II
détachement du régiment de don Julian Romero venait de remplacer la milice bourgeoise.
Introduit près du comte d'Egmont, qu'il avait fallu réveiller, l'évêque d'Ypres lui tendit sa sentence de mort. Egmont y jeta les yeux, pâlit, et demanda, d'une voix émue, s'il n'avait pas de pardon, ou, du moins, quelque délai à espérer. L'évêque crut devoir dissiper son illusion en lui rapportant les détails de son entrevue avec le duc d'Albe. Egmont acheva sa lecture, et s'écria -. « Voici une sentence bien rigoureuse ; je ne pense pas « d'avoir tant offensé Sa Majesté pour mériter un tel traitement, ic car j'ai toujours été mû par de bonnes intentions, et toutes <t mes actions ont eu pour but son service. Néanmoins, je le « prends en patience et prie le Seigneur pour que ma mort soit «1 une expiation de mes péchés, et que, par là, ma chère femme « et mes enfants n'encourent aucun blâme ni confiscation. Mes « services passés méritent bien que l'on me fasse cette grâce. » Il remercia ensuite le bon Dieu et le duc d'Albe de lui avoir envoyé un si digne et si savant confesseur pour l'assister dans ses derniers moments. L'évêque l'engagea à détourner ses pensées de la terre et à se préparer à paraître bientôt devant Dieu. Egmont se confessa d'une manière tout à fait chrétienne, et pria ensuite le prélat de célébrer la sainte messe, souhaitant de recevoir la communion de ses mains. L'évêque lui répliqua doucement que ce désir serait satisfait, mais qu'il devait auparavant réciter ses Heures. Le comte le pria de se hâter ; car il craignait, disait-il, d'être prévenu avant d'avoir communié. Il répéta souvent ce jjropos, pendant que l'évêque lisait ses Heures. La messe fut enfin célébrée, et le prisonnier communia avec beaucoup de dévotion. Il demanda ensuite quelle oraison lui serait la meilleure et la plus propice pour se recommander à Dieu, à l'heure de sa mort. L'évêque lui répondit qu'il n'en savait pas de meilleure ni de plus propice que le Patet^ noster, enseigné par
uvRE XV (1568). 485
Jésus-Christ lui-même à ses apôtres. Bientôt, d'autres pensées vinrent distraire et troubler l'infortuné seigneur : quel serait le sort de sa compagne et de ses enfants ! Cette cruelle pensée attristait les derniers moments du prisonnier, et l'évéque s'efforçait en vain de l'arracher au souvenir de ses plus chères affections. La douleur du comte d'Egmont devait être d'autant plus poignante que, en ce moment suprême, il n'avait même pas la triste consolation de pouvoir presser une dernière fois sur son cœur les objets de son amour. Mais il voulut du moins laisser un témoignage de ses dernières pensées : il écrivit au roi luimême une lettre, où, après avoir protesté de son innocence et rappelé ses services passés, il appelait la pitié du fils de Charles- Quint sur la femme et les enfants du vainqueur de Gravelines '. Egmont remit cette lettre à l'évéque avec une bague qu'il avait au doigt, et que Philippe il lui avait donnée jadis. Il écrivit également au duc d'Albe pour que, après sa mort, il se souvînt favorablement de la veuve et des orphelins de son ancien compagnon d'armes. Ces tristes devoirs remplis, Egmont demanda
1 On ne lira point sans émotion cette lettre touchante : « Sire , j'ay entendu ce matin la sentence qu'il a pieu à Yostre Majesté faire décréter contre moi, et combien que jamais mon intention n'a esté de rien traicter ni faire contre la personne ni le service de Votre Majesté, ni contre nostre vraye, anchienne et catholique religion, si est-ce que je prens en patience ce qu'il plaict à mon bon Dieu de m'envoyer. Et si j'ay durant ces troubles conseillé ou permis de faire quelque chose qui semble autre, ce ha esté toujours avec une vraye et bonne intention au service de Dieu et de Votre Majesté , et pour la nécessité du temps. Pourquoi je prie Votre Majesté me le pardonner et avoir pitié de ma pauwe femme et enfTans et serviteurs , vous souvenant de mes services passez. Et sur cest espoir m'en vais recommander à la miséricorde de Dieu.
« De Bruxelles, prest à morir, ce v de juing l'an loBS.
« De Votre Majesté très-humble et léal vassal et serviteur, « Lamoral d'Egmont. »
à l'évéque quels propos il pourrait tenir sur l'échafaud pour l'édification du peuple. L'évéque répondit que deux motifs devaient rengagera garder plutôt le silence : d'abord, le peuple, entouré de troupes espagnoles, ne l'entendrait point ; puis, en supposant qu'il fût entendu, le peuple interpréterait diversement ses paroles, de sorte que celles-ci pourraient profiter à quelques-uns, et nuire à d'autres. Egmont ne répondit point ; mais, pour montrer qu'il était réellement prêt à mourir, il fit couper le collet de son pourpoint devant et derrière. Et, comme les heures s'écoulaient, il fit remarquer, avec quelque amertume, qu'on tardait bien à venir le chercher, disant que, puisqu'il devait mourir, il y avait de l'inhumanité h prolonger son agonie. Enfin, vers onze heures, entrèrent dans la chambre le mestre de camp don Julian Romero et le capitaine Salinas, suivis de soldats espagnols. Ils se disposaient, selon l'usage, à lier les mains du condamné ; mais Egmont s'écria vivement, en leur montrant son pourpoint déjà découpé, qu'il s'était préparé à mourir volontairement. Il se plaça entre l'évéque d'Ypres et don Julian Romero, et sortit de la Maison du Roi, tenant à la main un mouchoir brodé et récitant le psaume Miserere mei, Deus.
Le régiment de Sicile et d'autres corps d'Espagnols, formant vingt-deux enseignes, étaient rangés en bataille sur la Place, mèches allumées, autour d'un échafaud entièrement couvert de drap noir et surmonté, aux deux extrémités, de longs pieux avec crochets de fer. Au bas de l'échafaud se tenait à cheval le prévôt de la cour, sa verge rouge à la main ; le bourreau, qu'une tradition a fait passer pour un valet de la maison d'Egmont, attendait sous l'échafaud même le signal qui devait lui être donné. Les issues de la Grand'Place étaient également gardées par des soldats espagnols ; en outre, des patrouilles parcouraient les rues principales, et deux enseignes se tenaient en réserve dans l'enceinte du palais. Contenu par ces forces redoutables, le