LIVRE XVI
le lieu de l'exécution '. Le duc d'Albe tenait à imposer la résignation à ses victimes et à faire croire qu'ils acceptaient, comme juste, la sentence qui les vouait au bûcher ou au gibet. Il s'était d'abord contenté de bâillonner les hérétiques et les autres condamnés qui montraient trop de fierté en marchant au supplice; ce moyen ne lui paraissant pas assez sûr. il ordonna de leur brûler le bout de la langue ' ! . . .
Tout en louant et en excitant même son lieutenant, Philippe Il prétait quelquefois encore l'oreille aux suggestions plus modérées du cardinal de Granvelle. Or, celui-ci insistait depuis longtemps pour que l'on mît un terme à l'épouvante qui régnait dans les Pays-Bas, et que Ton prévînt, par une anmistie, la dépopulation de ces provinces. D'un autre côté, Philippe II, tout en conservant sa roideur vis-à-vis des princes de la maison impériale, sentait pourtant l'utilité, à la veille de son mariage avec l'archiduchesse Anne d'Autriche, de faire à l'Allemagne quelques concessions apparentes. L'archiduchesse devant traverser les Pays-Bas pour se rendre en Espagne, il ne convenait point d'ailleurs de lui montrer un peuple plongé dans la consternation. Le 18 février 1569, le roi fit savoir au duc d'Albe qu'il était temps d'accorder le pardon général, et lui commanda de transmettre, sans retard, à Madrid, le projet dont la rédaction
1 Histoire de Bruxelles, t. l*-'-, p. 419.
■■' Cette injonction est répétée dan? une lettre adressée par le duc d'Albe au conseil de Flandre, le 13 août 1371 . Après avoir exigé que le conseil et tous les magistrats de la province assistent l'inquisiteur Titelman, chaque fois qu'ils en seront requis par lui, et ordonné que les hérétiques livrés par l'inquisiteur ou les autres juges ecclésiastiques au juge séculier, soient exécutés dans les vingt-quatre heures, le duc ajoutait : « ... AfRn que les hérétiques, allans ou cheminans vers le lieu destiné à leur exécution, ne sèment leur venin et soyent de schandal à la commune, pour leurs blasphèmes et proiios erronez, leur ferez brasier le boult de la langue d'umj fer candaiit^
avait été confiée à Viglius '. Le duc répondit, le 19 mars, qu'il n'était pas d'avis que le roi accordât le pardon général, comme Granvelle le lui conseillait ; il objectait que, d'après son sentiment, le moment n'était pas encore venu pour cette mesure ^ Le projet, minuté par Viglius, fut cependant envoyé de Bruxelles à Madrid et communiqué au conseil d'État. Il souleva de graves objections. Les ministres belges, qui résidaient à la cour d'Espagne, furent d'avis que le projet envoyé de Bruxelles ne répondait point à tant de promesses de clémence , aux urgentes instances des princes de TAllemagne et à une si longue attente; que tant d'exceptions, enfin, rendaient la grâce plus stérile qu'il ne fallait ^ Mais, loin de se rendre à ces raisons, les conseillers espagnols trouvaient, de leur côté, que l'on avait encore montré trop d'indulgence à Bruxelles, et ils modifièrent le projet à l'insu de Tisnacq et de Hopperus. Enfin, le 18 novembre 1569, le roi envoya au duc d'Albe quatre projets différents de pardon général, en lui prescrivant de choisir, selon les circonstances, entre ces quatre ordonnances, qui étaient plus ou moins étendues dans la grâce qu'elles accordaient 4. Le duc, cependant, ne s'empressa
de sorte que la parole formée leur faille... » {Correspondance de Philippe II, t. II (appendice), p. 688). Il n'y a donc aucune exagération dans les détails horribles recueillis par Van Meteren, fol. 60 v». Le secrétaire Albornoz nous apprend, au surplus, que les protestants écumaient en entendant seulement le nom du duc d'Albe (Correspondance de Philippe II, t. II, p. 317).
' Correspondance de Philippe II, t. II, p. 63. « Ce sera, disait ce prince, un moyen d'apaiser les Allemands , qui sont dans l'opinion que je veux dépouiller les naturels du pays de leurs biens , pour les donner aux Espagnols. »
^ Correspondance de Philippe II, t. II, p. 74.
^ Lettre du conseiller Tisnacq au président Viglius , de Madrid, 1.5 mai 4569. Documents historiques , t. XII (archives de l'État).
'■ Correspondance de Philippe II , t. II , p. 143. Le roi recommandait au duc d'avoir soin que les trois projets dont il ne se servirait point fussent