LIVRE X (15GG
car il aimerait mieux mendier son pain que de vivre avec une tache à son blason. La duchesse lui rei)résenta qu'il ne devait pas avoir une si fausse opinion du roi, qui l'avait toujours tenu et le tenait encore pour bon vassal, et qu'il ne devait ajouter foi à ce que de malins esprits auraient pu lui persuader. Elle le priait, en conséquence, de continuer à remplir son office. Plusieurs seigneurs lui firent les mêmes représentations. Ils lui dirent que, s'il abandonnait la régente en ce moment, il donnerait un juste prétexte aux soupçons, attendu qu'il avait logé dans son hôtel Henri de Bréderode et le comte Louis de Nassau, chefs avoués de la Confédération. Enfin, le prince et le comte de Hornes consentirent à rester jusqu'à ce qu'on connût la résolution du roi '.
L'influence des principaux membres du conseil d'État et la condescendance de la gouvernante, qui était une tactique commandée par les graves embarras du moment, contribuèrent à maintenir les confédérés dans les bornes d'une sage modération. Il était à craindre que leur mécontentement ne se manifestât violemment après les paroles officielles de Marguerite et la détermination prise d'envoyer en Espagne pour connaître les intentions du roi. Afin d'empêcher une explosion, qui aurait pu devenir le signal d'un soulèvement général, Marguerite, d'après les instances de plusieurs personnages et entre autres du conseiller d'Assonleville, avait autorisé, le 8, quelques chevaliers de l'Ordre à donner aux chefs des confédérés les apaisements, que ceux-ci désiraient. Ils promirent que, en matière de religion, les inquisiteurs et les magistrats suspendraient en quelque sorte leur office, excepté dans les cas de rébellion manifeste et de scandale
' Lettre française de la ducliesse au roi, du 13 avril 1560, Supplément (t Slrada, t. \", p. .313. — Notules du conseil d'Étal (séances du 9 avril, avant et après midi).
78 Li;s PAVS-BAS sous piiiLippi: ii.
extrême, jusqu'à ce que le roi, par l'avis des états généraux, en eût autrement ordonné '.
La gouvernante ordonna également que les minutes des circulaires qu'elle adressa, le 19, aux gouverneurs et aux conseils provinciaux, seraient communiquées aux chefs des confédérés par le comte de Hooghstraeten et par le secrétaire Berty ^ Dans ces circulaires, la duchesse, après avoir rappelé la présentation de la première requête et l'apostille qu'elle avait mise sur cette pièce, ordonnait aux magistrats de procéder avec toute discrétion, modestie et prudence sur les faits qui se rattacheraient à la religion, mais sans tolérer aucun scandale ni laisser impuni aucun acte séditieux.
Les confédérés se réunirent une dernière fois pour délibérer sur les diverses communications qui venaient de leur être faites. L'un des chefs s'exprima en ces termes : •' Nous n'avons pas eu <i de l'apostille de Son Altesse toute la satisfaction que nous
' La teneur de cet eugagement est donnée par le Petit , Grande chronique de Hollande, t. H, p. 105. Strada et Bentivoglio nient lauthenticité de ce document. M. Groen van Prinsterer, sans le rejeter, croit néanmoins que la promesse faite par les chevaliers de la Toison d'or n'avait point toute la solennité que lui attribue le document insère par le Petit. Quant à nous, sans pouvoir affirmer si la teueui de la promesse a été amplifiée ou non, nous croyons positivement que la démarche du moins, impérieusement commandée par les circonstances, fut concertée avec la gouvernante et autorisée par elle. Ce qui nous donne celte conviction, c'est que, dans les procès intentés plus tard au comte d'Egmont et à ses amis, il n'est fait nulle mention de cette démarche. Or, si une promesse quelconque avait été faite à l'insu de la gouvernante, un acte aussi grave eût certainement été converti en crime de lèse-majesté. Eu résumé, un engagement a été pris, mais on en ignore la teneur positive.
2 Voir BoR, t. 1^', fol. 4-3, et la lettre de la duchesse au roi, du 13 avril, dans le Supplément u Strada, t. II, p. 3.39.
