LIVRE XV
avaient échappé aux combats et aux massacres de Waterlos, de Lannoy, d'Austruweel et de Volenciennes. Ces proscrits, pleins de courage et sûrs les uns des autres, ne se bornèrent point à défendre leur vie ; ils attaquaient leurs ennemis et exerçaient souvent contre eux de terribles représailles. On les appelait, dans r
le langage de l'époque, bosquets ou bosquUlons^ et vulgairement 'i
gueux des bois ou gueux sauvages. Invoquant le nom et l'autorité du prince d'Orange, ils ne tardèrent point à se partager en troupes et se soumirent aux règles d'une certaine discipline. Ils avaient pour armes l'arquebuse pendue sur le dos en écharpe, j
un sanguedaih la ceinture et une longue demi-pique sur l'épaule. \
Malgré les placards menaçants du duc d'Albe, les paysans et les ;
métayers étaient leurs complices : ils leur fournissaient des vi- |
vrcs et au besoin leur procuraient un asile. Les bosquillons \
regardaient, comme des ennemis irréconciliables, les prêtres et les officiers de justice. Ils ne se faisaient pas faute de dévaster les églises de village. De même, si un prêtre ou un moine s'aventurait dans leurs forêts, ils le retenaient, à ciel ouvert, sous la pluie et le vent, jusqu'à ce qu'ils eussent reçu la rançon stipulée ; souvent aussi ils ne relâchaient leurs prisonniers qu'après leur avoir coupé le nez et les oreilles. Quant aux gens de justice qui tombaient entre leurs mains, ils les mettaient à mort sans miséricorde. De leur côté, les prévôts des maréchaux avaient l'ordre de ne faire aucun quartier aux gueux des bois et de les traiter comme voleurs de grand chemin. Un bosquillon, qui avait le malheur de se laisser surprendre, était sûr d'être brûlé, même rôti à petit feu. Bien qu'ils vécussent de la vie des bandits, les gueux des bois respectaient les marchands et tous autres voyageurs qui n'appartenaient ni à la cléricature ni à la justice. Ils poussaient, sous ce rapport, la délicatesse jusqu'à poursuivre eux-mêmes les véritables brigands qui s'étaient autorisés de leur voisinage, et, après s'en être rendus maîtres, ils les conduisaient
à l'entrée du bois et les livraient aux prévôts des maréchaux,
ayant toujours soin pourtant de ne pas laisser dépasser à ceux-ci
la portée de leurs arquebuses ' .
Cependant le duc d'Albe avait résolu une expédition qui devait,
selon lui, porter le coup de grâce aux fauteurs de la rébellion et
de l'hérésie. Les gouverneurs et commissaires des troubles dans
toutes les provinces et districts des Pays-Bas, reçurent l'ordre de
'l prendre des mesures secrètes pour faire arrêter en une fois, le
I 3 mars, jour des Cendres, ceux qui avaient été ministres ou co7i-
-f sistoriaux de la nouvelle religion, qui avaient brisé ou fait briser
'' les images, ou qui avaient porté les armes contre le roi. Par
exception, ces inculpés devaient être livrés à leurs juges ordinaires , qui les condamneraient au dernier supplice ou autrement, selon l'exigence des cas et les prescriptions des placards ^ Les ordres du duc d'Albe furent ponctuellement exécutés. Le jour des Cendres, à minuit, près de cinq cents personnes furent arrêtées sur tous les points du pays. Le 13 avril , en informant Philippe II de cette expédition , le duc lui annonça qu'il allait
' Grande chronique de Hollande, t. II, liv. X, pp. 212-213; —Van der Vynckt. Histoire des troubles, t. l", p. 274 ; — Van Meteren, fol. 53 V". Ce dernier annaliste cite un placard du 12 janvier 1568, par lequel le duc d'Albe commandait « aux paroissiens du plat pays de veiller pour leurs « prêtres, et de porter soin pour eux, et en outre de restituer leur dom- » mage et perte, avec tout ce qui pouvoit leur être pris, jusqu'au dernier 0 denier, selon l'estime qu'en feroient les magistrats, même de répondre « pour la vie et les biens de leurs prêtres, nonobstant les privilèges. »
