LIVRE VI
Mais cette défaite eut des résultats plus décisifs en empêchant aussi la flotte d'Anvers de remplir sa mission. Sancho d'Avila avait jeté l'ancre devant Borselen, h moitié chemin de Terneuze et de Flessingue, attendant avec anxiété des nouvelles de l'escadre de Berghes. Le prince d'Orange, qui se trouvait à Flessingue, n'était pas moins inquiet -. comme la meilleure partie de la flotte zélandaise s'était portée devant Berghes, il craignait de ne pouvoir opposer des forces suffisantes à l'escadre d'Anvers. Tandis que les vaisseaux royalistes descendaient le fleuve, il s'était retiré dans sa chambre, fort triste, et implorant Dieu. Cette tristesse se changea bientôt en contentement lorsqu'il apprit que Sancho d'Avila s'était arrêté devant Borselen et lorsqu'il reçut la première nouvelle de la victoire de Romerswael. Sancho d'Avila ne tarda point non plus à connaître la défaite de Romero ; craignant alors d'être assailli , il se hâta de lever l'ancre et de remonter la rivière pour mettre ses vaisseaux en sûreté dans le port d'Anvers ^
Requesens, au milieu de ses embarras, n'avait point hésité à faire près de la reine d'Angleterre une démarche assez humiliante. Gilles de Lens, baron d'Aubigny, ancien page de Marie Tudor, fut chargé d'exprimer à la reine Elisabeth le désir du nouveau gouverneur des Pays-Bas d'entrenir avec elle les relations les plus cordiales ; il devait annoncer en même temps le départ prochain de deux commissaires qui auraient les pouvoirs nécessaires pour régler les points litigieux du dernier traité de commerce. Le baron d'Aubigny était arrivé en Angleterre le 14 janvier. La reine et son conseil lui firent un très-bon accueil , mais les insurgés de la Hollande et de la Zélande conti-
' Requesens au Roi, d'Anvers, 13 février 4574. {Correspondance de Philippe il, t. III, p. 46.) Conf. Van Meteren, fol. 99 v- et 100. — Boi-,, 7e liv., p. 4, elGramIe chronique de Hollande, t. II, p. 274.
nuèrent néanmoins à recevoir d'Angleterre des secours d'hommes et d'argent. Et lorsque parvint à Londres la nouvelle de la victoire remportée près de Romerswael par la flotte du prince d'Orange, l'on s'en réjouit publiquement d'autant plus qu'il y avait beaucoup de vaisseaux et de marins et de soldats anglais du côté des adversaires de l'Espagne *.
Après l'insuccès de la dernière tentative faite pour ravitailler Middelbourg, il fallut que Requesens renonçât à l'espoir de conserver cette place importante. La capitale de l'île de Walcheren était réduite par la famine à la dernière extrémité. Au lieu d'une livre et demie de pain, ration ordinaire du soldat, celui-ci n'avait plus reçu à la fin que deux onces; et lorsque toutes les provisions eurent été épuisées, on fut contraint de manger les chevaux, les chiens, même les chats et les rats. Aussi la mortalité était-elle grande. Depuis la Noël 1 573, plus de quinze cents personnes avaient succombé. Les survivants ne se nourrissaient plus que de tourteaux faits de semence de lin, et encore cette dernière ressource allait-elle manquer "^.
Mondragon, ayant reçu par ordre du prince d'Orange des nouvelles certaines du combat de Romerswael, reconnut l'impossibilité de prolonger la défense. Chaque jour il perdait plus de vingt soldats : les uns mouraient de faim, les autres désertaient. Il consentit donc à rendre la ville, mais à des conditions dignes d'un chef qui avait fait courageusement son devoir.
La capitulation, négociée à Rammekens par des commissaires
' La Mothe-Fénélon au roi Charles IX, 18 janvier et 15 février 1574. (Recueil des dépêches des ambassadeurs de France en Angleterre, t. VI, pp. 11 et 31.) — Voir aussi Correspondance de Philippe II, t. III, p. 18.
* Commentaires de B. de Mknuoça, liv. XI. — Brief recueil et discours des choses plus mémorables passées es Pays-Bas, MS, p. 18 v». — Van Meteren, fol. 100 V. — Requesens au Roi, 13 février 1574, dans la Correspondance de Philippe II, t. III, p. 16.
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du prince d'Orange et du gouverneur de Middelbourg, fut signée le 18 février. Elle obligeait le colonel Mondragon à rendre Middelbourg et Arnemuiden , mais il lui était permis de se retirer avec son régiment, les soldats gardant leurs armes, leurs enseignes et tout leur équipage. Les prêtres et les moines pourraient également sortir de la ville. Le prince d'Orange promettait de les faire transporter à la côte de Flandre, Mais, de son côté, Mondragon prit aussi un engagement solennel. Il promit, sur sa foi, de se remettre entre les mains du prince si, dans deux mois, il n'avait fait délivrer Marnix et quatre autres prisonniers moins marquants, désignés dans la capitulation.
