LIVRE VI
que son père, qui exerçait l'état de mégissier, fut mis à mort comme anabaptiste. Proscrit lui-même en 1568, dépouillé de ses biens et menacé du dernier supplice, il suivit le prince d'Orange et lui rendit dans l'exil des services importants. Non content de faire des collectes en Allemagne pour soutenir la cause protestante, il donna un témoignage plus éclatant encore de son zèle et de son dévoûment. En 1570, il parcourut, au péril de sa vie, les principales villes de la Hollande et y recueillit, au nom du prince, des sommes assez considérables provenant de dons volontaires. Vers la fin de l'année suivante, il s'était établi à Hambourg afin de soutenir sa famille en se livrant au commerce. Mais dès qu'il eut appris le soulèvement de 1572, il rejoignit le prince d'Orange à Dillenbourg et fut envoyé en Hollande. Il ne tarda point à faire partie du magistrat de Leyde qui se composait de l'écoutéte, de huit échevins et de quatre bourgmestres : le 17 mai 1573, il fut nommé un des quatre \ Ces trois chefs, Noyelles, Vander Does et Vander Werf, surveillaient les ouvrages extérieurs et stimulaient les bourgeois armés qui secondaient la garnison.
L'Espagnol ne pouvait songer à tenter une escalade et à prendre la ville d'assaut ; mais il la tenait étroitement bloquée. Déjà même les assiégés commençaient à souffrir de la disette lorsque quelques barques envoyées sur la mer de Harlem, le dernier jour de décembre 1573, ramenèrent un convoi de vivres. Le 20 janvier suivant, les assiégés firent une sortie sur le chemin de la Haye et s'emparèrent des immenses provisions qui venaient d'Amsterdam et qui étaient destinées aux troupes espagnoles disséminées entre Delft, Rotterdam, Gouda et Vlaardingen ^,
' Voir Levens byzonderheden van Pieter Adriaansz. Van de Werff, burgenneester der stad Leyden, \)ar ioux Willem Te >yATER (Leyden, 1814, in-8o), passim, et Kluit, Historié der hollandsche staats regering, t. l", pp. 499 et suiv.
* Grande chronique de Hollande, t. II, p. 273.
524 SOULÈVliMENT DES PAYS-BAS.
Toutefois, ces provisions, quelque considérables qu "elles fussent, ne suffisaient point pour entretenir longtemps une population de quatorze mille liabitants. Au mois de février le pain ne se vendait plus publiquement et librement : il était distribué en quantités déterminées par le magistrat '. En se prolongeant, cette pénurie pouvait avoir le plus fatal dénoûment. Mais une diversion soudaine et puissante allait amener la délivrance de Leyde. Pour faire face à un adversaire redoutable, les Espagnols durent lever leur camp. Ils s'éloignèrent de la ville, qu'ils tenaient bloquée depuis neuf semaines, et les portes furent rouvertes le 25 mars.
Les négociations mystérieusement suivies avec la cour de France par Louis de Nassau n'avaient pas eu le résultat que les adversaires de la domination espagnole pouvaient espérer. Le prince d'Orange disait plus tard que Charles IX et le duc d'Anjou ne s'étaient point prêtés à ces négociations par sympathie pour les insurgés de la Hollande, mais qu'ils avaient cédé à la peur de voir Louis de Nassau et Christophe de Bavière se joindre aux huguenots de France. Les amis de l'Espagne s'alarmèrent néanmoins des préparatifs de Charles iX, et leurs efforts pour neutraliser les desseins du monarque français furent secondés par une imprudente tentative du duc d'Alençon. Ce prince, dépité de n'avoir pu obtenir la lieutenance-générale du royaume vacante par le départ du duc d'Anjou, se proposait de se faire le chef des protestants et, après avoir fondé son autorité en France, de seconder les projets de Louis de Nassau et de se mettre à la tête des confédérés dans les Pays-Bas. Louis de Nassau, qui ne connaissait point la fourberie et Tincapacité du plus jeune des Valois, l'eût certainement préféré au duc d'Anjou. Mais Charles IX,
' Le secrétaire Berty au président Viglius, d'Anvers, 20 janvier 1!)74. {norumcnts fiisloriqucs, t. XIII. (Archives du royaume.)
