‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe II (volume 5)Chapitre 60 sur 131 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Cette concession, quoique restreinte, ne manquait pas d'importance. Philippe cédait aux plaintes réitérées qui lui arrivaient des Pays-Bas, où la cessation du trafic avec l'Angleterre avait causé une grande désolation et amené une grande pauvreté dans les provinces encore fidèles. Cependant, le duc d'AIbe, qui avait vu avec déplaisir les restrictions du Roi, s'était attaché à réfuter les objections du conseil d'Espagne. II faisait peu de cas du mécontcnlement des Français, mais il attachait plus d'importance aux murmures des catholiques d'Angleterre, tout en soutenant qu'il ne fallait pas pour eux seuls s'exposer à perdre les Pays-Bas ; il insinuait enfin que le traité, loin d'être hostile au Pape, ôterait aux hérétiques des Pays-Bas la principale force qui empochait le Roi de les faire rentrer sous l'obéissance du Saint-Siège ^

Le duc d'AIbe ne s'était point contenté de réfuter par écrit les objections du conseil d'Espagne. Il avait envoyé à Madrid don Bernardino de Mendoça pour exposer plus complètement au Roi la situation des affaires. Philippe II, tout en rendant justice au zèle de cet officier, ne donna qu'à contre-cœur l'autorisation qui lui était demandée. Il doutait que I intention de la reine d'Angleterre fût véritablement de traiter, et, si elle passait outre, il avait kl [lersuasion, disait-il, que ce serait pour mieux lui nuire. Il ajoutait même qu'elle ne cesserait défavoriser le prince d'Orange et les autres rebelles. 11 voulait bien ratifier ce qui avait été fait jusqu'alors, mais il enjoignait de nouveau au duc d'AIbe de se borner à convenir du rétablissement du commerce pendant deux ans ^.

. Le 15 avril, le duc informa Philippe II que le traité de commerce avait été signé par l'Angleterre et que cette nouvelle avait excité une vive allégresse dans les Pay.s-Bas. " Le prince d'Orange

1 Le duc d'AIbe au Roi, (!e Nimègue, 18 mars 1573. {Correspondance de Philippe II, t. IL p. 321.) - Le Roi au duc d'AIbe, 31 mars 1573. [Ibid., l. II, p. 32G.)

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|KMd jxir lii , njoutait-il , les moyens d'abuser plus longtemps ceux du dedans et ceux du dehors, en leur donnant à entendre qu'il est appuyé de la Reine. » Il exprimait en outre l'espoir de cpnquérir bienlùl la supériorité sur mer et d'obliger les rebelles de Hollande et de Zélande à se rendre, puisqu'ils ne seraient plus secourus de la reine d'Angleterre. — C'était pour ce motif, disait-il, qu'il avait traité avec cette reine, car il protestait que le Roi n'avait pas un vassal qui désirât plus la ruine d'Elisabeth ^

Le ducd'Albe se berçait d'un vain espoir en supposant que la reine protestante allait complètement délaisser le prince d'Orange et les provinces insurgées des Pays-Bas. Philippe II avait mieux jugé Elisabeth. En effet, au moment où le traité avec le duc d'Albe était accepté par les Anglais, ceux-ci ne cessaient point de passer en Hollande et à la Brielle, se proposant, si le prince d'Orange prospérait, de suivre son parti, et, d'un autre côté, s'il s'accordait avec le roi d'Espagne, d'user largement du traité de commerce que le duc d'Albe offrait '^.

Philippe II retrouvait à la cour des Valois des dispositions encore plus ambitieuses et plus malveillantes. La journée sanglante delà Saint-Barthélémy n'avait point réalisé les espérances diverses que Catherine de Médicis et Charles IX fondaient sur l'extermination de Coligny et de ses adhérents. Tandis que l'Espagne puisait des forces dans les déchirements de la France et que la puissance des Guises grandissait à côté du trône, les Valois se voyaient exposés à l'exaspération des huguenots et à la légitime indignation de leurs protecteurs, la reine d'Angleterre et les princes j)rotestants d'Allemagne. Pour faire face à cette situation dangereuse, Catherine et Charles IX prirent une attitude nouvelle,

■■ Correspondance de Philippe II, i. II, pp. 331-3-50. 2 La Moi-hc-Fonélon nu lOi Charles IX, 3 avril Iu73. [liecxicil des dépêches des amhassadexrs de France en Ançjlelerre, t. V, p. 293 )

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également dépour\'ue de franchise. Ainsi s'expliquent les négociations qui furent reprises avec lespiinccs |)rotestants de l'Aileluagne, les avances qui furent faites aux Nassau et la tentative de donner pour époux à la reine Elisabeth le duc d'Alençon au lieu du duc d'Anjou.

