‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe IIChapitre 122 sur 159 · LIVRE xvr (15C · texte numérisé non relu

LIVRE xvr (15C

de le justifier. Il était le principal auteur des ligues, conjurations, tumultes et séditions qui avaient eu lieu aux Pays-Bas ; à lui devaient être imputés tous les maux, dommages, vols, sacrilèges, violations de temples et méfaits dont ces provinces avaient été le théâtre. Ne s'était-il pas efforcé en outre d'exciter la haine de quelques princes de l'Empire contre le roi ? N'avait-il pas levé une armée et envahi les États du roi ? Des crimes aussi énormes fermaient la voie à toute clémence '. En remettant cette réponse à l'archiduc, Philippe déclara qu'elle était générale pour que l'empereur pût la montrer, mais qu'il avait cru devoir, dans un écrit particulier, destiné à l'empereur seul, rappeler certains points de la négociation et les motifs qu'il croyait avoir de s'en plaindre. Il fit ensuite des observations verbales touchant la manière de se conduire de l'empereur, relativement à la religion. Il était persuadé, disait-il, que l'empereur était un prince chrétien et catholique ; cependant il devait faire remarquer que ce monarque, soit pour ménager les princes de l'Empire, soit pour d'autres raisons d'État , ne faisait pas à cet égard les démonstrations extérieures que les choses de la foi requéraient, et, par là, il donnait occasion à ce que, dans le monde, on le jugeât diversement. Il pria l'archiduc de faire sur ce point des représentations à son frère '. Dans son Mémoire particulier, Philippe déclarait qu'il ne se serait jamais persuadé et n'aurait cru possible que le prince d'Orange, avec l'intention de prendre les armes et d'envahir les États de son seigneur naturel, eût pu rassembler une armée en Allemagne ; qu'il eût été aidé, dans cette intention , par des princes, villes et particuliers de l'Empire, et que l'autorité de Sa Majesté impériale n'eût pu suffire pour y mettre obstacle. 11 avait été de même peiné de voir que des am-

> Correspondance de Philippe II, t. II, pp. 55-57. ^ Ibkl., t. II, p. 67.

bassadeurs avaient été envoyés au prince d'Orange sur un pied d'égalité avec le duc d'Albe, et qu'on avait fait en sa faveur une démonstration telle que la venue à Madrid d'un personnage aussi considérable que l'archiduc. Mais ce qui lui causait surtout un vif chagrin , c'était que l'empereur eût voulu le persuader de procéder, dans les matières religieuses, avec douceur et tolérance , à l'exemple de ce qui s'était fait en d'autres pays. L'empereur devait savoir qu'aucun respect humain, aucune considération d'État, aucune chose enfin de ce monde ne pourrait jamais le faire dévier, d'un seul pas, du chemin qu'il suivait et entendait suivre toujours dans ces matières, et avec tant de fermeté, que non-seulement il n'accueillerait pas de conseil ni de suggestion en sens contraire, mais encore qu'il les recevrait avec déplaisir ' . Le 23 janvier, l'archiduc déposa entre les mains de Philippe II une réplique à sa réponse. Il y exposait qu'on accuserait le roi lui-même des malheurs des Pays-Bas jusqu'à ce qu'il eût ordonné qu'on cessât de mettre à mort tant de pauvres gens. Il se plaignait, en outre, delà rigueur odieuse et outrée avec laquelle on avait procédé contre ceux qui étaient prévenus de rébellion : jamais , ou du moins très- rarement, il ne s'était vu en Allemagne que des personnes illustres eussent été condamnées à mort , si graves que fussent leurs délits. Ces mesures rigoureuses excitaient des plaintes d'autant plus vives que ces nobles seigneurs avaient été condamnés par des juges très-suspects, et malgré toutes les exceptions qu'ils avaient proposées. Quant au prince d'Orange, larchiduc aurait bien voulu n'en plus rien dire : mais les ordres de l'empereur ne lui permettaient pas de se taire. Il priait le roi de ne point dédaigner les prières de tant d'intercesseurs, tels que Sa Majesté Impériale, les électeurs et les princes de l'Empire. L'arrangement proposé pouvait se faire sans que

' Co7respoHdance de Philippe 11, t. II, p. 58.

