d'abord efficace à la plupart; le comte de Boussu même fut constamment de l'avis du duc d'Albe, et il le lui dit encore à la veille de s'embarquer. Mais, après la défaite d'Enkhuizen, les opinions se modifièrent parmi les conseillers natifs des Pays-Bas. Le duc d'Albe, cependant, ne persistait pas moins dans le désir que le moyen fût mis en pratique, fallut-il huit ou dix ans pour que le pays se rétablit. Il n'aurait même pas hésité à mettre son projet à exécution, écrivit-il à Philippe II, s'il s'était agi d'une province appartenant à un autre souverain; mais dans un pays, qui faisait partie des états patrimoniaux du Roi, il n'avait osé le faire de son chef, à l'exception toutefois de quelques villages qui avaient été brûlés par son ordre, parce qu'ils pouvaient grandement incommoder les troupes royales ^
N'osant incendier tout le pays, sans l'ordre du Roi, le duc avisa à un autre moyen pour surmonter la rébellion. Le moment étant venu de mettre ses troupes en quartiers d'hiver, il se proposa de les répartir de manière à priver les insurgés de la subsistance que ceux-ci avaient jusqu'alors tirée du pays. Il espérait de grands résultats de cette mesure. Il croyait que les rebelles seraient ainsi resserrés dans les villes qu'ils occupaient ; que là , ils seraient réduits à mourir de faim et que, par une nuit d'hiver, dans le temps des gelées, on pourrait leur donner l'escalade. — Mais, ajoutait le duc d'Albe, il fallait pour cela deux choses : que les troupes royales fussent payées afin qu'elles ne
' Le duc d'Albe au Roi, d'Amsterdam, 23 octobre 1573. {Correspondance rk Philippe II, t. Il, p. 423.)