LIVRE XV
peuple paraissait abattu et morne ; du reste, toutes les rumeurs étaient étouffées par un incessant roulement des tambours. Le comte d'Egmont traversa lentement les rangs des Espagnols, saluant les capitaines et les soldats qui, à l'aspect du vainqueur de Gravelines marchant à l'échafaud, ne pouvaient contenir leur émotion. Une dernière illusion sembla éblouir l'infortuné seigneur. Se tournant vers Romero, il lui demanda sïl n'y avait point de grâce. Le mestre de camp secoua tristement la tête et haussa les épaules. L'évêque seul gravit, avec le comte d'Egmont, les degrés de l'échafaud, et tous deux allèrent s'agenouiller sur des coussins de velours noir placés devant un crucifix d'argent. Egmont pria son confesseur de réitérer jusqu'à trois fois \e Pater noster; puis, les larmes aux yeux, il lui demanda sa dernière absolution. Il se releva ensuite, ôta son manteau, et le jeta derrière lui ainsi que son chapeau et le mouchoir qu'il avait tenu à la main. S'étant remis à genoux, il baisa le crucifix que lui présentait son confesseur, se couvrit les yeux d'un petit bonnet, et, après avoir fait signe à l'évêque d'Ypres de se retirer, joignit les mains et attendit le coup fatal, en s'écriant : « In manus tnas, Domine, commendo spiritum meum. » Le bourreau, le glaive à la main, s'avança, et, d'un coup, abattit la tête du vaillant capitaine qui, deux fois, avait fait trembler la France. L'exécuteur se retira ensuite, tandis que l'on jetait un drap noir sur les dépouilles sanglantes, afin de les dérobera la vue du comte de Bornes.
Philippe de Montmorency n'avait pas montré d'abord la résignation de son ami. Lorsque la sentence du conseil des troubles lui fut communiquée, il se récria, dit-on, avec amertume contre le comte d'Egmont; et, quoique celui-ci ne pût l'entendre, l'apostropha en ces termes : <i Mon cousin, vous êtes bien cause « de tout ce mal : mais il n'y a remède ; patience, donc ! » Il avait aussi protesté contre l'arrêt, s'écriant qu'il avait bien
486 LES PAYS-BAS SOUS PHILIPPli II.
offensé Dieu, mais qu'il n'avait jamais offensé le roi. Enfin, il ne voulut pas dabord se confesser, prétextant qu'il lavait fait depuis longtemps à Dieu ; mais, à la suite de vives instances, il finit par se confier au curé de l'église de la Chapelle. Vers midi, l'exécution du comte d'Egmont étant accomplie, don Julian Romero et le capitaine Salinas allèrent chercher l'autre condamné. Le comte de Bornes, tenant à la main une toque milanaise, traversa les compagnies espagnoles en saluant aussi les personnes qu'il avait connues. Arrivé sur l'échafaud, il jeta les yeux sur le cadavre couvert d'un drap noir, et demanda si ce n'était pas celui du comte d'Egmont. Lorsqu'on lui eut répondu affirmativement, il murmura quelques mots en espagnol, s'agenouilla sur un des coussins, mit son bonnet devant ses yeux, et, pendant qu'il se recommandait à la miséricorde de Dieu, l'exécuteur lui trancha la tête.
En présence de ces terribles scènes, mille cris et gémissements étaient sortis du sein de la foule. Egmont surtout était pleuré non-seulement par les habitants de Bruxelles, mais aussi par les officiers et les soldats espagnols, qui avaient autrefois combattu sous ses ordres. On prétend que le duc d'Albe lui-même avait voulu assister secrètement à cette sanglante tragédie, et que, en voyant tomber la tête du comte d'Egmont, il n'avait pu retenir ses larmes. D'un autre côté , ceux qui penchaient vers les nouvelles doctrines admirèrent la fière contenance de Philippe de Montmorency.
La consternation augmenta lorsque , selon les termes de la sentence, on vit tout à coup les têtes des comtes d'Egmont et de Hornes attachées aux poteaux. Bien que deux enseignes d'Espagnols fussent demeurées sur la place, plusieurs des assistants allèrent pieusement tremper des linges dans ce sang qui, à leurs yeux, avait coulé pour les libertés des Pays-Bas. Les têtes restèrent exposées jusqu'à trois heures de l'après-midi. On les