" Lettres circulaires du 21 février 1568, dans la Correspondance de Philippe II, t. II, Appendice, p. 660. — Dans d'autres lettres du 12 avril, reproduites à la p. 663, le duc déclarait qu'il entendait par consisloriaulx « les chefs, superintendants, anchiens, surveillants, diacres, et finalement « tous ceux qui se sont aulcunement mêlés des affaires dudit consistoire, « si comme d'avoir collecté argent et aumône, ou d'avoir eu la charge de « édifier et ériger le temple. »
LivHE XV (1568). 465
désigner quelques particuliers, parmi les plus riches, pour les forcer à venir à une composition pécuniaire : « car il serait impossible, disait-il, de justicier tous ceux qui avaient offense Dieu et le Roi. » Du reste, il s'attachait à rendre plus nombreuses les catégories des suspects et des coupables : la veille même, il avait ordonné de faire saisir tous ceux qui étaient connus pour avoir abjuré la foi catholique. Afin d'empêcher les protestants d'entonner leurs cantiques sur les bûchers, il prescrivit aussi de bâillonner les condamnés obstinés qui , en marchant au supplice, blasphémeraient le nom de Dieu '. Il calculait que le nombre des exécutions qui allaient avoir lieu, par suite des arrestations du jour des Cendres et de celles qui se feraient après Pâques, dépasserait huit cents têtes. Il se plaignait cependant d'être trèsmal secondé : pour les affaires concernant les rebelles et les hérétiques , il n'y avait , mandait-il au roi , que don Juan de Vargas qui lui prêtât un concours utile. Le conseil des troubles non-seulement ne le secondait point , mais il l'entravait de manière qu'il avait plus à faire avec lui qu'avec les délinquants. De leur côté, les commissaires, qu'il avait envoyés dans les provinces, s'efforçaient plus à cacher qu'à découvrir les coupables ^ Et au moment où le duc d'Albe signalait, avec tant d'amertume, Tapathiedu conseil et la mansuétude des commissaires des troubles, le sol des dix-sept provinces, à l'exception du Luxembourg,
• Il faut citer les instructious mêmes du duc d'Albe : « ... Comme nous « soyons adverty que aulcuns condempnez obstinez, allans au supplice, ne B cessent de blasphémer le nom de Dieu et de semer leur venin, voulions M et ordonnons que, advenant Fexécution detelz, ion ait à leur estoupper « la bouche, de manière qu'ils ne sachent parler. » Instructions aux commissaires des troubles, du 42 avril 1568, dans la Correspondance de Philippe II, t. II (Appendice), p. 664.
^ Le duc d'Albe au roi, 13 avril 1568, dans la Correspondance de Philippe y/, t. II, p. 24.
se couvrait de bûchers et d'échafauds ! '. Effroyable spectacle qui, au lieu d'attrister Philippe II, le remplissait de joie ! '.
Le prince d'Orange , se rendant aux instances d'un grand nombre de Belges , résolut de venir à leur secours. Cependant il ne se proposait pas encore d'arracher les Pays-Bas au fils de Charles-Quint. Benverser la tyrannie du duc d'Albe, rétablir les antiques privilèges des Belges et leur assurer la liberté de conscience, sans faire tort aux catholiques, tel était son but ^ Les drapeaux du prince d'Orange annonçaient clairement ses intentions par ces mots solennels : Piv lege, rege et grege 4.
1 II n'y a rien d'exagéré dans le tableau suivant : « ... Par tout le Païs-Bas , ne paroissoient que gibets , roues , estaches et très-pitoyables spectacles, accompagnés des larmes et pleurs des pauvres veuves et orphelins, lesquels estant privés de leurs pères et maris, après la confiscation do tous leurs biens , estoyent chassés à toutes aventures : les veufves en désespoir, les fils à tenir les bois et brigandages, et les filles à la puterie et pauvre vie... » Grande chronique de Hollande et Zélande, t. II, p. 165.
