LIVRE XVI (1570). SG
genio de Peralta s'empressa de publier que le baron de Montigny avait succombé à la maladie dont il était atteint. Du reste, il prit la précaution de faire revêtir le cadavre de l'habit de saint François, afin de cacher les marques de la strangulation , et il attendit que le soir fût venu pour le transporter en l'église du Saint-Sauveur, à Simancas. En remettant la dépouille du supplicié entre les mains du curé, don Eugenio déclara que le S"' de Montigny était trépassé le matin, comme cela était notoire et public : il fit ensuite découvrir le visage pour que l'identité fût constatée; puis l'inhumation eut lieu dans la chapelle principale. Tout étant fini, le gouverneur du château de Simancas adressa au roi deux lettres, dans lesquelles il racontait la prétendue maladie de son prisonnier, ainsi que le résultat fatal qu'elle avait eu. Ces lettres étaient destinées à être montrées à Madrid et à Bruxelles. Philippe écrivit lui-même au duc d'Albe (de l'Escurial, le 3 novembre 1 570) : « Toutes les mesures ont été si bien prises « que, jusqu'à présent, il n'y a personne qui ne croie que Mon- « tigny est mort de maladie. C'est ainsi que le duc l'annoncera « aux Pays-Bas, en montrant indifféremment, et avec dissimu- <c lation, les deux lettres de don Eugenio de Peralta. Si les senti timents de Montigny étaient conformes à ce qu'il a témoigné « extérieurement, selon le rapport du religieux qui i'a confessé, «( il est à croire que Dieu aura pitié de son âme ! Le duc fera <i maintenant décider sa cause, comme s'il fût mort naturelle- <c ment, ainsi qu'il l'a fait pour le marquis de Berghes '. » Leduc d'Albe ne manqua point d'obéir à ces injonctions. Une sentence du 22 mars 1571, rendue et prononcée à Bruxelles, condamna la mémoire de Floris de Montmorency, trépassé de mort naturelle au château de Simancas, et déclara tous ses biens confisqués \
1 Correspondance de Philippe 11, t. II, p. 102.
2 Ibid., t. II, p. 171.
Philippe II , sûr de ses complices , se flattait que personne ne découvrirait jamais le terrible secret que Montigny avait emporté dans le tombeau. Il réussit, en effet, à tromper ses contemporains et à dérouter les annalistes les plus sagaces. Mais une action aussi exécrable ne devait point rester impunie. La Providence a voulu que de la forteresse même de Simancas , oii s'est accompli le meurtre de Montigny , sortissent les pièces vengeresses qui accablent Philippe II et livrent sa mémoire à toute la rigueur de la postérité ' .
Dans les Pays-Bas, le duc d'Albe continuait, malgré l'amnistie, ses cruelles proscriptions. Et, comme si aucune épreuve ne devait être épargnée à ces provinces, alors si malheureuses, les éléments paraissaient se conjurer avec le terrible lieutenant de Philippe II pour achever leur ruine. Le jour de la Toussaint (1570), la mer, soulevée par un effroyable ouragan, rompit ses digues, inonda la plus grande partie de la Hollande et de la Frise, menaça d'en-
' Ces documents sont insérés dans le second volume de la Correspondance de Philippe II , et aussi dans la Coleccion de documentos ineditos para la historia de Espana (Madrid, '1844). M. L. de Viel-Castel a fait des pièces insérées dans la collection espagnole l'objet d'un travail remarquable , publié par la Revue des Deux-Mondes (1846 , t. III) , sous le titre de : La justice politique en Espagne sous Philippe II ; mort de Montigny. De son côté , M. Gachard a également mis en œuvre , avec une haute droiture , les documents précieux qu'il avait recueillis à Simancas. Voir sa Notice sur la mort de Floris de Montmorency, baron de Montigny et de Leuze , dans les Bulletins de l'Académie royale de Belgique, t. XIX. Selon la remarque de M. Gachard , les annalistes espagnols , pas plus que les historiens des Pays-Bas, ne surent, d'une manière positive , ni le temps et le lieu où Montigny avait cessé de vivre , ni quel avait été le genre de sa fin. Herrera le fait mourir à Médina del Campo ; Strada lui fait trancher la tête à Ségovie ; Bor prétend aussi qu'il fut décapité, et fixe la date de sa mort à 1568 ; enfin, Van Meteren , qui a le plus approché de la vérité, rapporte que Montigny fut transféré de Ségovie au château de Simancas,
LivnE XVI (1570). 5G7
gloutir les iles zélandaises, et répandit dans ces contrées la désolation et la mort '.
