‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe II (volume 5)Chapitre 98 sur 131 · LIVRE Vil · texte numérisé non relu

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Requesens dans sa lettre aux gouverneurs et conseils de justice, comme principaux auteurs de toutes les émotions et rébellions.

Le 7 juin, vers neuf heures, les états généraux se réunirent de nouveau dans la grande galerie du palais. Requesens, prenant le premier la parole, fit, en langue espagnole, la proposition dont il était chargé par le Roi. Le conseiller d'Assonleville traduisit ensuite ou plutôt amplifia longuement le discours du gouverneur. ]l annonça que Philippe II supprimait définitivement et irrévocablement le dixième et le vingtième denier , à condition que les états payeraient, pendant dix ans, deux millions annuellement, et, après l'expiration de ces dix années, le second centième denier, et qu'ils donneraient dès lors leurs obligations à cet effet. Afin de mieux disposer les états à prêter leur concours, l'orateur du gouvernement annonça en outre que le Roi abolissait le conseil des Troubles. Puis le gouverneur lui-même reprit la parole, pour faire sentir aux étals combien était grande la faveur dont ils étaient l'objet et combien il était juste qu'ils s'en montrassent reconnaissants en aidant le souverain. Il demanda aussi une prompte résolution.

Le pensionnaire des états de Brabant alla de banc en banc, comme pour consulter chaque corps d'étals sur la réponse qu'il ferait et qui sans doute avait été arrêtée d'avance. Il déclara enfin, au nom des états généraux, que ceux-ci remerciaient le Roi de la grâce dont ils étaient l'objet et qu'ils lui offraient leur bonne volonté et leurs services. Le même pensionnaire donna ensuite lecture des remontrances récemment adoptées par les députés convoqués à Bruxelles. Cette requête, débattue dans des réunions où des discours très-hardis avaient été tenus, ne manquait point de fermeté. Les états généraux, après avoir protesté de leur fidélité à la religion catholique et au Roi, demandaient que les étrangers fussent exclus du gouvernement et de l'armée ; que les deniers provenant des aides fussent administrés par les commis et les

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receveurs des étals ; qu'il fût mis un terme aux déprédations et aux violences des gens de guerre ; que les anciens privilèges du jiays fussent rétablis, et les provinces gouvernées comme elles l'étaient par Marie de Hongrie-, enfin, que le conseil des Troubles fût irrévocablement aboli. En outre, les états généraux exprimaient le vœu que le Roi vint dans les Pays-Bas et qu'il instituât près de lui, en Espagne, un conseil composé de personnes originaires des Dix-sept provinces et dignes de confiance. Us déploraient avec énergie les séditions militaires qui avaient troublé Anvers et Utrecht. Le gouverneur devait savoir , disaient-ils , que ces faits avaient merveilleusement centriste tous les sujets, à cause de leur pernicieuse conséquence, tandis qu'ils encourageaient et renforçaient l'ennemi!

Cette supplique ayant été remise à Requesens, le conseiller d'Assonleville requit les députés de se retrouver à la cour, le lendemain, à neuf heures. Le lendemain, en effet, le grand commandeur appela les mandataires de chaque province séparément pour indiquer et réclamer leur quote-part dans le subside et les arrérages. Tous reçurent l'injonction de rapporter leur réponse là oti le grand commandeur se trouverait, au plus tard dans le mois de juin ^

Les états des provinces ne se conformèrent point à cette recommandation impérative. Ils opposèrent même pour la plupart des difficultés extrêmes aux demandes du gouverneur. Ceux de Brabant, dont l'altitude devait tant influer sur la conduite des autres états, continuaient de réclamer avec énergie l'observation de \di Joyeuse entrée. Invoquant leur constitution, ils demandaient que les étrangers ne fussent pas admis à occuper des

' Actes dos états ï-.éDéraux de 1574, dans la Correspondance de Philippe II, t. III (appeud.), pp. 528 et siiiv. — Relation des députés du Haiiiaut citée ci-dessus.

