‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe IIChapitre 108 sur 159 · LIVRE XV (15G · texte numérisé non relu

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d'Albe lui-même , ému de compassion pour la veuve et les enfants du vainqueur de Gravelines, écrivit au roi, le 9 juin, en lui retraçant les détails de l'exécution : « Je ne crois pas qu'il y ait « aujourd'hui sur la terre une maison aussi malheureuse ; je ne « sais même si la comtesse aura de quoi souper ce soir. On la <c tient ici, ajoutait-il, pour une sainte femme, et il est certain <i que, depuis la détention de son mari, il y a eu peu de nuits où <t elle et ses filles ne soient sorties nu-pieds , pour aller prier « dans tous les lieux de dévotion qu'il y a en cette ville. » 11 suppliait le roi de leur accorder de quoi vivre, la dot de la comtesse ne suffisant point pour la soutenir avec ses enfants pendant une année '.

La comtesse d'Egmont devait ressentir d'autant plus vivement le malheur qui venait de l'atteindre qu'elle avait espéré, jusqu'au dernier moment, que l'intervention des princes allemands l'emporterait sur les ressentiments du roi et des Espagnols. L'empereur Maximilien II lui avait même envoyé un de ses gentilshommes pour l'assurer qu'elle n'avait rien à craindre, et qu'elle ne devait pas être en peine du sort de son époux ^ Cruellement déçue de cet espoir et devenue veuve, sans ressources , obligée de vivre des aumônes que lui faisait le duc d'Albe, la comtesse d'Egmont chercha un asile au monastère de la Cambre, oii deux de ses filles prirent même le voile. Surmontant enfin sa douleur, elle se résigna à invoquer elle-même la pitié de Philippe 11. La misère oii elle se trouve , étant devenue veuve avec onze enfants, abandonnée de tous, hors de son pays et loin de ses parents, l'avait empêchée, écrivit-elle , le 30 juin , d'envoyer plus tôt au roi la dernière et très-humble requête de son défunt mari ; elle exprimait ensuite l'espoir que le monarque permettrait que ses

' Correspondance de Philippe II, t. II, p. 28. ^ Supplément à Slrada, t. I^'-, p. 252.

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enfants s'employassent à son service, lorsqu'ils en auraient l'âge. Le 3 juillet , elle s'adressait en des termes semblables au duc d'Albe pour le supplier d'envoyer au roi la dernière requête de son mari, ainsi que la lettre qu'elle y avait jointe. Elle lui recommandait aussi une requête qu'elle lui faisait présenter pour demander la restitution à ses enfants des biens qui, par succession légitime, devaient leur appartenir '.

Le duc d'Albe avait suivi inflexiblement les ordres formels du roi, qui lui prescrivaient de faire mourir les comtes d'Egmont et de Hornes. Mais ce ne fut pas sans remords que, parvenu au dénoûment du procès , il se vit en demeure de faire tomber les têtes illustres du vainqueur de Gravelines et de son compagnon. Ce visage de bronze révéla, cette fois, de poignantes émotions et l'on vit des larmes dans ces yeux qui exprimaient ordinairement le dédain et la cruauté ^ Le lieutenant de Philippe II semblait comme efîrayé du rôle qu'il avait assumé. Il disait à son maître que les dernières exécutions avaient imprimé

I Correspondance de Philippe 11, t. II, p. 31.

^ On peut sans doute se fier au témoignage de Morillon qui était, en général, bien informé. Rendant compte au cardinal de Granvelle, le 7 juin, de l'exécution des deux seigneurs, Morillon lui disait en substance tenir de Hesseie que « lorsqu'on avait proposé au duc d'Albe la clémence, il avait « dit que la maladie qu'il avait eue ne provenait pas de la défaite de Frise, « encore qu'il sentît extrêmement que la perte de M. d'Arenberg était « irréparable ; mais de l'impression que lui avait fait éprouver le com- « mandement si exprès , que lui avait fait le roi , d'exécuter la sentence : « qu'il avait suggéré, de tout son pouvoir, la mitigation, et qu'on lui avait « répondu que, s'il ne s'était agi d'autre offense que celle touchant le roi, « le pardon eût été facile, mais qu'on ne pouvait pardonner l'offense si « grande faite à Dieu. » Morillon ajoutait que « plusieurs l'avaient assuré » que le duc avait versé des larmes aussi grosses que pois pendant que se <( faisait l'exécution. « {Supplément aux archives de la maison d'Orange- Nassau , p. 81 .)