LivKE X (loGG). 79
« eussions désirée , mais, ayant trouvé quelques bons moyens •1 pour recevoir tout contentement, nous avons bien voulu vous <t en avertir, afin que vous soyez sans inquiétude. Et, pour mieux 'i atteindre notre but, nous demandons de nouveau si vous «1 avouerez et accepterez tout ce qui sera traité par vos députés, « selon l'autorité que déjà vous leur avez donnée, vous assurant «' que nous nous y emploierons, selon la confiance que vous avez <( en nous ' . » Les confédérés ne se bornèrent point à confirmer les pouvoirs de leurs chefs et à s'engager à se conformer, en tout, à leur direction ; ils se proposèrent aussi de donner à leur association une organisation plus forte. A cet effet, on choisit pour chaque province trois ou quatre délégués qui devaient être chargés d'assister les chefs et de correspondre avec eux, ainsi que de veiller à l'exécution des engagements pris de part et d'autre ^ Les confédérés résolurent, en outre, de porter publiquement à leur cou une médaille d'or, représentant d'un côté l'efTigie de Philippe H, et de l'autre deux mains entrelacées avec ces mots : « Eti tout fidel au roy, jusques à porter la besace. » Ils firent aussi frapper une médaille de cuivre, qui fut nommée écu de Viane; elle représentait les armes de la maison de Bourgogne avec cette légende : « Par flammes et par fer ^. » Après avoir adopté le nom de gueux, ils voulurent du reste y conformer leur costume. Dès le 7 avril, plusieurs se montrèrent dans
' Ce discours n'a pas de date dans les Archives de la maison d'Orange, t. II, p. 90 Nous croyons pouvoir lui assigner celle du 9 avril : les bons moyens, dont il y est question, se rapportent très-vraisemblablement aux communications officieuses qui venaient d'être faites aux chefs de la Confédération et aux promesses des chevaliers de la Toison d'or.
^ La liste de ces députés se trouve dans les Archives de la maison d'Orange, t. II, p. 62.
^ Pour les empreintes de ces médailles, voir Histoire métallique des dixsept provinces, par van Loon, t. I", p. 84.
80 LES l'AVS-BAS SOLS PIIII.II'Plv II.
Bruxelles habillés de bure grise et portant une écuelle de bois à leur chapeau ou à leur ceinture '.
Le 10, les comtes de Bréderode, de Culembourg et Van den Eerg étaient partis ensemble de Bruxelles, accompagnés de cent cinquante autres gentilshommes. En sortant de la ville, ils déchargèrent leurs pistolets en signe de victoire. Ils logèrent le soir à Malines. Le lendemain, Culembourg et Van den Berg s'acheminèrent vers la Gueldre, tandis que Bréderode, accompagné de quarante cavaliers, se rendait à Anvers. Ce dernier jouissait alors d'une popularité éclatante, car on le considérait comme le plus courageux adversaire des lois terribles qui opprimaient les consciences. Aussi son arrivée à Anvers fut-elle un événement. Plus de quatre mille personnes s'amassèrent devant l'hôtellerie du Lion Rouge, où il était descendu. Bréderode se leva de table, parut à la fenêtre, et, le verre à la main, s'adressa on ces termes à la multitude : u Me voici, Anversois, me voici pour con- « sacrer ma vie et mes biens ù votre défense et vous délivrer «t de la tyrannie de l'inquisition et des édits. Si vous voulez «1 contribuer avec moi à une action si noble, relevez votre cou- ■1 rage, et que ceux qui voudront m'avoir pour guide dans la •1 défense de la liberté commune, trouvent bon que je boive à « leur santé ; qu'ils me témoignent qu'ils l'ont pour agréable, et <c qu'ils m'en fassent signe de la main. " Bréderode but alors au peuple et leva la main le premier ; la plupart des spectateurs en firent autant et témoignèrent par leurs acclamations qu'ils soutiendraient l'adversaire de l'inquisition. La foule l'escorta ensuite jusqu'aux portes de la ville lorsque, le jour même, il quitta Anvers pour retourner h Vianen ^
' bon, t. I-, fol. 42 et 43. - Stbada, liv. V.
=' Stbada, liv. V ; Correspondance de Philippe II, t. II, p. 559. — Ou trouve aus.si, sur le .séjour de Bréderode à Anvers, des détails curieux dans