Ce dernier avait excité à la fois la jalousie de Charles IX par l'influence qu'il avait acquise sur les catholiques, et l'aversion des huguenots par sa participation avouée au massacre de Paris. Le lîoi désirait éloigner le duc d'Anjou de la France; les protestants, d'accord avec les «i politiques », cherchaient même à l'écarter du trône, et voulaient transmettre ses droits au duc d'Alençon qui, sous les caresses données au parti évangélique, déguisait une duplicité malfaisante et une ambition perverse.

Un moyen s'offrait d'éloigner le duc d'Anjou. C'était de lui procurer le trône électif de Pologne, vacant depuis le 7 juillet! 572, par la mort de Sigismond-Auguste, le dernier des Jagellons. Cinq princes se présentaient comme prétendants à cette couronne. Le plus redoutable était l'archiduc Ernest, pro|)osé par la maison d'Autriche, appuyé par Philippe II et les catholiques. Pour le supplanter, le duc d'Anjou devait forcément invoquei' l'aide des chefs de la réformation, et se concilier aussi les nombreux protestants qui jouissaient légalement en Pologne de la liberté de conscience décrétée par Sigismond-Auguste. C'est à quoi s'appliqua dès lors la cour de France. Jean de Monlluc, évoque de Valence, fut envoyé en Pologne pour préparer les voies à l'élection, en excusant la Saint-Barthélémy et en disculpant audacieusement le duc d'Anjou d'y avoir eu aucune part. En même temps le colonel Gaspard de Schonberg, comte de Nanteuil, servait d'intermédiaire pour apaiser les Électeurs non catholiques et rattacher aux Valois l'infatigable Louis de Nassau.

En revenant des l'ays-Bas, le comte Louis, toujours malade, fut obligé de s'arrêter pendant quelques semaines à Deutz, près

de Cologne. Ce fut de là que, s'adressant à son frère Jean de Nassau, il exprima le vœu que leur ville de Sicgen devînt un lieu de retraite sûre pour les réfugiés des Pays-Bas '. Le 1" novembre 1572, son état s'ctant amélioré, il se rendit à Siburg, château sur la Rhur, dans le comté de Berg. Quelque temps après il put rejoindre sa mère et ses frères à Dillenbourg. Mais il n'était pas entièrement rétabli. Aussi, malgré son ardent désir de reprendre les armes, ne put-il s'associera l'héroïque défense de la Hollande, Il ne cessa point cependant de travailler à la délivrance des Pays-Bas. Non-seulement il se servait adroitement de l'ascendant qu'il exerçait sur les protestants, de quelque nation qu'ils fussent, mais encore il préparait déjà une nouvelle expédition.

Il n'importait pas moins aux Valois de ménager et de regagner le prince d'Orange, qui lui-même avait été proposé pour le trône de Pologne par un certain non)bre de reformés, et qui, plus que tout autre, avait le pouvoir de servir efficacement l'influence française.

Charles IX s'était bien gardé, même après le meurtre de Coligny, de rompre tout à fait avec Guillaume de Nassau. Tout en se faisant un grand mérite auprès de Philippe H et du duc d'Albe de l'extermination des huguenots, tout en conjurant le Roi Catholique de « n'entendre jamais à la paix » avec le chef des hérétiques et des rebelles des Pays-Bas, il voulait que le prince d'Orange fût exhorté sous main à continuer ses entreprises ^. Cette politique déloyale et à double face se manifesta surtout, comme on le sait déjà, dans les instructions tiès-secrètes

' Louis de Nassau a Jean de Nassau, 27 et 29 octobre 1572. [Archives de la maison d'Oran(je-Nassau, t. IV, pp. 18 et 49 )

^ Voir la dépêche de Jean de Vivoniie, S'' de Sainl-Goard, ambassadeur à Madrid, au roi Charles IX, du 18 octobre 1372. IJbid., t. IV. 2c partie, p. 18.)

