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Lorsque celui-ci prit le gouvernement des Pays-Bas, il y avait encore dans les prisons de Mons soixante-quinze prisonniers, la plupart artisans. Le nouveau capitaine général donna des instructions pour qu'ils fussent relâchés. Mais il ne put rétablir la prospérité qu'avaient détruite les proscriptions, les exécutions et les spoliations ordonnées par le duc d'Albe et Noircarmes. Ils avaient été tués ou bannis ces fabricants de tissus de laine, qui répandaient naguère une si grande activité et de si grandes richesses dans la ville; ils étaient fugitifs ou morts aussi ces orfèvres et ces excellents ouvriers de tout état, qui avaient tant contribué à accroître la splendeur commerciale de la capitale du Hainaut. Morne et déchue, elle devint une place de guerre, que les Français, les patriotes et les partisans de l'Espagne allaient se disputer pendant un grand nombre d'années.
Mais ce n'était point la décadence d'une seule ville qu'il fallait déplorer. Qui pourrait dire le misérable état oii étaient tombées ces provinces, naguère les plus opulentes de l'Europe? Esteban Prats, secrétaire du conseil privé, écrivait à Philippe II, le 29 avril 1 573 : «t On a vu les mestres de camp, capitaines, officiers " et soldats tuer, maltraiter, violer et déshonorer des femmes « mariées et des filles ; ruiner les pauvres laboureurs et censiers, « et commettre mille autres extorsions et violences. Par suite " de ces désordres, de l'interruption du commerce et de l'émi-
« fièbvre, car le duc d'Albe avait coutume de dire : Horca, horca, porque « rhombre muerto nonca haze guerra. » Brief recueil et. discours des choses plus mémorables passées es Pays-Bas, etc., par un témoin oculaire. (MS de la bibliothèque royale, 1o888-'lo894).
Du reste, le château d'Anvers était souvent le théâtre de supplices qu'on voulait soustraire à la connaissance du public. Le U février -1573, le duc d'Albe mande au Roi [Correspondance de Philippe //, t. II, p. 313) qu'il a fait étrangler secrètement dans cette forteresse un Anglais catholique pris dans la déroute de Genlis.
<i gration d'un nombre considérable de familles, une infinité de « maisons et de propriétés sont inoccupées, aussi bien dans les 'i villes qu'au plat pays : on ne trouve à les vendre ni à les 'I louer qu'à vil prix. En outre, on a exercé envers la nation « des rigueurs telles qu'on n'en trouve d'exemple dans les chro- <i niques anciennes ni modernes, en condamnant à mort et au « bannissement une multitude innombrable de personnes ^ "
Faut-il donc s'étonner si toutes les classes de la nation, le clergé, la noblesse, la bourgeoisie, si les catholiques aussi bien que les protestants étaient exaspérés contre un pareil régime et désiraient ardemment d'être délivrés du duc d'Aibe?
Le 20 mai 1573, les docteurs de la faculté de théologie de Louvain se réunirent en secret et prirent la résolution de s'adresser au Roi pour l'informer de ce qui se passait dans les Pays- Bas et pour le supplier, s'il ne pouvait venir lui-même dans ces provinces, d'ôter le gouvernement au duc d'Albe. Ils dépeignirent dans leur requête l'horrible administration qui mettait les populations au désespoir, déterminait un grand nombre d'habitants à chercher un refuge parmi les rebelles et ruinait, avec la religion catholique, le pouvoir du souverain. Ils demandaient un remède efiQcace et prompt. Tous signèrent cette requête, que le doyen de la faculté, Jean Molanus, et un des plus jeunes docteurs, le dominicain portugais Antoine de Siennes s'engagèrent à faire parvenir à Philippe 11 ^. Ce fut, croit-on, Antoine de Siennes qui se chargea du message; il était d'ailleurs appelé en Espagne pour assister à un chapitre général de l'ordre des domi-
' Prats, pour donner plus de poids à ces révélations accablantes, ajoutait : « Tout cela, personne ne le peut savoir mieux que moi qui, depuis le commencement, ai été employé à l'expédition des affaires criminelles. >■ [Correspondance de Pldlippe II, l. Il, p. 351.)
^ La lettre était signée de douze membres de la faculté de théologie, le doyen Jean Molanus en tôfe.
