LIVRE VI
Jamais on ne connut exactement le sort des princes qui avaient disparu à Mook. Leurs corps n'avaient pas été retrouvés. On prétendit que Louis de Nassau, son frère et le fils de l'Électeur palatin avaient été faits prisonniers et plongés secrètement dans une prison. D'autres conjecturaient, avec plus de raison, que le comte Louis, ayant été blessé au bras, s'était retiré avec son frère et Christophe de Bavière dans une maison du village et que là ils avaient été assaillis et brûlés. Mais ce n'était aussi qu'une hypothèse. La destinée ultérieure de ces jeunes et héroïques capitaines resta donc mystérieuse et sinistre *.
Pendant que Louis et Henri de Nassau succombaient à Mook, le prince d'Orange réunissait ses bateaux et ses troupes afin d'aller recevoir ses frères près de Thiel. Le 15, lendemain de la bataille, il écrivait de Gorinchem au comte Louis pour lui annoncer son départ. Deux jours après, il était sur le Wahal, à Bommel, attendant ses frères. Mais bientôt des rumeurs vagues d'une bataille livrée commencèrent à se répandre. Le Taciturne pria ses frères de lui faire connaître les noms des principaux blessés et des prisonniers de marque. Le 21 , Guillaume, toujours à Bommel, et n'ayant reçu aucune réponse à sept lettres qu'il avait écrites à ses frères depuis le 10, commença à s'alarmer; il les pria de nouveau de lui faire connaîte au plus tôt leur état. Il apprit enfin, le 22, par un message de Jean de Nassau, qu'une bataille avait été livrée à Mook ; mais le comte Jean ignorait
■• Voir Van Meteren, fol. 102. — Grande chronique de Hollande, t. II, p. 278. — BoR, 7e liv., fol. H — Toutefois, d'après ce dernier, on trouva la médaille que Cbrislophe de Bavière avait coutume de porter. — Trois jours après la bataille, le 17 avril, Gilles de Berlaymont écrivit à Requesens qu'on ne savait ce qu'était devenu le comte Louis. Il avait parlé à un gentilhomme qui assurait « l'avoir laissé avec un coup de harquebuze à la deffaicte » et que, en ce moment, le comte était encore à cheval. Mais oa ignorait ce qu'il pouvait être devenu depuis.
aussi ce qui était advenu de leurs frères. Guillaume retourna à Dordrecht et, le 7 mai, dans une lettre écrite de cette ville, quoiqu'il n'eût encore aucune nouvelle positive, il tint ses frères et le duc Christophe pour bien morts *. Les anxiétés et les angoisses de l'Électeur palatin ne furent pas moins vives. Frédéric III avait vu avec satisfaction son fils se dévouer pour la religion réformée et la défense des opprimés dans les Pays- Bas; mais la fermeté du calviniste dut céder à un autre sentiment. On prétend que l'Électeur envoya un député à Requesens et fit offrir au gouverneur des Pays-Bas une grande rançon pour qu'on lui rendit son fils, s'il était captif ^. Touchante mais vaine démarche !
Guillaume le Taciturne montrait, de son côté, une fermeté héroïque. Depuis 1568, trois de ses frères avaient donné leur vie, à Heyiigerlée et à Mook, pour la liberté des Pays-Bas. Cette grande cause devenait d'autant plus chère au chef des insurgés. Dans une noble lettre adressée à Jean de Nassau, Guillaume rappelait ce qu'il lui avait dit autrefois sur la possibilité de défendre la Hollande contre toutes les forces du roi d'Espagne pendant deux ans. « Les deux ans, poursuivait-il, vont bientôt " expirer, et il serait plus que temps que quelques potentats « nous tendissent la main. Si aucun ne montre cette volonté «1 et que, faute de secours, nous nous perdions, au nom de « Dieu, soit!... Toujours nous aurons cet honneur d'avoir fait <i ce que nulle autre nation n'a fait avant nous, en nous <i défendant et en nous maintenant en un si petit pays, et contre <i les puissants efforts de l'Espagne, sans assistance quelconque. «i Et si les pauvres habitants d'ici, délaissés de tout le monde,
' Archives de la maison (t'Orange-Nassau, t. IV, pp. 370 et suiv. * Bon, liv. VII, fol. 14. — Voir aussi H. Langijet, Epistolœ 'politicœ et fiistoric(p[ley(ie, 1646), p. 110.
