LIVRE XV
Le prince dOrange espérait que trois corps d'armée pénétreraient simultanément dans les Pays-Bas, afin d'y exciter le peuple à l'insurrection, pendant qu'une armée de réserve, plus considérable, se rassemblerait en Allemagne. Le comte de Hooghstraeten devait prendre le commandement du premier corps, formé au pays de Juliers et destiné à opérer entre le Rhin et la Meuse -, Louis de Nassau entrerait en Frise avec le second corps, tandis que le S' de Cocqueville, gentilhomme normand, avec des troupes fournies par les huguenots français et les Belges réfugiés en Angleterre , ferait irruption dans l'Artois. Le prince d'Orange devait se transporter de sa personne au pays de Clèves, pour être en position de diriger et de seconder, avec la réserve, les opérations de ses lieutenants '. Mais des retards , causés en partie par le manque d'argent, firent avorter ce plan. Les attaques, au lieu d'être combinées, comme le voulait le prince d'Orange, se firent partiellement. Don Sancho de Londono arrêta l'entreprise de Jean de Montigny, S"' de Villers , qui , tenant la place du comte de Hooghstraeten , franchit la frontière du côté de Maeslricht , le 20 avril, avec deux mille cinq cents à trois mille hommes , tant infanterie que cavalerie. Le capitaine espagnol se proposait de débloquer la ville de Ruremonde, devant laquelle le S' de Villers avait assis son camp, après avoir vainement essayé, par négociation et par force, d'entrer dans la place.
t. I", pp. 41 5 et 419. — Le prince d'Orange semble n'avoir pas ignoré le complot des S>-s de Risoir et de Carloo; il regrettait que le duc d'Albe, au lieu de se rendre au monastère de Saint-Bernard pour y faire ses dévotions, ne se fût pas retiré dans un autre couvent. Voir la lettre écrile par le prince d'Orange au landgrave Guillaume de Hesse, le 17 avril 1368, dans les Archives de la maiso7i d'Orange-Nassau , t. III, p. 209.
' Gachard, Correspondance du duc d'Albe sur l'iiivasion du comte Louis de Nassau en Frise, etc. (Bruxelles, 1850, 1 vol. iri-S"), p. 7. — Voir aussi Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. III, p. 211.
Trop faible pour résister aux troupes royales , Montigny résolut de ne point les attendre et de rentrer dans le pays de Juliers. Mais , le 25 avril, les Espagnols l'atteignirent entre Erckelens et Dahlen, culbutèrent la cavalerie ennemie et rejetèrent une partie de l'infanterie dans les bois environnants. Montigny, avec le reste de ses gens , qui comprenait encore treize cents hommes de pied, se retira, en bon ordre, à Dahlen, oii il se retrancha, à la faveur du ravelin et du fossé de la ville. Les Espagnols finirent cependant par enlever les retranchements et achevèrent la déroute des gueux. La plupart furent tués, et leur chef resta prisonnier avec une cinquantaine de ses compagnons, parmi lesquels on remarquait le S"" de Dhuy '.
La veille de cette défaite , c'est-à-dire le 24 avril , Louis de Nassau , dont les gens s'étaient rassemblés à Emden et dans les environs, avait pénétré en Frise. Le même jour, il surprit le château de Wedden, et cette place devint comme le rendez-vous de ceux qui voulaient le joindre, et dont le nombre s'éleva, en trois jours, à près de sept cents hommes. Dans un mandement adressé aux habitants du pays de Groningue , Louis de Nassau déclara qu'il venait pour les affranchir de la tyrannie des étrangers et pour les maintenir en leurs libertés, franchises, droits et privilèges : une telle tentative, ajoutait-il, convenait au service de Dieu et du roi. Cependant, les gueux étaient loin de ménager les catholiques : la dévastation des églises et des monastères marqua leur route depuis Wedden jusqu'au Dam , bourgade entre la ville de Groningue et la mer. Les gouvernements de Groningue, de Frise, d'Over-Yssel et de Lingen étaient confiés à Jean de Ligne, comte d'Arenberg qui, se trouvant alors à Bruxelles, était suppléé par son lieutenant, Zegher de Groisbeck. Mais,
' Correspondance du duc d'Albe, etc., pp. 7-8. — Grande chronique de Hollande, t. II, p. 195. — Van Meteren, fol. 56 v.