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nicains convoqué à Barcelone. Quoiqu'il en soit, la réclamation des docteurs de Louvain échappa à la vigilance des agents du duc d'Albe et fut remise confidentiellement à Philippe II. Les théologiens de Louvain disaient à l'orgueilleux monarque «c que, s'il « négligeait de remédier promptement à l'état désastreux dans •' lequel le pays était plongé, il devait redouter, lui et toute sa « dynastie, la colère de Dieu qui transfère les royaumes d'une » famille à une autre à cause des injustices, des violences et des « outrages qu'on laisse commettre, et qui même venge souvent «I ici bas, sur la terre, par des châtiments terribles, les tour- 'i ments infligés injustement à un peuple fidèle, l'oppression des « innocents, la spoliation des pauvres, la profanation des choses « sacrées. »
Cette réclamation ne manquait point de hardiesse; elle était aussi éminemment patriotique. Il est très-douteux néanmoins qu'elle ait influé sur les résolutions de Philippe II, car le rappel du duc d'Albe était décidé dès le mois de janvier précédent \ Du reste, les docteurs de Louvain suivaient l'exemple qui leur était donné par les évêques. Le 13 mai, François Richardot, évêque d'Arras; Martin Rithove, évêque d'Ypres, et l'abbé d'Anchin avaient adressé au Roi une représentation également courageuse. Ils ne demandaient point formellement, ù la vérité, le rappel du duc d'Albe ; mais comment ne pas reconnaître celui-ci dans le sombre tableau qu'ils traçaient des populations foulées par une
' Il faut aussi remarquer que la démarche soienuelle de la faculté de théologie ne fut connue qu'après le départ du duc d"Albe. Alors la faculté délia ses membres du serment qu'ils avaient fait de garder le secret sur l'acte posé par eux au mois de mai précédent, et, pour en conserver la mémoire, il fut ordonné, en 1 574, sous le décanat du docteur Michel de Bay, un des signataires, de transcrire la requête dans le registre des lettres de la faculté [Notice de M. de Ram, dans les Bulletins de l'académie royale de Belgique, t. XXIL)
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soldatesque effrénée, dans les supplications qu'ils adressaient au Roi pour qu'il mît un terme à tant de maux, dans leurs graves et sévères admonestations sur le préjudice que souffraient la religion catholique et l'autorité même du monarque * ? Le clergé belge détestait le duc d'Albe. En 1577, Antoine Havet, évéque de Namur, s'adressant à don Juan d'Autriche, lui dit que le duc d'Albe, pendant les sept ou huit années qu'il avait commandé dans les Pays-Bas, avait fait plus de mal à la religion catholique que Luther et Calvin, avec tous leurs suppôts, pendant vingt ans.
Philippe II lui-même reconnaissait, mais trop tard, qu'il s'était trompé en envoyant le duc d'Albe dans les Pays-Bas. Déjà, au mois de décembre 1572, malgré sa dissimulation habituelle, il laissait apercevoir à des yeux clairvoyants qu'il était très-mal satisfait de son lieutenant ^. Et, en effet, le mois suivant, il désignait Requesens, gouverneur de Milan, comme le successeur du duc d'Albe. Quoique Philippe tînt cette résolution secrète, elle ne tarda point à s'ébruiter. Vers la fin de l'été, les ambassadeurs de France à Madrid et à Vienne savaient d'une manière indirecte que le grand commandeur de Castille remplacerait bientôt le gouverneur des Pays-Bas ^.
Le duc d'Albe, comme s'il avait prévu sa disgrâce, sollicitait depuis longtemps d'être rappelé de ces provinces. Au mois de décembre 1572, il se plaignait avec amertume au secrétaire Çayas de l'indifférence et de l'ingratitude du Roi. " N'y eut-il autre •1 chose, disait-il, que de m'avoir tenu ici six années, avec les plus « grandes fatigues que jamais personne supporta, et mourant <i de faim, puisque j'ai dépensé de mes deniers plus de trois
' Correspondance de Philippe 7/, t. IL p. 357.
* Saint-Goard à Charles IX, de Madrid, M décembre 1372, dans les Archives de la maison d' Orange-Nassau, t. IV, p. 27. ^ Archives de la maison d' Orange-Nassau , t. IV, i' partie, pp, 9oet1 19.
