‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe II (volume 5)Chapitre 83 sur 131 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Efforts de Requesens pour sauver Middelbourg. — L'amiral Boisot détruit l'escadre royaliste près de Romerswael. — Capitulatiou de Middelbourg. — Les Espagnols lèvent le blocus de Leyde pour s'opposer à l'invasion de Louis de Nassau. — Celui-ci, après avoir recruté une nouvelle armée en Allemagne, tente de rejoindre le prince d'Orange sur la rive droite de la Meuse. — Sancho d'Avila lui barre le chemin à Mook. — Bataille dans laquelle succombent Louis et Henri de Nassau. — Fermeté héroïque du Taciturne. — Mutinerie des Espagnols victorieux a Mook. — Ils s'emparent d'Anvers. — Belle conduite de Champagney. — Concessions humiliantes de Requesens. — Boisot se rend maître de la flotte royaliste d'Anvers.

Dès qu'il eut été investi du gouvernement, Requesens avait porté son attention sur les moyens de sauver Middelbourg. Abandonner celte ville aux adversaires de la domination espagnole, c'était renoncer à l'île de Walcheren , qui restait dès lors le principal boulevard des provinces insurgées et l'asile inexpugnable de tous les marins que leur dévoûment, leur patriotisme et leur religion entraînaient sous les étendards du prince d'Orange. Et celui-ci ne manquait point de partisans sur les côtes des Pays-Bas : Flamands de Dunkerque, Flamands de

LiviiE VI (1575). 315

Nieuport et des autres parties du littoral, tous servaient à regret sur la flotte royale et n'épiaient que l'occasion de fuir.

Depuis six à sept mois, on travaillait à équiper la flotte qui, sous le commandement de Beauvoir, devait faire une dernière tentative pour secourir la capitale de Walcheren. Requesens n'avait cessé, même avant le départ du duc d'Albe, de presser Beauvoir d'aller en avant. Celui-ci répondit qu'il était prêt à risquer sa vie pour le service du Roi, mais qu'il manquait de marins, de vivres, d'artillerie et de beaucoup d'autres choses, sans parler de la supériorité de l'armée navale de l'ennemi. En tout cas, il était certain que la flotte royale se trouvait bloquée dans le port de Berghes (Berg-op-Zoom), par les vaisseaux zélandais, qui croisaient à une portée de mousquet. Requesens, mécontent des lenteurs de Beauvoir, aurait désiré de lui retirer le commandement de la flotte pour en investir Sancho d'Avila. Mais la nomination trop brusque d'un Espagnol eut encore augmenté sans aucun doute le mécontentement des indigènes. Enfin, dans un conseil oii fut appelé Beauvoir, on convint que la flotte de Berghes resterait sous son commandement, et que Sancho d'Avila serait à la tête de l'escadre d'Anvers. Julian Romero, de concert avec le vice-amiral de Glymes, devait au besoin suppléer Beauvoir, dont la santé était chancelante ^

Mais le prince d'Orange n'était pas moins actif que Requesens. Informé des préparatifs du gouverneur espagnol, il se rendit en Zélande, allant d'île en île pour entretenir la confiance de ses partisans. Le 21 décembre, il était à Zierikzee ; il parut ensuite devant Berghes, au milieu de la flotte zéJandaise, excitant par ses discours énergiques l'enthousiasme des capitaines et des matelots : tous lui promirent de l'assister jusqu'à la deinière

^ Requesens au Roi, 30 décembre 1373. [Correspondance de Plrilippell, t. Il, pp. i3.5 et suiv.)

goutte de leur sang. Après avoir ensuite visité la Vere, il arriva, le 30 décembre, à Flessingue, avec douze navires et l'escorte d'une centaine de volontaires de Dordrecht, de Zierikzee et de la Vere. Il alla à la maison de ville, oii il passa en revue les soldats allemands, qui formaient la garnison de Flessingue , ainsi que deux ou trois cents hommes de la milice bourgeoise. On résolut, sur sa proposition, d'équiper encore un grand nombre de petits bateaux, pour faire la garde autour de l'île ^

Requesens devait se hâter. Middelbourg était serré de si près par terre et par mer qu'on n'en recevait plus de lettres. Cent vingt-trois navires, chargés de vivres et de munitions, furent enfin réunis dans les ports de Berghes et d'Anvers. Mais on manquait de marins ; ceux même qui étaient sur les deux escadres servaient à contre-cœur les Espagnols. Requesens s'était demandé comment il était possible que les ennemis entretinssent des flottes si nombreuses et que le Roi ne pût en équiper une seule. Il ne tarda point à se rendre compte de ce contraste. — « Ceux qui servent le prince rebelle, écrivit-il à Philippe II ^, combattent pour défendre leur vie, leurs maisons, leurs biens et pour leur fausse religion, faisant ainsi de sa cause leur cause propre, se contentant de recevoir les vivres sans solde. » — Il arrivait que les vivres manquaient comme l'argent. Alors les énergiques marins de la Zélande s'avançaient en mer, butinant ce qu'ils rencontraient. Des harengs salés, de la petite bière ou

' Voir Grande chronique de Hollande, t. Il, p. 2(57; le rapport transmis par le comte du Rœulx au grand commandeur, d'après des renseignements fournis par un espion que le gouverneur de la Flandre avait envoyé à Flessingue (Correspondance de Philippe II, t. Ili, p. 3j, et une lettre écrite de KUindert, le 30 décembre 1573 {Archivas de la maison d'Orange- Nassau, t. IV, p. 307).