LivitE XVI (1o69). S27

l'honneur, la dignité et la réputation du roi en souffrissent ; tandis que, plus tard, il pourrait rencontrer de nouvelles difficultés. Déjà on commençait à parler en Allemagne d'une guerre commune à tout l'Empire. Il était donc de l'intérêt du roi de modifier promptement le gouvernement des Pays-Bas, et de restituer à ces provinces leurs anciens privilèges '. L'archiduc avait cru aussi devoir répondre, de main étrangère et en latm, au mémorial particulier que le roi lui avait remis ; et, dans cette réplique, il insistait sur les raisons contenues dans ses instructions. Philippe II fut surtout blessé de cette dernière démarche. Il fit sentir à l'archiduc qu'il avait commis une indiscrétion, en communiquant le mémorial particulier à d'autres, surtout après qu'il lui avait recommandé de n'en donner connaissance qu'à l'empereur seul.

Mais au moment même oii Philippe II se plaignait avec le plus d'amertume des conséquences fâcheuses de la mission confiée à l'archiduc Charles, de nouvelles instructions de l'empereur vinrent rétablir l'union entre les deux branches de la maison d'Autriche et assurer la prédominance de la politique espagnole. L'archiduc fut chargé de faire connaître à Philippe II que l'empereur serait heureux de le voir épouser la princesse Anne, sa fille aîné. Le roi accueillit très-favorablement une proposition qui annonçait déjà une modification très-sensible dans les vues politiques et religieuses de Maximilien. Il répondit que, s'il n'avait égard qu'à sa satisfaction personnelle, il resterait en l'état où il était , mais que , ayant si peu de successeurs et aucun enfant mâle, il se réjouissait, pour le bien de ses royaumes, de l'ouverture qui lui était faite. Du reste, il témoigna sa satisfaction à l'archiduc en lui faisant don de 100,000 ducats ^ Quant

' Correspondance de Philippe II, t. H, pp. 59-60.

2 Ibid., t. II, pp. 67-68. — L'archiduc quitta Madrid le 4 mars 156?.

î>28 LES PAYS-nAS sous PHILIPPE II.

à Maximilien, dès qu'il connut avec certitude le dessein de Philippe II d'épouser la princesse Anne, il manda en sa présence le cardinal Commendon , légat de Pie V, et protesta publiquement qu'il voulait vivre et mourir dans la foi catholique '. Il désavoua et blâma hautement les entreprises du prince d'Orange. Il assura Philippe II que, en lui envoyant une ambassade, il n'avait voulu qae satisfaire aux instances réitérées et aux pressantes exhortations des électeurs et princes de l'Empire, Il ajoutait même qu'il tenait la justification ou déclaration du roi sur les affaires de Flandre, fondée, pour la plus grande partie, en raison et en justice \

L'intervention du chef de l'Empire en faveur des Pays-Bas opprimés par le duc d'Albe, resta donc complètement stérile. Elle ne renversa point le conseil des troubles ; elle ne rendit point plus humain le lieutenant de Philippe II. Il continua à diriger des poursuites impitoyables contre tous ceux qui avaient participé aux troubles passés ou qui avaient laissé suspecter leur foi : les uns étaient ignominieusement attachés au gibet, les autres étaient décapités, noyés ou brûlés K Le duc d'Albe puisait d'ailleurs une audace nouvelle dans les félicitations que les états des provinces et les magistrats des villes lui adressaient bassement, à l'occasion des services qu'il avait rendus à la patrie, en repoussant le prince d'Orange ! La peur avait alors glacé et comme éteint les plus nobles sentiments. En ces jours néfastes, la délation jetait le trouble et la douleur dans la plupart des familles, et l'on voyait des gens qui, pour gagner la faveur des Espagnols, allaient dénoncer les amis mêmes avec lesquels ils fréquentaient

' De Falloux, Histoire de saint Pie V, t. II, p. 107. ^ L'empereur au roi, de Vienne, 26 mai 1S69, dans la Correspondance de Philippe 11, t. îî, p. 92.

' Van Mbteren, fol. 63 v.

Page 1