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dans les esprits une terreur si grande, que le peuple se persuadait qu'on allait gouverner par le sang à perpétuité , et cette opinion lui paraissait dangereuse, car aussi longtemps qu'elle serait dominante, les sujets, ajoutait- il, ne pourraient aimer le roi. Il ne laissait pas ignorer non plus que le commerce coinmençait ù souffrir, parce que les étrangers n'osaient pas confier des marchandises aux négociants du pays, de crainte de confiscation. Entre ceux-ci même , poursuivait-il, il n'y avait plus de confiance du frère au frère, ni du père au fils '.

Oui , une impression terrible avait été produite par tant de cruautés. Et bien que la multitude, d'abord sous l'accablement de la terreur, n'osât point exprimer partout et ouvertement les sentiments qui l'agitaient, on ne pouvait douter que l'exécution des comtes d'Egmont et de Hornes n'accrût l'aversion que les Pays- Bas ressentaient contre les Espagnols. Toute la noblesse , sans excepter même les seigneurs qui avaient consenti à servir sous le duc d'Albe, toute la noblesse ne devait-elle pas se sentir atteinte, en voyant tomber les têtes de ceux qui, par leurs ancêtres et par eux-mêmes, avaient rendu de si grands services! Toute la nation ne devait-elle pas ressentir profondément l'outrage qui lui était fait, en voyant « fichées sur deux fourches de bois !> les têtes de ces personnages illustres , qui avaient racheté leurs fautes passées par une mort héroïque et à qui on ne pouvait ravir l'honneur d'avoir défendu l'indépendance et les libertés des Pays-Bas ! Y a-t-il, disait le prince d'Orange, cœur humain, si dur qu'il soit, qui ne se laisse amollir et émouvoir par cette tyrannie ' ?

Guillaume de Nassau exprimait aussi l'espoir que Dieu ne

1 Lettre secrète du duc d'Albe au roi, du 9 juin 1568, dans la Correspondance de Philippe 11, t. II, p. 28.

- Archives de la maison d'Orange Nassau, t. III, p. 244. A Madrid et à

laisserait point sans vengeance, de si grandes et si monstrueuses cruautés. Mais il fallait que le peuple secondât les justes desseins de la Providence, en aidant les hommes courageux qui s'annonçaient comme les libérateurs des Pays-Bas. Cette espérance fut alors déçue, et l'abattement du peuple rendit stérile la victoire de Heyligerlée.

Cependant Louis de Nassau , se flattant toujours que les bourgeois de Groningue se déclareraient pour lui , s'obstina à rester devant cette place. Il la fît même attaquer en deux endroits : mais ses efforts furent vains, car il manquait d'artillerie de siège, et son armée n'était pas suffisante pour intimider la forte garnison qui défendait la ville. Bientôt les assiégés prirent eux-mêmes l'ofTensive et firent plusieurs sorties couronnées de succès. Le prince d'Orange, qui n'avait pas encore pu rassembler l'armée avec laquelle il devait seconder son frère, blâmait vivement le siège de Groningue. Il envoya Marnix de Sainte- Aldegonde auprès de Louis de Nassau pour lui conseiller de renoncer à cette entreprise sans espoir , et de songer plutôt à faire face aux préparatifs de l'ennemi. Il était d'avis que son frère se retirât en quelque place bien fortifiée, comme Enkhuyzen, jusqu'à ce qu'il pût lui-même se mettre en campagne, et dans l'hy-

Rome, on était loin cependant de se laisser amollir. Il résulte d'une dépêche adressée, le 2o juin '1568, par l'ambassadeur Fourquevaux à Charles IX, que les comtes d'Egmont et de Hornes n'avaient été « regrettez ni plaints aucunement » à la cour d'Espagne. — Le témoignage de Hopperus ne contredit pas formellement cette information, pour ce qui concerne l'insensibilité du roi [Epistolœ ah Hispania, p. -181). — D'autre part, on lit dans une dépêche de l'ambassadeur don Juan de Çuûiga, écrite de Rome, le 25 juin aussi : « Sa Sainteté a beaucoup approuvé les sentences publiées contre les absents, et l'exécution faite des prisonniers de Vilvorde Depuis, on a dit ici, d'après des nouvelles de Venise, que les comtes d'Egmont et de Hornes avaient été exécutés , ce dont je crois que Sa Sainteté ne se réjouira pas moins. » Correspondance de Philippe H, t. II, p. 30.