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charges dans la province, surtout celle de gouverneur du château d'Anvers. Ils demandaient aussi, même les prélats, que les placards sur la religion fussent adoucis. Enfin, ils auraient voulu qu'il y eût une seconde assemblée des état généraux pour traiter d'un accord avec les rebelles. Les états de Flandre suivaient l'exemple de ceux du Brabant. Ils demandaient que, selon leurs privilèges, la confiscation n'eût pas lieu en Flandre et que les charges occupées dans la province par des étrangers leur fussent retirées. Cette dernière prétention irritait surtout Requesens parce qu'elle lui paraissait menacer la domination des Espagnols dans les Pays-Bas. Il refusa de transiger sur ce point. Sancho d'Avila, châtelain d'Anvers, devait continuer à tenir en bride le Brabant, de même que Christophe Mondragon, capitaine du château de Gand, devait rester maître de la capitale de la Flandre '.

Ces contestations du gouverneur avec les états entretenaient dans les hautes classes et dans la bourgeoisie une agitation toujours croissante. Requesens n'était certes pas abhorré comme son prédécesseur. On lui savait même gré d'avoir fait abattre le monument que le duc d'Albe avait élevé à son orgueil dans le château d'Anvers. On appréciait aussi ses dispositions clémentes et sa modération relative. Il s'était montré contraire au dixième denier; il avait demandé l'abolition du conseil des Troubles ; il avait même protesté avec une louable énergie contre le projet du duc d'Albe de brûler tout le pays qu on ne pourrait occuper. « Une telle extrémité, écrivit-il au Roi, exciterait une indigna- « tion universelle. Il faudrait désespérer de tout autre moyen « pour recourir à celui-là; déjà la guerre n'a fait que trop de «I ruines ^. » Requesens n'était ni violent ni cruel, et, dans

' Voir les lettres de Requesens uu Roi, du 23 juillet, 18 août et 16 septembre 1574. [Correspondance de Philippe II, t. 111, pp. 118-151,) - Requesens au Roi, d'Anvers, 18 janvier lo"/!-. [Ibid., l. III, p. 5.)

d'autres conjonctures, dans des temps paisibles, il aurait pu se concilier l'ciffection du peuple. Il appartenait au parti modéré qui avait eu pour chef, dans les conseils de Philippe II, Ruy Gomez de Silva, mais sans posséder le tact et l'intelligence qui distinguaient ce favori. Le successeur du duc d'Albe aurait voulu qu'on envoyât aux Pays-Bas des prédicateurs augustins, dominicains, etc., et que les jésuites pussent établir des collèges dans les hôtels confisqués du prince d'Orange, du comte d'Egmont et des autres seigneurs condamnés ou proscrits. Il exprimait aussi le désir que, s'il venait à décéder, il fût remplacé par le cardinal de Granvelle, et à son défaut, par le comte de Monteguado, ambassadeur du Roi à Vienne ^ Pendant la mutinerie des bandes espagnoles à Anvers, il avait donné la mesure de sa faiblesse et même de son incapacité. En réalité, il n'avait aucun ascendant sur les vétérans de Sancho d'Avila, de Ghiappin Vitelli et de Mondragon ; il était peu considéré aussi par les ministres nationnaux, et le peuple, dont il ignorait la langue, le regardait avec indifférence ^. 11 consacrait beaucoup de temps à rédiger de volumineuses relations pour le Roi et à délibérer sur les résolutions à prendre ; mais il savait rarement se décider à propos. Moins fanatique que Philippe II, moins inflexible, Requesens avait une dévotion tout aussi étroite. Il ne comprenait rien à ce souffle puissant qui soulevait la Hollande ; il était enfin disposé, comme Philippe, à perdre les Pays-Bas plutôt que de porter la moindre atteinte à la prédominance absolue et tyrannique du catholicisme.

Le pardon général, dont Philippe II et Requesens attendaient de si grands résultats, avait été accueilli par la multitude avec une singulière méfiance.