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(|ue Charles IX dotiiia à Mondoiicel, son repiéseiUaiit près tlu duc d'Albe.

Les deux expéditions de 1368 et de )372 avaient é[)uisé touies les ressources du prince d'Orange. Pour ces deux campagnes, il avait déijensé la somme énorme de 1,050,000 florins en hypothéquant les biens qui lui restaient et en empruntant à ses proches et à ses alliés. Sa famille, pour lui venir en aide, avait vendu ou mis en gage ses objets les plus précieux, perles, joyaux, argenterie, etc. '.Au moment où les Espagnols commencèrent le siège de Harlem, Guillaume de Nassau était sans argent, sans crédit et avec une poignée de soldats indisciplinés. Dans une pareille situation, et lorsque Charles IX rej)oussait, à certains égards, devant les princes protestants, lexècruble responsabilité de la Saint-Barthélémy, quoi de i)lus naturel (|ucde saisir l'appui inespéré que la cour de France oiîrait de nouveau aux insurgés des Pays-Bas? C'était d'ailleurs une nécessité; car le libérateur des Pays-Bas ne trouvait point, parmi les souverains protestants, un concours efficace.

La reine Elisabeth n'osait pas combattre ouvertement l'Espagne. Les princes allemands, en général, ne témoignaient pas non plus un grand empressement à seconder Guillaume do Nassau contre la tyrannie de Philippe II.

L'électeur de Saxe, plein de réserve el de froideur, se montrait contraire à toute démarche violente, à toute lutte ouverte; le landgrave de liesse voulait bien servir la cause de la réformation dans les Pays-Bas, mais sans faire trop de sacrifices, et surtout sans courir de risque; le duc de Clèves, accusé de part et d'autre de dissimulation et de fourberie , continuait à tergiverser -.

' A)rhivcs de la maison d'Oraufjc-iSassau, t. IV. passim, = Ibid.

248 SOUI.ÈVtMI-.'NT DES PAYS-DAS.

L'électeur piilntin, Frédéric \\\, et ses fils, se montriiiont seuls tout à fait dévoués aux Nassau. Un ambassadeur avait même été envoyé par eux à la reine Élisabelh pour la rendre favorable aux défenseurs de la liberté des Pays-Bas.

De leur côté, Catherine de Médiris et Charles IX avaient chargé Gaspard de Schonberg de renouer les anciennes relations des Valois avec les princes protestants de l'Allemagne. Il ne s'agissait pas seulement d'assurer la couronne des Jagellonsau duc d'Anjou et de préparer le mariage du duc d'Alençon avec la reine d'Angleterre. L'ambition de Charles IX était bien plus vaste : il se proposait de supplanter et d'annihiler la maison d'Autriche; il voulait enlever les Pays-Bas à l'Espagne, et, avec l'aide des princes protestants, faire entrer la couronne impériale même dans la maison de Valois. Ceux qui avaient intérêt à flatter le petit-fils de François 1" l'entretenaient volontiers dans ce rêve; mais, en Allemagne comme en Pologne, les Valois rencontraient Philippe II qui, aspirant lui-même à la couronne impériale avec l'appui de la maison de Bavière et des catholiques, s'elïorçait de gagner aussi les protestants, en faisant répandre le bruit qu'il ôterait les Espagnols des Pays-Bas, réunirait ces provinces à l'Empire, et leur accorderait les bénéfices des édits impériaux sur le u fait de la religion ; » enfin, qu'il rétablirait en leur premier état le prince d'Orange et ses coopéra te urs ^

Charles IX avait compris que, pour se concilier les protestants, il fallait avant tout atténuer l'horreur que leur inspirait la Saint-Barthélémy. La justification que Catherine de Médicis et son fils dictèrent à Schonberg était assez habile. Il devait faire entendre que rien n'avait été ordonné « en haine de la nouvelle

' G. de Sclionbcig au duc d'Atijou, 10 février 1573. {slrchivcs de la maison d'0)-a)i<jc- JSasaau , t. IV, 2<" p;irtie, p. 30.)

