LIVRE V
geait que le consentement fût perpétuel. C'était contre cette prétention surtout que s'élevaient les états; ils refusaient formellement de renoncer au privilège de voter librement et périodiquement les aides qu'ils jugeaient nécessaires pour la défense et le gouvernement du pays. Dans le Brabant, les deux premiers ordres voulaient même subordonner à de dures conditions l'octroi d'une avance sur les aides courantes et à venir : ils deman daient la réunion des états généraux dans le terme de six semaines; le retrait irrévocable du dixième et du vingtième denier; l'observation religieuse des anciens droits et des privilèges du pays ; l'exemption pour le Brabant de la juridiction du conseil des Troubles. Les états d'Artois furent également très-fermes, et le duc d'Albe s'attendait à recevoir des réponses analogues des autres provinces. « Dans ces circonstances, manda-t-il au Roi \ et ne voulant pas entendre des insolences auxquelles il ne pouvait remédier, il avait résolu de ne rien traiter avec les états. » Cette opposition persistante des mandataires des provinces belges exerça une assez notable influence sur le cours des événements. Elle accrut les embarras du duc d'Albe, entrava ses desseins ultérieurs contre la liberté des Pays-Bas, dérangea aussi les plans de Philippe II et l'obligea à prendre une attitude moins inflexible.
Au mois de juillet 1573, le duc d'Albe supplia le Roi de lui envoyer une grosse provision de deniers; il déclarait ne pouvoir sans cette assistance répondre du résultat de la lutte engagée. Il ne lui restait pas, selon ses expressions, un seul réal, et ses dettes étaient grandes. Quelque temps auparavant, il avait même chargé le secrétaire Çayas de dire à Philippe II qu'il importait à son autorité et à son honneur de vendre tout ce qu'il possédait
' Le duc d'Albe au Roi, -16 avril 1573. {Correspondance de Philippe II, t, II, p. 342.)
278 SOULÈVEMRiVT DES PAYS-BAS.
pour chasser des Pays-Bas le prince d'Orange. Mais Philippe II était aussi embarrassé que son lieutenant. Il déclarait, de son côté, qu'il était à bout de moyens pour lui procurer de l'argent. Toutefois, au mois d'août, il lui envoya encore quatre cent mille écus en lettres de change. « On avait eu tant de peine, disait-il, à se procurer cette somme, et à de si gros intérêts, qu'il était très-nécessaire de terminer les affaires des Pays-Bas *. » La détresse du duc d'Albe ne fut guère soulagée. Le 22 septembre, il écrivait d'Amsterdam que les marchands refusaient de lui prêter de l'argent et que les états ne voulaient non plus rien lui accorder ^. Aussi quitta-t-il furtivement la Hollande pour se soustraire aux réclamations de ses créanciers et aux exigences de ses soldats. C'était, à vrai dire, une sorte de banqueroute qui rendit plus odieux encore le plus hautain et le plus sanguinaire des lieutenants de Philippe II.
Tandis que don Fadrique de Tolède faisait ruisseler le sang des calvinistes à Naarden et à Harlem, le conseil des Troubles poursuivait sa tâche exécrable dans les provinces encore soumises. Depuis le mois de septembre 1572, les exécutions d'anabaptistes devinrent particulièrement nombreuses. Quatre de ces infortunés furent brûlés à Amsterdam, six à Breda et deux à Menin ^. Le martyrologe de Gand fait encore frémir. Au mois de juillet 1573, quatre anabaptistes, trois hommes et une femme, furent livrés aux flammes, sur le marché du Vendredi. Un mois après, trois autres femmes étaient condamnées au môme supplice. En septembre, le bûcher est encore dressé pour un adolescent ; enfin, en décembre, trois jeunes anabaptistes, la bouche bâillonnée, sont également brûlés sur le marché du Vendredi.
' Correspondance de Philippr II, t. II, pp. 322, 372 et suiv.
2 Ibid., t. II, p. 412.
' ^RA^nT, Historié dcr llcfnrmalic, t. l'-f, p. 53<).