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ayant été averti des projets du duc d Alençon, le fit arrêter le 8 avril. Plus malheureux encore, ses conseillers intimes, Joseph Boniface de la Mole et le comte Annibal de Coconas , eurent la tète tranchée. Ils avaient révélé auparavant les rapports du duc d'Alençon avec le frère du prince d'Orange \ Déjà Louis de Nassau avait rassemblé les troupes qu'il destinait à secourir les Pays-Bas. Grâce à l'argent reçu de la cour de France, grâce aussi à l'apui cordial de l'Électeur palatin, il avait pris à sa solde trois mille cavaliers, dont deux mille venaient de servir d'escorte au duc d'Anjou, lorsque ce prince avait traversé l'Allemagne pour se rendre en Pologne. L'infanterie se composait de cinq ii six mille hommes, dont un grand nombre de Gascons, de Français, de Wallons et de Lorrains. L'Allemagne, « où chacun portait alors une épée au côté, jusqu'aux manœuvres ^, « avait fourni le contingent le plus considérable Mais les reîtres étaient avides, intéressés et ne se battaient que pour autant qu'ils fussent payés. Ils valaient, sous ce rapport, les vieilles bandes espagnoles. Les troupes destinées à envahir les Pays-Bas se rassemblèrent à Wulpen, entre Aix-la- Chapelle et Maestricht. Le comte Louis prit le commandement de l'infanterie, et Christophe de Bavière, le vaillant fils de l'Électeur palatin, celui de la cavalerie. Ils étaient accompagnés de Henri de Nassau, le plus jeune frère du Taciturne, et d'autres gentilshommes, fils de princes etseigneurs d'Allemagne ^. C'était
' De Thou, Histoire universelle, liv. LVII. — Van Meteren, fol. \Q\.
^ C'est une remarque que Mictiel de Montaigne consigna dans son Journal de vorjage [éAW. de 1774), t. II, p. 12.
= BoR, 7« liv., fol. 12. — Vai\ Meteren, foi. 101 vo. — Commentaires de Bernardino de Mendoça , liv. XI. — Requesens mandait au Roi, le \k février, que l'armée du comte Louis s'élevait à trois régimenls d'infanterie et à quatre mille chevaux. [Correspondance de Philippe II, t II!, p. 23.) — De sou côlé, le secrétaire Berly écrivait à Viglius, le 13 février, que
par une diversion soudaine sur la Meuse que Louis de Nassau voulait obliger Requesens à rappeler les forces qui menaçaient Leyde et d'autres villes hollandaises ; après avoir attiré les Espagnols sur ses pas, il s'efforcerait de les éviter et de rejoindre son frère. Il s'était ménagé des intelligences dans Maestricht. II comptait aussi sur la faiblesse de la garnison, qui se composait de trois enseignes d'Allemands, placées sous les ordres de Francisco Monlesdoca.
Dès le mois de décembre, les archevêques de Cologne et de Trêves, ainsi que le duc de Bavière, avaient signalé à Requesens les rassemblements de gens de guerre qui se formaient en Allemagne. Le lieutenant de Philippe H s'était également méfié de l'entrevue de Blamont. iVussi avait-il prescrit de faire mettre en ordre les trois mille chevaux des bandes d'ordonnance des Pays- Bas, et de leur compter six payes sur ce qui leur était dû. 11 avait recommandé en outre de retenir trois mille chevaux en Allemagne. Mais le manque d'argent l'obligea de renoncer à ce projet * . Informé que Louis de Nassau s'avançait vers Maestricht, il prit d'autres dispositions. Le 27 février, Bernardino de Mendoça vint renforcer la garnison avec six compagnies de cavalerie et une compagnie d'arquebusiers du régiment de Mondragon. Depuis la capitulation de Middelbourg, les Wallons de Mondragon avaient été envoyés dans les villages environnant Bruxelles, et vivaient aux dépens des paysans, qu'ils rançonnaient et opprimaient ; on s'en débarrassa en les acheminant vers Maestricht. Le 4 mars, Sancho d'Avila, à qui Requesens avait confié le commandement en chef, arriva lui-même avec trois enseignes du régiment de Sicile
Louis de Nassau et Christophe de Bavière avaient réuni trois mille chevaux et cinq à six mille piétons. Documents historiques, l. XIIL (Archives du royaume.)