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religion ni [lour son extirpation; ;> l'amiral de Coligny et ses complices avaient été |iunis paice qu'ils avaient conspiré contre le Roi '. Sehonberg ne cessait de recommander à Catherine de Médicis de garder cette attitude, si elle ne voulait perdre de gaieté de cœur une partie jiresque gagnée. Il ne fallait pas qu'on laissât se répandre au delà du Rhin la persuasion que, par le massacre de Paris, la maison de Valois avait voulu procurer le moyen au duc d'Albe d'avoir plus aisément raison du prince d'Orange et de se retourner ensuite contre les princes d'Allemagne qui avaient favorisé ce grand rebelle, ainsi que les huguenots de France ^. Les énormes subsides et les pensions que Charles IX distribuait libéralement en Allemagne servaient, d'ailleurs, à faciliter les négociations de son envoyé.

Mais, d'un autre côté, le roi de France, fidèle à sa politique cauteleuse, avait bien soin de flatter Philippe II, de l'exciter contre les protestants, et surtout de lui déconseiller des concessions qui auraient pu mettre un terme à la guerre civile des Pays-Bas. Tandis que les Valois s'efforçaient de faire accroire en Allemagne que la Saint-Barthélémy n'avait pas été un acte prémédité ; à Philippe II, ils voulaient persuader, au contraire, que cet acte était conçu et médité depuis deux ans ! C'est ce que, à l'instigation de Saint-Goard, ambassadeur de Charles IX, le général des Cordeliers déclara au Roi Catholique ^. En réalité, Charles IX se défiait profondement des dispositions conciliantes

' Catherine de Médicis à G. de Sehonberg, 13 septembre 1572, dans les Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. IV, 2^ partie, p. 12. — Confér. BE Thou, t. IV, liv. LV. — Pompone de Bellièvre, envoyé à la Dièle des Suisses assemblée à Badcn, justifie presque dans les mêmes termes le massacre de Paris.

^ G. de Sehonberg à Catherine de Médicis, 9 octobre 1372. (Archives de la maison d'Oramje-Nassau, t. IV, 2^ partie, p. 14.)

^ Archives de la maison d'Orauge-Nassau, t. IV, 2<^ partie, p. 28.

250 SOULlh'KMKNT DICS PAYS-BAS.

qu'il ;illi'il»LK\il à Philippe II, au duc de Medina-Celi, et môme au duc d'Albc : il supposait, qu'ils étaient maintenant d'accord pour calmer les troubles des Pays-Bas. Or, celte pacificiition eût anéanti tous ses projets. Débarrassé de la révolte des Pays- Bas, Philippe II se rendait plus grand et plus formidable qu"il n'avait jamais été; et la couronne impériale restait à la Maison d'Autriche, qui donnerait la loi à toute la chrétienté '. Charles IX avertissait Schonberg que Philippe II, non content de ménager le mariage de la reine d'Angleterre avec l'archiduc Hodolphe, négociait encore l'union de l'archiduc Ernest avec l'aînée des infantes, et réservait les Pays-Bas pour cette princesse. Quant à Schonberg, il mandait à son maître que le roi d'Espagne avait envoyé un gentilhomme notable près de Maximilicn II, pour lui faire connaître la résolution qu'il avait prise de s'accorder avec le prince d'Orange et tous ses adhérents, par la médiation de l'Empereur et des princes d'Alhmiagne -.

Schonberg s'était rendu d'abord à Heidelberg, où sa justilicalion de la Sainl-Barthélemy ne fut pas bien accueillie par l'Électeur palatin. Ce prince promit, toutefois, de fovoriscr la candidature du duc d'Anjou au trône de Pologne. L'agent de Chailes IX eut moins de difficultés à vaincre à Cassel, auprès de (luillaume, landgrave de liesse. Ce prince avait déploré les événements qui s'étaient accomplis en France, parce qu'ils étaient de nature à entraver le cours de la grandeur de la maison de Valois, qui importait tant à celle de Messe: mais, sur le témoignage rendu par le comte Louis de Nassau, il jugea mieux la Saint-Barlhélemy, du moins au gré de l'ambassadeur, et finit par des protestations ûe dévouement si ardentes que Sclionberg

' Charles IX au seigneur de Saiiit-Goard, 17 mais lo73. {Archives de ta maison d'Orange-Nassau, t. IV, 2<^ partie, pp. 32 et suiv.)

- Anliivcs de la maison d'Orange-Nassau, t. lY, 2<' partie, pp. 30-40,

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