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veulent s'opiniâtror, comme ils ont fait jusque maintenant et comme j'espère qu'ils feront encore, et que Dieu ne veuille pas nous châtier, il coûtera à nos ennemis encore la moitié d'Espagne, tant en biens qu'en hommes, avant qu'ils aient triomphé de nous ^ '> Lorsque Guillaume le Taciturne tenait ce fier langage, il avait dans la Hollande méridionale soixante-onze compagnies, tant françaises, anglaises, écossaises, wallonnes que ilamandes -, il en avait quatorze en Zélande et vingt dans le Waterland ; il disposait en outre de cent et deux bateaux de guerre.
Requesens aurait pu tirer cependant un grand parti de la victoire de Mook. Mais durant la nuit même qui suivit le combat, les vieilles bandes espagnoles se mutinèrent. Déjà habituées à marchander leur dévouement, elles exécutèrent les menaces qu'elles avaient faites plus d'une fois depuis la prise de Harlem. Quelques heures après la bataille de Mook, elles chassèrent leurs capitaines, peut-être de connivence avec ceux-ci, déchirèrent leurs drapeaux, mirent à leurs tètes un electo pris dans leurs rangs, et résolurent de marcher sur Anvers, où elles se feraient payer de gré ou de force. Bientôt cette sédition se propagea parmi les autres troupes. Les hauts et bas Allemands, qui étaient en Hollande, voulaient abandonner les digues et les forts dont ils avaient la garde. Les Espagnols, qui étaient à Utrecht, ne voulaient plus retourner en Hollande. L'embarras de Requesens était extrême. Sans un seul réal pour apaiser les troupes, il se trouvait en face d'une sédition formidable, tandis qu'il espérait, après la victoire de Mook, poursuivre vigoureusement la guerre contre les rebelles et obtenir des états-genéraux, convoqués à Bruxelles pour le i" mai, l'appui et les ressources qui devaient lui permettre de recouvrer au moins une partie de la
^ Archives de lamaison cV Orange-Nassau, l. IV, pp. 396-397.
Hollande. Dans sa perplexité, il eut recours à quelques-uns des principaux marchands d'Anvers ; mais ceux-ci se montrèrent peu empressés, sous prétexte que l'argent n'affluait plus à la Bourse K
Champagney, gouverneur d'Anvers, disposait, pour la défense de cette riche métropole, de quatre compagnies du régiment de Wallons, dont il avait été fait colonel en 1573, et de quatre enseignes d'Allemands. Il pouvait avoir toute confiance dans les premiers; mais les autres n'étaient pas moins mécontents et avides que les Espagnols. Le 19 avril, Champagney apprit la mutinerie des troupes victorieuses à Mook. Le lieutenant, qui commandait au château d'Anvers en l'absence de Sanchod'Avila, le fit avertir que ces vieilles bandes étaient déjà à Bois-le-duc, et qu'elles arriveraient bientôt sous les murailles d'Anvers. Champagney répondit que, s'il était secondé par le château, il saurait bien défendre aux mutinés l'entrée de la ville. Mais le messager ne lui laissa pas ignorer que la garnison espagnole du château appuyerait plutôt les vétérans de Mook. Champagney s'empressa de transmettre ces informations au grand commandeur, qui était à Bruxelles. Il ordonna en môme temps de fermer la plupart des portes d'Anvers, chargea les Wallons de garder les abords du château, défendit de loger dans la ville des soldats espagnols, et enjoignit aux bourgmestres, en leur qualité de chefs des gulden et confréries, de faire en sorte que ces milices bourgeoises fussent toujours prêtes à prendre les armes.
Le 22, vers onze heures du matin, Sancho d'Avila, escorté d'une compagnie d'arquebusiers à cheval, se fit ouvrir la porte de Saint-Georges et entra dans le château. Puis les soldats de son escorte se répandirent dans les rues voisines, traînant les drapeaux pris à la bataille de Mook, proclamant leur victoire au
' Correspondance de Philippe II. t. III, p. 54 et 91.