LIVRE XVI
il eût une confiance entière, et, sous le sceau du secret, leur fit donner lecture par son secrétaire d'une condamnation forgée dans l'ombre, comme un acte devant lequel la conscience se révoltait. Cet arrêt fut ensuite envoyé à Philippe II avec une dépêche datée du 18 mars où le duc d'Albe disait qu'il n'avait pas voulu que la condamnation de Montigny fût connue d'aucune autre personne, jusqu'à ce qu'il eût été informé des intentions du maître. Il joignait, au surplus, l'original de l'arrêt, avec une commission rogatoire, pour le faire notifier au condamné. Et comme le roi ordonnerait sans doute que l'exécution se fit en Espagne, attendu que dans les Pays-Bas la chose servait difficile^ il n'avait, ajoutait le duc, qu'à remettre sa cédule royale à qui il lui conviendrait, pour que le ministre de sa volonté prît connaissance de la commission rogatoire et y donnât suite '.
Philippe II reçut la dépêche du duc d'Albe pendant qu'il voyageait en Andalousie. Quoique bien déterminé à seconder le projet homicide de son lieutenant , il laissa cette lettre sans réponse jusqu'après son retour àl'Escurial. Le 30 juin , il fit enfin savoir au duc qu'il approuvait ses précautions pour que l'affaire restât secrète jusqu'à ce qu'il eût signifié sa volonté. Quoique les crimes de l'accusé fussent bien établis, disait-il, quelques considérations qui s'étaient présentées à son esprit l'avaient engagé à différer l'exécution de la sentence jusqu'à son arrivée à l'Escurial et encore , maintenant, il n'avait pas pris de détermination sur l'époque ni sur la manière. Il importail donc de ne rien publier dans les Pays-Bas jusqu'à ce qu'il lui en donnât avis ^ Philippe jugea convenable de consulter quelques-uns de ses ministres sur l'opportunité et le mode de l'exécution. Tous émirent l'opinion qu'il n'était pas opportun de recommencer à verser le sang ni
' Correspondance de Philippe II, t. II, pp. 123 et 124. 2 Ibid., t. II, p. \3ii.
de donner lieu aux sentiments pénibles et douloureux quepiuuveraient non-seulement les parents et les amis de Montigny, mais encore tous les naturels des Pays-Bas, dont le mécontentement et les murmures seraient d'autant plus grands que le condamné, se trouvant en Espagne, on ne manquerait pas de prétendre que tout s'était fait par compérage , et qu'il avait été sacrifié sans pouvoir se défendre juridiquement. Au lieu de conclure de cet avis, qu'il devait user de clémence, Philippe II en inféra que l'arrêt devait être exécuté « avec aussi peu de bruit que possible. » Ce furent ses expressions. La majorité du conseil , connaissant la détermination du roi, opina alors pour qu'on eût recours au poison ; mais Philippe objecta que, en suivant cette marche, on ne ferait pas un acte de justice. Il exprima entin la volonté que le condamné subît, en prison même, le supplice du garrote ', mais d'une manière assez secrète pour que personne n'en eût jamais connaissance, et qu'on crût qu'il était mort de sa mort naturelle '.
Le mariage du roi avec Anne d'Autriche devant s'accomplir à Ségovie, il fut résolu que Montigny serait transféré du château de cette ville à la forteresse de Simancas, prison d'État, située à deux lieues de Valladolid. Don Eugenio de Peralta, gouverneur du château de Simancas, reçut, le 17 août, l'ordre écrit de se transporter à Ségovie et de se faire livrer le prisonnier. Montigny fut placé dans une voiture, sous l'escorte de deux alguazils et de quatre arquebusiers; et, pour mieux s'assurer de sa personne, Peralta eut l'indignité de le faire mettre aux fers. Le roi n'en avait pas donné l'ordre, et il en fut contrarié, dit la relation
' Ce geure de .«supplice consiste à étrangler le patient au moyen d'un collier de fer.
2 Relation officielle de la mort du S»- de Montigny, faite à Madrid, le 2 novembre 1 570 , et envoyée au duc d'Albe , dans la Correspondance de Philippe H, t. Il, p. 160.