Mondragon, sorti de Middelbourg le 22 février à la léte de sa vaillante infanterie, fut effectivement conduit à Terneuze, avec tous ceux qui voulurent le suivre. Mais les religieux et les prêtres ne purent emporter ni l'argenterie ni les ornements des églises. Mondragon laissait en outre au pouvoir des Zélandais une immense quantité de marchandises.
Déjà trois cents volontaires de Flessingue, de la Vere et de Zierikzee avaient pris possession de la ville. Le prince d'Orange y entra le lendemain, et son premier soin fut de rendre grâce à Dieu. Désormais il était maître de toute l'île de "Walcheren, maître aussi de la mer ^ .
Le 23 février, vers le soir, Mondragon arriva à Anvers, et rendit compte au grand commandeur de la capitulation. Requesens loua hautement le courage de Mondragon ; il reconnut, en outre, que la capitulation avait été observée ponctuellement par les ennemis. Mais il n'était point disposé à suivre leur exemple. « Je ne sais, écrivit-il à Philippe II, comment Mon- <i dragon pourra accomplir son offre de mettre en liberté, dans
' Van Meteren, fol. lOO yo. — Bor, !<' liv., fol. fi. — Grande chronique de Hollande, t. II, p. 270.
520 SOULÈVEMENT DES l'AYS-BAS.
«1 le terme de deux mois, Sainte-Aldegonde et les autres prison- « niers, puisque cette offre est faite sans mon autorisation, et « que j'ai déjà promis ces mêmes prisonniers aux parents du « comte de Boussu pour sa rançon. Je ne consentirai d'ailleurs « pas à ce qu'il aille se constituer prisonnier, comme il l'a offert, « pour le cas oti la restitution de Sainte-Aldegonde et des autres « n'aurait pas lieu ^ . »
L'île de Walcheren, soustraite désormais au joug espagnol, acquit encore plus d'importance comme le principal boulevard des Zélandais. Moins de deux mois après la capitulation de Middelbourg , plus de vingt mille fugitifs de toutes les conditions retournèrent dans l'île , et se fixèrent principalement dans le chef-lieu -. Beaucoup venaient d'Angleterre. On avait découvert récemment à Londres un complot tramé par ^quelques indigènes, en haine des étrangers dont ils craignaient sans doute la concurrence. Bien que cette manifestation eût été éventée, on crut prudent de prendre certaines mesures pour calmer le peuple de Londres. En conséquence, les étrangers furent soumis à une enquête, et, de treize mille sept cents qu'on trouva dans la seule ville de Londres, l'on en expulsa plus du tiers, presque tous Flamands, qui n'obéissaient, disait-on, à aucune église. Ils prirent la résolution de se retirer en Zélande, Us y furent bientôt rejoints par un assez grand nombre d'autres exilés, que le gouvernement de la reine Elisabeth voulait cependant tolérer en Angleterre ^.
Les insurgés commandaient alors sur toute la Hollande , excepté Amsterdam et Harlem, et sur toute la Zélande, sauf les
* Requesens au Roi, d'Anvers, 24 février 1574. [Correspondance de Philippe 11, t. m, pp. 24 et suiv.
- Rekon do France, MS, 2<^ partie, chap. XXX.
3 La Mothe-FénélOD au roi Charles IX, de Londres, 5 mars 1574. [liecueildes dépêches des ambassadeurs français en Angleterre, t. VI, p. 47.)
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îles de Sud-Beveland et de Tholen. lis possédaient également la ville de Bommel, en Gueldre ^
Mais pendantque Mondragon évacuait Middelbourg, les troupes espagnoles, campées devant Leyde, redoublaient d'efforts pour prendre cette ville importante.
Leyde était, en effet, la principale et la plus ancienne ville de la Hollande méridionale. Elle se distinguait par son admirable situation, la beauté de quelques-uns de ses édifices, la solidité de ses remparts et l'industrie de ses habitants. Elle était entourée de prairies verdoyantes, au milieu desquelles serpentaient quelques-uns des nombreux canaux qui partageaient la ville elle-même en vingt-deux îles.
En 1560, Guichardin écrivait qu'on fabriquait à Leyde plus de douze mille pièces de drap par an. Il vantait en môme temps la beauté et la blancheur des femmes dont la renommée, disait-il, s'étendait au loin^. Mais les édifices publics attiraient également l'attention. Deux vastes églises avaient été dédiées par les catholiques à saint Pierre et à saint Pancrace. Cette dernière était nommée ordinairement l'église du haut pays, parce qu'elle s'élevait près de la montagne où, selon la tradition, les Romains avaient posé les fondements d'un antique château-fort. C'était le burg du moyen âge. On remarquait aussi, au centre de l'industrieuse cité, et dans la rue la plus large et la plus fréquentée, le célèbre hôtel communal , dont la façade porte encore la date mémorable de 1574.
De beaux et nombreux villages entouraient Leyde. Au nord, Warmond et Sassenheim ou Sassem ; à l'est, Leyderdorp ; au sud, Zoeterwoude et Voorschoten.
En 1572, Leyde, comme la plupart des autres villes de la
' Rënon de France, MS, 1'^ partie, chap. XXX.
* Description des Pays-Pays (édit. de 1567), fol. 248.