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Il cent mille écus, depuis que je suis sorti d'Espagne, et n'ai <c plus là bas, ni ici, de quoi vivre, il me semble que cela <c aurait dû agir sur l'esprit d'un prince, même différent du « nôtre, que nous avons toujours vu accorder de grandes mer- « cèdes à ceux qui le servirent bien K )> Trois mois après, il écrivait directement à Philippe II, se plaignant que ses avis n'obtenaient plus , comme autrefois , l'approbation royale ; il voyait bien, ajoutait-il, qu'il n'avait plus le même crédit que par le passé ^. Croyant qu'il méritait toute la reconnaissance de Philippe, il avait exprimé le désir d'être remplacé par don Fadrique, son fils, et cette prétention n'avait pas été accueillie '. Les lamentations de l'orgueilleux capitaine sur l'ingratitude de Philippe II ne cessèrent plus. Il prétendait que le Roi le retenait dans les Pays-Bas contre sa volonté, et après qu'il avait perdu toute autorité par suite de la venue du duc de Medina- Celi. «t Je perds le jugement, poursuivait-il , quand je pense « qu'on devrait me récompenser autrement, pour avoir été sept « années absent de chez moi, cloué dans une chaise, et aven- <i turant mon honneur, ma vie, ma fortune, celle de ma femme « et de mes enfants, et tout ce que je possède au monde, comme « je l'ai fait ici ^. »
Ces plaintes, peu sincères d'ailleurs, allaient être écoutées. Philippe II ne voulait plus retenir le duc d'Albe, contre son gré, dans les Pays-Bas. Le gouvernement allait passer en d'autres mains.
Tandis que le duc d'Albe opprimait les Pays-Bas, le duché
' Le duc d'Albe au secrétaire Çayas, de Nimègue, 23 décembre 1572,
dans la Correspondance de Philippe II, t. H, p. 303. 2 De Nimègue, i8 mars 1573. [Ibid., t. II, p. 322.) ^ Mémoire donné au Roi, le 17 mars 1574. [Ibid., t. III, p. 40.) * Le duc d'Albe au secrétaire Çayas, de Nimègue, 7 juin 1573. [Ibid.,
t II, p. 370 )
de Milan avait pour capitaine-général don Louis de Requesens et de Çuniga, de la maison et de la famille des ducs de Cesa, grand commandeur de Gastille de l'ordre de Saint-Jacques de l'Épée et conseiller d'État. Requesens avait rempli antérieurement plusieurs missions d'une haute importance. Il avait été ambassadeur à Rome, lieutenant-amiral sur mer, adjoint à don Juan d'Autriche pour réprimer la rébellion des Mores de Grenade, et de nouveau placé près du frère naturel du Roi dans la mémorable guerre que signala la bataille de Lépante. Ce fut sur ce personnage vieilli au service de l'Espagne que Philippe II avait jeté les yeux pour donner un successeur au duc d'Albe.
Autant ce dernier était violent et inexorable, autant Requesens était relativement modéré et clément. Ce n'était point un grand général ; mais il passait pour un homme prudent , honnête et affable. Le Roi espérait que Requesens, tenant une conduite opposée à celle de son prédécesseur, pourrait éteindre peut-être le feu de la révolte dans les Pays-Bas, ou du moins empêcher que l'incendie ne fit de nouveaux progrès. Le grand commandeur se recommandait aussi par son dévouement au souverain -. il avait naguère défendu énergiquement les prérogatives royales, contre Charles Borromée, l'illustre archevêque de Milan. Il s'était opposé à ce que l'archevêque eût des sbires armés et exerçât sa juridiction sur les laïques. Excommunié pour avoir, disait-il, réclamé l'observation des ordres du Roi, il appela de cette sentence au saint -siège et au souverain pontife ^
Par une lettre du 30 janvier 1573, écrite au monastère de Saint-Jérôme, à Madrid, Philippe fit connaître ses intentions à
' Commentaires de B. de Mendoça, liv. X. — Bor, 7* liv., fol. 2 vo. Hknon de France, MS, 2^ partie, chap. XXV. — De Thou, liv. LXII. Bullclins (le la commission royale d'histoire, 2« série, t. XII, |). 4.