1 Correspondance de Philippe 11, t. ill, p. 20.

- Berty écrivait à Viglius, le 20 mars 137'i- : « T'en is den man niet. » Documents historiques, t. XIII. (Archives de l'État.}

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Trois mois avaient été accordés aux exilés pour jouir du bénéfice des lettres patentes octroyant l'amnistie. Or, on ne voyait aucun empressement à profiter de cette clause ^ On disait, dans la classe populaire, que le pardon était un mélange de sucre et de rhubarbe; on le comparait à une trappe dans laquelle on attirerait les pauvres fugitifs pour les traiter ensuite arbitrairement ^ . Philippe II avait eu soin d'ailleur de prévenir Requesens que la suppression du conseil des Troubles ne devait empêcher en aucune manière le châtiment rigoureux des hérétiques '^. Une clause des lettres patentes stipulait que le Roi mettrait dans les villes délinquantes l'ordre qu'il jugerait convenable : on vit également un piège dans cette disposition -, on la regarda comme laissant la porte ouverte pour supprimer les privilèges communaux. Vers la fin du mois de juillet, Requesens dut enfin avouer au Roi que le mécontentement dans le pays était général '. On avait semé des billets oii l'on provoquait le peuple à en finir avec les Espagnols, et les états, spécialement ceux de Flandre et de Rrabant, à se soulever. On prétendait avoir entendu des abbés et même des évéques du Rrabant s'écrier qu'ils ne savaient s'il était préférable pour eux d'être sous les hérétiques ou sous les Espagnols. Le gouverneur se trouvait dans un cruel embarras. « D'une part, disait-il, le pays ne peut se conserver par la force sans des

* Requesens écrivait au Roi, le 27 juin : « Jusqu'à présent, ceux qui sont venus proQter du pardon, sont quelques gentilshommes ayant vécu catholiqtiement à Vienne, à Liège, à Cambrai et ailleurs, et auxquels, par conséquent, on doit rendre leurs biens; mais aucun hérétique, ni aucun de ceux qui ont pris les armes, ni aucune des villes révoltées, n'ont fait des démarches pour se réconcilier. {Correspondance de Philippe 11, t. 111, p. Mi.)

- Mémoires anonymes, t. I^'', p. 163.

^ Le Roi au grand commandeur, 9 août 1374. {Correspondance de Philippe H, t. III, p. 120.)

" Requesens au Roi, 23 juillet 1374. {Ibid., t. 111, p. 120.1

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troupes considérables, et l'argent manque pour les payer; d'autre part, l'insolence des ennemis met obstacle à ce qu'on adopte des moyens d'accommodement. » Il fallait pourtant adopter un parti. Requesens prit la résolution la plus conforme à son caractère indécis. Tandis qu'il s'efforcerait de subjuguer les villes révoltées de la Hollande, il autoriserait des négociations. C'était, croyait-il, le moyen d'endormir la vigilance du prince d'Orange et de calmer le mécontentement qui grandissait dans les provinces encore fidèles.

En quittant la Hollande, qu'il désespérait de soumettre par la force, le duc d'Albe avait déjà autorisé Noircarmes à entrer en négociation, par tierce main, avec les rebelles II réalisait ainsi les vœux secrets du nouveau gouverneur de la Hollande. Soit qu'il redoutât l'issue d'une lutte soutenue par les insurgés avec tant d'ardeur et de persévérance, soit qu'il sentit se réveiller en lui des sentiments plus humains et plus patriotiques, Noircarmes désirait enfin, comme d'autres ministres nationaux, un accommodement avec le prince d'Orange ^ Interprétant de la manière la plus large l'autorisation du duc d'Albe, il essaya d'entrer en relation avec le Taciturne par l'entremise de Marnix de Sainte-AIdegonde, prisonnier à la Haye.

Ce patriote, si redoutable aux Espagnols, se croyait toujours sous la hache du bourreau : chaque soir, il se recommandait à Dieu, comme si c'eut été sa dernière nuit. Mais il craignait moins encore pour sa vie que pour la liberté des Pays-Bas. Il désespérait de la cause qu'il avait défendue jusqu'alors avec tant d'énergie et de vaillance. Cédant aux instigations de Noircarmes, il écrivit, comme de son propre mouvement, au prince d'Orange, pour l'engager à négocier un accommodement avec Philippe II.

' Requesens au Roi. 30 décembre 1373. {Corretipoiulancc de Philippe 11, t. 11, p. 151.)

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