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pothèse où l'on ne pourrait plus résister aux forces supérieures des Espagnols, il conseillait de prévenir un désastre certain , en se réfugiant dans les pays d'Emden, de Brome ou d'Oldenbourg'. Mais Louis de Nassau ne tint pas suffisamment compte de ces recommandations. Il persévéra dans son entreprise, tandis que le duc d'Albe, de son côté , pressait la marche des renforts qu'il envoyait au secours de Groningue. Chiappin Vitelli était arrivé le premier, avec de la gendarmerie et le régiment du comte d'Everstein. Quoique subordonné au comte de Meghem, il devait prendre la direction de toute l'infanterie et de la cavalerie espagnole, afin que, par l'unité du commandement , la discipline fût promptement rétablie parmi ces troupes étrangères. Le nouveau chef punit sévèrement les capitaines du régiment de Sardaigne, qui avaient exercé une si funeste contrainte sur le comte d'Arenberg, et, malgré les provocations incessantes des gueux, refusa de hasarder une nouvelle bataille. Il voulait attendre l'arrivée de la cavalerie du duc Éric de Brunswick et surtout du corps d'expédition, dont le duc d'Albe lui-même allait prendre le commandement. Le camp des gueux s'était aussi renforcé de cinq cents arquebusiers amenés par le comte de Hooghstraelen, et qui, avec d'autres renforts, élevèrent l'armée à plus de onze mille hommes. Mais l'argent manquait, et la solde des troupes restait toujours en souffrance. Louis de Nassau, pour obvier à cette pénurie, s'adressa à deux des districts ou bailliages qu'il dominait. A l'un, il commanda de lui fournir 6,000 florins, et à l'autre, 4,000, menaçant de brûler les maisons des paysans qui n'obtempéreraient point à cette injonction. Il commanda, en outre, à tous les tributaires des monastères et gens d'Église de lui apporter le montant de leurs redevances. A ces mandements, le duc d'Albe en fit opposer d'autres par lesquels il défendait d'obéir

' Archives rie la maison d'Orange-Nassau, t. III, pp. 227-237 et 257-261.

aux injonctions de Louis de Nassau, menaçant, à son tour, les contrevenants de leur faire payer le double des contributions exigées, et de les punir arbitrairement. La plupart des paysans vinrent néanmoins en aide à Louis de Nassau ; mais leurs offrandes, réunies aux contributions forcées, furent très-insufïîsantes '. Louis de Nassau et le comte de Hooghstraeten avaient essayé aussi de détacher du parti espagnol le comte de Meghem, qui commandait à Groningue. Le 25 juin, ils lui adressèrent une lettre pressante où ils l'exhortaient à ne point concourir à l'asservissement des Pays-Bas et à ne point favoriser l'exécrable tyrannie du duc d'Albe. Mais cette démarche n'eut aucun succès '.

' Voir, pour les détails , Correspondance du duc d'Albe sur l'invasion de la Frise, etc., pp. 97 et suiv. ; — Van Meteren, fol. 60 v. et suiv. ; — Grande chronique de Hollande, t. II, pp. 201-202;— Bor, t. l^^, fol. 175-176.

2 Louis de Nassau et Hooghstraeten disaient , en substance , que, se rappelant la communauté de vues qui existait autrefois entre eux et le comte de Meghem, en tout ce qui concernait le service du roi ainsi que la conservation de la liberté et des privilèges des Pays-Bas, ils ne pouvaient assez témoigner leur étonnement de le voir maintenant entreprendre, par les armes, tout le contraire et seconder « une si énorme et si exécrable tyrannie. » Ils l'adjuraient de faire un retour sur lui-même et de combattre pour la patrie, au lieu de favoriser l'ambition d'une nation étrangère , ennemie de toute justice , comme d'innombrables exemples le démontraient en diverses provinces où elle avait régné et dominait encore. Ils le priaient avec instance de se souvenir de la cause qu'il avait défendue autrefois avec eux , et de déchirer le bandeau qui l'empêchait de voir ce qui importait tant à son honneur et au salut de son âme. Le comte de Meghem se borna à notifier la réception de cette lettre, disant que, pour répondre, il avait besoin du consentement du duc d'Albe. Il s'empressa, d'ailleurs, de l'envoyer au lieutenant de Philippe II , lui demandant humblement la permission d'y répondre, s'il le jugeait opportun. Du reste , il avait soin de faire remarquer que sa conduite, depuis le commencement des troubles, prouvait bien qu'il n'avait pas été de l'opinion des comtes de

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