LivuE XV (1508). 469
en apprenant l'invasion de Louis de Nassau, il se hâta, quoique souffrant de la goutte , de retourner dans ses gouvernements, avec mille quatre cents fantassins et une compagnie de cavalerie. Le comte de Meghem, gouverneur de la Gueldre , devait mettre en outre quatre autres enseignes à la disposition de son collègue. De son côté, Louis de Nassau fut rejoint par son jeune frère Adolphe ', que le prince d'Orange lui envoyait avec deux cents reîtres. Arenberg n'était pas sans inquiétude sur les dispositions des habitants notables, particulièrement des Frisons. Les principaux capitaines, commissaires et autres officiers de Louis de Nassau étaient des fugitifs de la Frise, et plusieurs même avaient été bourgmestres ou échevins de Leeuwaerden. Pour prévenir un soulèvement , Arenberg enjoignit au conseil de Frise et au magistrat de Leeuwaerden d'expulser de cette ville tous les suspects et de les bannir du pays ; d'éloigner de même les femmes et les familles des bourgeois fugitifs. Il voulait aussi, pour l'exemple, faire raser la maison du docteur Eysingha, ancien conseiller du conseil de Frise et actuellement trésorier général de Louis de Nassau, avec défense de jamais rebâtir cette habitation '. Le 20 mai , dans laprès-midi, Arenberg arriva à Groningue, accompagné de quatre enseignes, qu'il avait fait venir des villes de Leeuwaerden et de Sneek , et qui appartenaient au régiment de don Gonzalode Bracamonte; une compagnie de Hauts- Allemands était arrivée le matin. Les gueux étaient toujours campés au Dam. Arenberg vint s'établir en l'abbaye de Wytwert, à quelque distance de ce fort. Le 23, pendant la nuit, les gueux quittèrent leur première position et se rapprochèrent de
' Adolphe de Nassau, né à Dillenbourg, le 15 juillet 1.^40.
^ Non-seulement le duc d'Albe approuva ces mesures, mais encore il ordonna au comte d' Arenberg de faire pendre et étrangler tous les sujets du roi qui, ayant servi les ennemis, tomberaient entre les mains des royalistes.
470 LES PAYS-BAS SOUS l'HlLIPPli II.
l'abbaye de Heyliserlée. Leur dessein était d'attirer les Espagnols sur leurs pas et de leur livrer bataille. Arenberg aurait voulu attendre prudemment l'arrivée de Meghem, qui venait à son secours et lui amenait la cavalerie dont il manquait. Mais les Espagnols montraient une impatience extrême d'en venir aux mains. Méprisant les calculs de leur chef, un des meilleurs hommes de guerre de cette époque , ils murmuraient contre lui, l'appelant " traître, lâche et luthérien ; i> enfin, les capitaines du régiment de Sardaigne exercèrent sur sa volonté une contrainte qui eut de déplorables résultats. L'impatience, qui se manifestait aussi dans l'autre camp, était mieux justifiée. Louis de Nassau voulait prévenir la jonction de Meghem avec Arenberg, et, en outre, occuper ses soldats, qui se mutinaient faute d'argent. Enfin , les Espagnols s'avancèrent entre l'abbaye de Heyligerlée et le village de Winschoten , oii des arquebusiers wallons , postés derrière une digue , répandirent le désordre dans leurs rangs. Arenberg accourut pour rallier ses soldats; mais son cheval fut renversé et lui-même tué par Antoine de Souten, S' de Houtain, impatient de venger son frère, également tombé sur le champ de bataille. Les Espagnols, poursuivis par la cavalerie, cherchèrent alors un refuge dans l'enceinte du cloître de Heyligerlée. Ils y furent aussitôt attaqués par les gueux , qui redoublèrent d'efforts : l'abbaye resta enfin au pouvoir de ces derniers. Mais ce nouveau succès avait été acheté par la mort d'Adolphe de Nassau, tué devant le monastère, en combattant à la tête des reîtres. Cependant, la défaite des royalistes était complète : ils avaient perdu leur général, plus de six cents hommes, leur bagage et six pièces d'artillerie. Le comte de Meghem, qui accourait avec sa cavalerie, n'était plus qu'à une lieue du champ de bataille , lorsque les Espagnols en fuite lui apprirent le succès obtenu par Louis de Nassau. Cependant, il ne se découragea point. Le lendemain même de la bataille,
LiVBE XV (lbG8). 471
c'est-à-dire le 24 mai, pendant que les bourgeois de Groningue regardaient, du haut de leurs murailles, les blessés et les fugitifs qui venaient de Heyligerlée , Meghem fit entrer successivement dans la ville quatre enseignes d'infanterie qui l'avaient rejoint et parvint ainsi à ravir à Louis de Nassau le fruit qu'il attendait de sa victoire '.
