LIVRE XV (1568). 50î
tellement frappé, tomba aux pieds de Guillaume de Nassau, qui lui-même fut couché en joue et courut un grand danger ; la balle dirigée contre sa poitrine vint briser le pommeau de son épée '. Cependant l'armée passa le Rhin et, par le territoire de Cologne et d'Aix-la-Chapelle, se dirigea vers la Meuse.
Guillaume de Nassau se proposant d'entrer dans les Pays-Bas par la principauté de Liège, il lui importait beaucoup que la capitale de ce pays, où la réforme avait de nombreux adhérents, se prononçât en sa faveur et lui ouvrît ses portes. C'eût été peutêtre le signal d'un vaste soulèvement dans les provinces occupées par les Espagnols. Pour réaliser ses plans , le prince comptait particulièrement sur l'épée de Guillaume de la Marck, S' de Lumey et de Seraing, et sur l'habileté d'André Bourlette, ancien receveur général du Limbourg. Le premier se signalait par une haine implacable contre les Espagnols et les catholiques ; il avait même juré, disait-on, de ne point se laisser couper la chevelure avant d'avoir vengé les comtes d'Egmont et de Hornes. Le second, André Bourlette, issu également d'une famille patricienne, avait été récemment banni à perpétuité, comme suspect d'hérésie. Cependant, il conservait encore de nombreux amis, à Liège, parmi ceux qui inclinaient vers les doctrines nouvelles. Bourlette, ayant rejoint Lumey et d'autres exilés à Aix-la-Chapelle, eut, dans cette ville , d'importantes entrevues avec le prince d'Orange. Guillaume lui confia les fonctions de munitionnaire général de son armée et le chargea d'user de son influence à Liège, pour obtenir le passage par cette ville. Le S'' de Lumey devait se charger ;
ensuite de renverser l'autorité de l'évéque et s'emparer du gou- \
vernement. Bourlette vit également, à Aix-la-Chapelle, son gen-
' Van Meteren, fol. 62 ; — Van Vloten, de Nederlanden onder koning Filips II, p. 274 ; — Archives de la maison d'Omnge-Nassau, t. Ht, p. 291 ; — Correspondance de Philippe II, t. II, p. 42.
blO LES PAYS-BAS SOCS PUILIPPK II,
dre,. Jean de Somme, contrôleur du château d'Anvers. On présume que ce dernier fut associé au complot , et qu'il promit d'incendier la forteresse où il résidait, si le duc d'Albe éprouvait un échec. Le prince d'Orange étant venu s'établir au château de Withem, sur la rive droite de la Gheule, des députés de Liège lui furent amenés par Bourlette. Guillaume leur donna communication de la lettre qu'il se proposait d adresser aux bourgmestres, jurés et métiers de la ville. Ils refusèrent toutefois de s'en charger, pour ne point se mettre en rébellion ouverte contre l'autorité du prince évêque. Guillaume prit alors le parti d'envoyer cette lettre par un trompette. Elle portait la date de 4 octobre, annonçait l'intention du prince de combattre le duc d'Albe, dont la tyrannie inouïe menaçait également l'indépendance des États voisins, et priait les Liégeois d'accorder, pour l'armée libératrice, le passage par la ville, ainsi que des vivres ; le prince s'engageait à tenir la main à ce que ses soldats s'abstinssent de toute violence '. Arrivé à la porte d'Amercœur, le trompette y trouva le maj-eur Henri de Berlaymont, c'est-à-dire le représentant de l'évêque, avec les deux bourgmestres de la ville. Interpellé par Berlaymont, le trompette répondit qu'il n'avait rien à démêler avec le mayeur ni avec son maître, et que son message s'adressait au conseil de la cité. La lettre du prince d Orange fut effectivement communiquée au conseil par les deux bourgmestres ; mais l'attitude énergique du mayeur, les exhortations de plusieurs nobles venus au sein même de l'assemblée pour défendre les prérogatives de l'évêque, et les disposiliqns déjà prises pour déjouer le complot , ne permirent point aux adhérents du
' Voir cette lettre dans la Correspondance de Guillaume le Tacilurne, t. III, p. 19. Pour le récit de l'expédition, nous avons eu recours aux indications précises consignées dans la relation du secrétaiie d'Élat Courtewille. Jbid., pp. 319-337. La correspondance du duc d'Albe avec l'évêque de Liège {ibid., pp. 338-366) fournit aussi des renseignements intéressants.