^ Corrcspniiddncc de Philippe II. t. Il, p, 'lU.

LiviiE VI (1574). 513

de l'eau : tel était très-souvent l'ordinaire des matelots, des capitaines et même des amiraux ^.

Diverses circonstances, notamment la maladie de Beauvoir et la désertion d'un grand nombre de marins, qu'il avait fallu remplacer en employant la force, retardèrent encore le départ des deux escadres royales. Le 22 janvier 1574, la flotte d'Anvers, commandée par Sancho d'Avila, mit enfin à la voile. Requesens se rendit ensuite à Berghes, pour hâter également la sortie de l'escadre qui venait d'être placée sous la direction du meslre de camp Julian Romero. Sur les deux flottes étaient embarqués douze compagnies du tercio de Sicile, les régiments wallons de Beauvoir et dAlonzo Lopez Gallo, quatre compagnies du comte du Rœulx, gouverneur de la Flandre, trois cents soldats destinés à remplir les vides du régiment de Mondragon, quelques Allemands et quelques gentilshommes et volontaires. Quoique les insurgés fussent supérieurs par le nombre de leurs navires , Requesens n'aurait pas douté de la victoire, s'il avait pu compter sur les marins '.

Sancho d'Avila et Romero avaient pour instructions de se rendre immédiatement devant l'île de Walcheren. Requesens espérait que l'ennemi ne pourrait résister à ce déploiement soudain des deux flottes ^. Celle de Berghes se composait de cinquante-quatre navires bien armés et de vingt-neuf qui portaient des vivres. Elle appareilla le 27 janvier au soir et les deux jours suivants. Il eût été facile à Romero d'arriver, en une même marée, de la tête de Berghes jusqu'à Middelbourg. Mais il commit la faute d'aller jeter l'ancre, avec son navire et quelques autres, près de Romerswael, à une lieu de Berghes. Il resta là pendant

' Van Meteren, fol. 98 v».

* Requesens au Roi, 18 et 23 janvier, el 13 février '1574. [Correspondance de Philippe 11, t. III, pp. 8, ■12 et 15.)

^ Voir les instructions de Requesens dans Van Meteren, fol. 99.

deux jours. Toutefois, il s'était concerté avec Sancho d'Avila pour que, le 30 janvier, les deux flottes se montrassent en même temps devant les insurgés. Loin de se laisser surprendre, ceuxci empêchèrent la jonction si vivement désirée par Requesens. Louis de Boisot, amiral de Zélande, voyant que la flotte de Berghes était rangée sans ordre, vint, le 29, à sa rencontre avec cinquante vaisseaux. Romero, plein de courage, excellent mestre de camp mais détestable marin, ne recula point. Malgré le vent et la marée, qui étaient contraires aux Espagnols, il envoya dix ou quinze navires escarmoucher avec les Zélandais. Le combat commença vers deux heures de l'après-midi ; avant le soir, les navires royalistes étaient pris, coulés ou dispersés. Les Zélandais s'étaient accrochés aux vaisseaux espagnols , tuant ou jetant par-dessus bord tous ceux qui avaient les armes au poing. De Glymes commandait le vaisseau amiral , qui était bien pourvu d'artillerie et, en outre, défendu par plus de cent mousquetaires et arquebusiers. Boisot, en s'avançant, défendit à ses gens de tirer avant qu'ils eussent accroché le bâtiment ennemi ; ils l'atteignirent enfin, mais après avoir essuyé un feu terrible. Presque tous les matelots du vaisseau amiral zélandais furent blessés ; les deux capitaines tombèrent aux côtés de Boisot ; luimême reçut au visage une arquebusade qui lui fit perdre un œil. Mais bientôt le grand vaisseau espagnol fut abordé, pris et brûlé. En vain Romero s'efforça-t-il de dégager le brave De Glymes ; pour ne pas tomber lui-même au pouvoir des vainqueurs, il dut faire échouer son navire, et il se jeta à l'eau avec tous ses gens. Il parvint ainsi à la digue de Schakerloo, d'où Requesens avait vu la défaite de la flotte royale. Romero s'excusa, en alléguant qu'il n'était pas homme de marine. Loin de le réprimander , le gouverneur se montra à son égard très-doux et môme amical ; il dit que ce n'était pas sa faute, en effet, ni celle (le la gendarmerie, car ils avaient combattu avec courage.

Page 1