L'échec subi par les armes espagnoles exaspéra le duc d'Albe : il résolut de se rendre lui-même en Frise pour en chasser les gueux. Mais, avant de se diriger vers les provinces du nord avec l'élite de ses soldats, il voulut, dans la crainte d'un mouvement populaii-e , répandie la terreur jusqu'aux confins du pays. Les compagnons de Bréderode , surpris sur le Zuyderzée, les gentilshommes pris au combat de Dalhen-, les principaux serviteurs ou agents des comtes d'Egmont et de Hornes , ces seigneurs eux-mêmes étaient depuis longtemps en son pouvoir. 11 prit la détermination de ne plus ajourner les mesures impitoyables que Philippe II lui avait prescrites ; il voulut, par l'iminolation des plus vaillants et des plus illustres, épouvanter la multitude, en même temps qu'il vengerait la mort du comte d'Arenberg. Cette résolution rencontra toutefois une vive résistance de la part de quelques serviteurs zélés du roi ; les uns s'efforçaient de le persuader que la crainte d'un soulèvement populaire était chimérique ; les autres l'engageaient prudemment à ne faire mourir aucune personne de qualité, mais plutôt à suspendre encore, jusqu'à la venue du roi , des représailles dont les consé-
' Vax Meteren, fol. 57; — Grande chronique de Hollande, t. II, p. 197 ; — Correspondance du duc d'Albe sur l'invasion du comte Louis de Nassau en Frise, passim ; — Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. III, pp. 220 à 235. — Le comte d'Arenberg fut enterré dans l'église de l'abbaye de Heyligerlée, et le comte Adolphe de Nassau dans la chapelle du château de Wedden. C'est à tort que quelques historiens ont imaginé une sorte do combat singulier où ces deux chefs se seraient entretués.
quences pouvaient être terribles. Le duc d'Albe fut sourd à ces exhortations, et, comme il l'écrivit au roi, il décida que les châtiments , jusqu'alors différés , s'accompliraient presque simultanément, afin que l'exemple fût plus grand et plus salutaire '.
Il fit d'abord éclater sa colère contre les seigneurs fugitifs qui avaient refusé de reconnaître la juridiction du conseil des troubles et de livrer leurs tètes à ce tribunal illégal et sanguinaire. Le 25 et le 26 mai, le conseil s'assembla pour ouïr le rapport de son procureur général. Le 28, le duc arrêta et fit prononcer des sentences de bannissement perpétuel , avec confiscation des biens, contre le prince d'Orange et ses principaux adhérents, Louis de Nassau, le comte Van denBerg, le comte de Hooghstraeten , le comte de Culembourg et même contre Henri de Bréderode, quoique ce dernier eût cessé de vivre depuis plus de trois mois ^ Mais, en le frappant jusque dans la tombe, le duc d'Albe se proposait de flétrir sa mémoire et surtout de confisquer ses biens ^. Les mêmes peines furent décrétées contre un grand
1 Lettre du duc d'Albe au roi, du 9 juin 1368, à la suite de la Correspondance de Marguerite de Panne, p. 251 . Voir aussi Stuada, liv. VII et \'an Meteuen, liv. X.
^ Henri de Bréderode était mort le \ 5 février -1368 au château de Vareuburch, où le comte Joost de Schauenbourg lui avait offert un asile. Il fut enterré à Gehmen, dans le pays de Clèves. Voir Bor, fol. 119. — Le comte de Hooghstraeten écrivit à Louis de Nassau, le 26 février, que la fin de Bréderode avait été fort belle et non comme ses calomniateurs voudraient l'interpréter (^rcAiues de la maison d'Orange-Nassau, t. III, p. 170). — La calomnie, en effet, chercha à ternir la mémoire de l'ancien chef des confédérés; et, après une carrière si agitée, Bréderode était encore destiné à être un objet de discorde entre ceux mêmes qui proclament la légitimité de la révolution dont il fut certainement, malgré ses défauts, un des plus courageux promoteurs.
■* On trouve dans la Correspondance de Philippe H, t. U , p. 1 13, une