' Requesens au Roi, 30 décembre 1573 et 14 février 1o74. {Correspondance de Philippe II, l. H, p. 414, et t. III, p. 23.)
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et sept cents arquebusiers wallons. Requesens fit aussi ntiarcher vers la Meuse les garnisons du Brabant; même il rappela les vieilles troupes qui se trouvaient en Hollande, ne laissant dans cette province que des garnisons suffisantes pour conserver les villes reprises l'année précédente. Il avait fait retirer toutes les barques de la Meuse et occuper différents endroits où on aurait pu traverser le fleuve. Chaque jour, il envoyait de nouveaux renforts à Sancho d'Avila. Celui-ci, prenant l'offensive, ne cessa de harceler les postes avancés de l'ennemi, et finit par mettre en déroute un corps d'irifanterie allemande, après lui avoir tué plus de quatre cents hommes.
Louis de Nassau avait vu toutes ses espérances frustrées. Il se proposait de traverser Liège, et il avait même requis l'évêque Gérard de Groesbeck de lui livrer passage, de lui fournir des vivres contre payement, et d'autoriser ses sujets à venir le servir. Mais le conseiller Foncq se trouvait déjà à Liège avec des instructions de Requesens. L'évêque, subissant l'influence de l'agent espagnol, répondit à la sommation, que si Nassau était le plus fort, il pourrait passer; que quant aux vivres, il n'en avait pas de trop pour ses propres sujets, et, à l'égard de l'autorisation demandée, qu'il en userait selon les ordonnances de l'Empereur. Le 23 février, Louis de Nassau avait également euvoyé à Liège deux gentilshommes avec une lettre pour les bourgmestres, les èchevins et les trente-deux métiers de la ville. Promettant que les habitants ne seraient point molestés par ses soldats, il demandait qu'ils restassent neutres. Les bourgmestres, les èchevins et le conseil de la cité promirent, de leur côté, de ne point assaillir les troupes orangistes, sans vouloir néanmoins s'engager à les favoriser *.
' Requesens au Roi, 7 mais 1574. [Correspondance de l'Iiilippe IJ, t, 111, p. 27.)
Louis de, Nassau, désespérant de pouvoir passer la Meuse et de s'emparer de Maestricht, se dirigea vers Ruremonde, où il avait aussi des intelligences. Mais la garnison espagnole était sur ses gardes; personne ne bougea. Prenant alors un parti décisif, Nassau, toujours suivi par Sancho d'Avila, résolut de marcher entre la Meuse et le Wahal, afin de se réunir aux troupes du prince d'Orange, entre Grave et Thiel. Lorsque le Taciturne eut été informé du projet de son frère, il donna aussitôt l'ordre à la plupart de ses capitaines de se rendre dans les environs de cette dernière ville pour le recevoir. Il fit aussi rassembler des bateaux et tout ce qu'il fallait pour passer le fleuve; et il écrivit qu'il espérait diriger lui-même cette expédition. Toutefois il ne se dissimulait pas combien l'entreprise de son frère était hasardeuse.
Tandis que Louis de Nassau échouait devant Maestricht, les' partisans du prince d'Orange renonçaient également à l'espoir d'occuper le château d'Anvers. Deux soldats espagnols, de concert avec quelques bourgeois, s'étaient proposé de livrer cette importante forteresse au prince rebelle. Le complot fut découvert, et, le 3 mars, Requesens fit exécuter les deux soldats et deux bourgeois leurs complices. Les Espagnols moururent en catholiques, les Flamands comme des anabaptistes pertinaces. Le gouverneur fit également mettre à mort un assez grand nombre de rebelles qui avaient été faits prisonniers. Le prince d'Orange, comptant sur un soulèvement, avait envoyé du côté de Gertruidenberg toute la cavalerie et une partie de l'infanterie qui se trouvaient en Hollande et en Zélande. Ces troupes faisaient des incursions dans le Rrabant et jusqu'aux portes d'Anvers. Le 5 mars, au soir, cent cavaliers et deux cents fantassins vinrent à Iloogstraeten, saccagèrent et brûlèrent quelques maisons et s'en retournèrent avant le jour. Ils avaient fait dire, à Iloogstraeten, à Turnhout cl en d'autres endroits, que, si on ne leur