Le duc d'Albe, cependant, croyait être au terme de sa mission. Il se faisait ériger, dans la citadelle d'Anvers, un monument pompeux pour apprendre aux générations futures que, fidèle ministre du meilleur des rois, il avait éteint la sédition des Pays- Bas, défait les rebelles, assuré la religion, maintenu la justice et rétabli la paix de ces provinces '. En même temps, il insistait
où il mourut, au commencement d'octobre 1570, des suites du poison qu'un jeune page lui avait donné. — Montigny avait quarante-trois ans lorsqu'il subit le supplice du gavrote, le 16 octobre 1570.
1 On évalua à cent mille de nombre des victimes de cette horrible inondation. Voir Van Meteren, fol. 66, et Van Loon , t. I^r, p. 132. — Deu.x; années auparavant , une disette avait également affligé les populations (Van Loon, t. I«>", p. 108). — Enfin , la peste , qui avait éclaté dans quelques villes et surtout à Bruxelles, aggravait encore tant de misère [Histoire de Bruxelles , t. I", p, 421).
* Van Loon a minutieusement décrit ce monument : « Un piédestal carré, appuyé sur quatre marches de pierre de taille bleue, portait la statue du duc, qui surpassait la taille ordinaire des hommes. Elle était entièrement armée, excepté la tète et le bras droit, qui s étendait vers la ville, comme pour la protéger. Sous ses pieds était un corps à quatre bras et à deux tètes, emblème de la fourberie, applicable à la noblesse et aux villes , qui formaient les deux différents membres des états. Cette figure monstrueuse tenait d'une main un écrit, et des trois autres une torche, une hache ou un marteau brisé. A ses oreilles on voyait, au lieu de joyaux, des écuelles et des calebasses , comme en avaient porté les nobles ligués ; et elle avait autour du cou une besace, d'oîi sortaient plusieurs serpents. Le pied gauche du duc foulait un masque arraché au monstre et une masse d'armes. Toutes ces particularités faisaient allusion à la requête présentée par Bréderode et par les nobles ligués, de même qu'aux séditions, à la destruction des images, et à d'autres désordres qui avaient réduit le pays aux dernières extrémités. Le masque que le gouverneur foule aux pieds, pouvait signifier le prétexte de la liberté, duquel les nobles avaient voulu autoriser leurs desseins , et , par la masse d'armes , il faut entendre , vrai-
568 l^lîS PAYS-BAS SOUS PHILIPPE II.
pour être rappelé, alléguant son âge, l'inclémence du climat, et les fatigues du gouvernement '. Peut-être, en demandant son congé, se proposait-il de mieux démontrer la nécessité et l'éclat de ses services. En Espagne, en effet, on reconnaissait franchement la pénurie d'hommes capables de supporter une charge aussi lourde que le gouvernement des Pays-Bas \ Aux objections qui lui étaient adressées, le duc répliqua que, s'il n'avait pas jugé désormais inutile sa présence aux Pays-Bas, il se fût laissé mettre en pièces plutôt que de parler de retraite. Il y aurait folie de sa part à prédire, ajoutait-il , que rien de fâcheux n'arrivera plus dans ces provinces : mais pourtant il croyait que l'avenir pouvait être envisagé avec confiance, pour le service de Dieu , comme pour celui du roi, qui était plus obéi que ne l'avaient été en aucun temps ses prédécesseurs. D'ailleurs, il n'y avait plus personne dans ces provinces qui pût inspirer des inquiétudes ^.
semblablement, l'expédition inutile du prince d'Ornnge. -^ On lisait l'inscription suivante sur la façade de devant du monument :
Ferdinando Alvares a Toledo, Albœ duci, Philippi Il Hispaniarum apud Belgas prœftclo, i/uod extincta sedilione, rebeUibus pulsis, religione proeurata,juslitia calia, provinciœ pacem firmavit, régis oplimi ministro fidelissimo positum.
{Histoire métallique des Pays-Bas, t. I, p. 135.)
' Lettres du duc d'Albe au secrétaire Gabriel de Çayas, du 22 août 1368, et de Juan Albornoz au même, du i I mars et du 4 avril 1369, dans la Correspondance de Philippe 11, t. II, pp. 36, 71 et 78.
2 Le secrétaire Gabriel de Çayas au duc d'Albe, 6 avril 1369. Ibid., t. II, p. 82.
^ Leduc d'Arschot, alors le principal personnage des Pays-Bas, était traité, dans cette dépêche, avec un singulier dédain. « Tous les autres, ajoutait le duc d'Albe, sont de qualité moyenne, jeunes gens qui n'ont pas connu le précédent régime , et qui se conformeront à celui qui est en vigueur aujourd'hui. « Le duc d'Albe au roi, 3 mai 1370, dans la Correspondance de Philippe H , t. II , p. 130. — Pour la nouvelle répartition qui fut