^ Des documents authentiques attestent cette odieuse satisfaction d'un prince dont le cœur était dépourvu de tout sentiment généreux. Le 8 mai 4368, Fourquevaux, ambassadeur de Charles IX à Madrid, lui mandait : « Que la reine lui a dit qu« le roi estoit fort content des dernières dépèches « de Flandre et de ce que le duc d'Albe a fait exécuter par justice de quatre « à cinq cents rebelles, sans qu'il y ait eu altération quelconque. »
s Voir les instructions et les projets de déclaration de Guillaume de Nassau, dans les Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. III, pp. ■196, 200 et 203.
" Les protestants d'Anvers faisaient surtout les plus vives instances pour que Guillaume se déterminât à prendre les armes. Ils l'engagèrent, afin d'accélérer l'exécution de ses projets, à mettre sa vaisselle à la monnaie, promettant de lui rendre le double de sa valeur. Guillaume répondit, par un acte du 24 avril, qu'il n'était pas seulement disposé à sacrifier sa vaisselle, mais aussi à s'employer de sa personne et de tout ce qui restait en son pouvoir. Du reste, comme sa vaisselle et ses autres ressources réunies n'étaient pas sufiisantes pour commencer une si grande entreprise , il
i.iv«ii XV (iliCS). i{]'.')
Dès le 6 avril, le |)rincc d'Orange avait délivré dos commissions au comte Louis de Nassau , son frère, au comte Van den Berg, son beau-frère, et à quelques autres personnages, les engageant à s'armer pour que les Pays-Bas, maintenus sous l'autorité du souverain légitime , recouvrassent leur ancienne splendeur et leurs privilèges, et que tous les habitants, les réformés aussi bien que les catholiques , obtinssent la liberté de leur conscience et de leur religion '. Bientôt on commença, dans une grande partie de l'Allemagne , à battre la caisse pour enrôler des soldats, au nom du prince d'Orange. D'un autre côté, la paix de Longjumeau, conclue le 27 mars, allait permettre aux reîtres qui servaient en France et aux huguenots eux-mêmes de seconder les desseins de Guillaume de Nassau.
Cependant, quelques gentilshommes, voulant brusquer l'en-
demandait que des otages se constituassent afin de garantir le payement d"une somme de 600,000 florins (Supplément aux Archives de la mmson d' Orange-Nassau, p. 88). — Il résulte d'un autre document que le prince avait évalué à 200,000 écus la somme dont il avait besoin pour former son armée et la faire entrer aux Pays-Bas; que la moitié de cette somme devait être fournie par les villes d'Anvers, d'Amsterdam, de Leyde, de Harlem, de Middelbourg, de Flessingue et d'autres cités de Hollande, de Zélande, de Frise, de Groningue, ainsi que par les marchands des Pays-Bas réfugiés en Angleterre ; que l'autre moitié serait allouée par les seigneurs eux-mêmes. Le prince fournit 50,000 florins et vendit ses joyaux les plus précieux, sa vaisselle d'or et d'argent, ses tapisseries et tout ce qu'il avait pu emporter de son château de Breda. Le comte Louis souscrivit pour 40,000 florins et le comte Jean de Nassau, afin d'aider ses frères, engagea tous ses biens et toutes ses seigneuries. Les comtes de Hooghstraeten, deCulembourg et Van den Berg fournirent chacun 30,000 florins ; le comte de Nuenar en fournit \ 0,000 et la comtesse de Hornes, mère de Philippe de Montmorency, souscrivit pour une somme équivalente. Le landgrave de Hesse et le duc de Saxe promirent également leur assistance. [Confession de Jean de Montigny. S-- de Villers, dans la Correspondance de Philippe H, t. II, p. 25.) 1 BoR, t. I<-r, fol. 163 vo.