LIVRE XVI
Le projet de mariage, qui se négociait entre la reine Elisabeth et le duc d'Anjou •, aigrissait également les rapports entre l'Espagne et la France, déjà très-refroidis depuis la paix conclue à Saint-Germain. Francès de Alava, ambassadeur de Philippe II, ne cessait de se plaindre de la protection que les pirates des Pays-Bas trouvaient à la Rochelle; il priait même Charles IX de faire arrêter les vaisseaux que l'on y préparait pour le prince d'Orange. Mais Charles IX objectait que ces vaisseaux étaient destinés à se venger de certains sujets du roi d'Espagne qui avaient pris des navires appartenant aux protestants, noyé une partie des équipages et livré le reste aux inquisiteurs ". L'ambassadeur espagnol , peu satisfait de cette réponse et sérieusement alarmé des armements qui se faisaient dans les ports de France, informa Philippe II qu'ils avaient pour objet une descente en Espagne et des courses dans les Indes. Les plaintes de don Francès devinrent plus vives encore après que Charles IX se fut rendu avec la reine , sa mère, au château de Lumigny, pour s'y aboucher secrètement avec Louis de Nassau.
Dans cette entrevue, dont on possède les détails, Louis de Nassau commença par éclairer Charles IX sur les causes des troubles des Pays-Bas depuis l'avènement de Philippe II ; il dépeignit ensuite la tyrannie du duc d'Albe et signala ses actes offensants pour le roi de France et la reine d'Angleterre. Son frère, le prince
Le duc de Norfolk , accusé de haute trahison , fut arrêté, la captivité de Marie Stuart resserrée et l'ambassadeur espagnol obligé de sortir d'Angleterre. Correspondance de Philippe II , t. II, pp. 486 , lOi, 193, -195 , 196, 199, 212 et 21 o. - Arrêté le 7 septembre 1571, le duc de Norfolk fut décapité le 2 juin 1572. Voir Migneï, Histoire de Marie Stuart, chap. VIII,
' C'est le princequi, sous le nom de Henri III, succéda à Charles IX, son frère .
2 Walsingham à Cecil (lord Burghley), secrétaire d'État d'Elisabeth, etc., de Paris, 5 mars 1571, dans les Mémoires de Walsingham (Amsterdam, 1700, I vol. in-4"), p. 52.
d'Orange, s'était mis en devoir, ajouta-t-il, d'arracher les peuples des Pays-Bas à une si misérable servitude ; et c'était lui que Dieu avait choisi pour en faire l'instrument de leur délivrance. II raconta les efforts déjà accomplis par le prince, et mentionna particulièrement la nouvelle requête que Guillaume avait présentée récemment à l'empereur Maximilien, dans la dernière diète tenue à Spire'. L'empereur, qui ménageait alors l'Espagne, n'ayant donné aucune espérance aux opprimés, et ceux-ci, n'ayant à attendre de leur prince naturel qu'un redoublement de rigueur, se croyaient enfin déchargés de toute obligation d'obéissance envers le monarque, qui avait violé tous ses serments. Ils prenaient leur recours vers le roi de France et le suppliaient de les délivrer de la tyrannie espagnole. Déjà assurés de l'appui des princes allemands, ils n'attendaient qu'une réponse favorable du roi pour se soulever contre le duc d'Albe, et, dans ce mouvement, les catholiques donneraient la main aux réformés. Louis de Nassau signala ensuite les avantages que la France retirerait de cette intervention. Sur ce point si grave et si délicat, il obéissait sans doute à l'impulsion de l'amiral de Coligny, qui, dans l'intention de rendre populaire la guerre contre l'Espagne, lui assignait pour but un agrandissement de territoire ^ Il s'agissait donc d'assurer à la France la possession de la Flandre et de l'Artois, anciens fiefs
' Voir, sur cette requête, Van Meteren , fol. 63 v, et Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. III, p. 384.
* Voir le Discours au roi Charles IX, pour entreprendre la guerre contre l'Espagnol es Pays-Bas. Ce mémoire, qui fut présenté au roi par l'amiral de Coligny, était Tceuvre du célèbre Ph. de Mornay, S^ du Plcssis, qui n'avait alors que vingt et un ans. Du reste, il paraît tout à fait certain que le prince d'Orange n'eut pas connaissance du projet de démembrement des Pays-Bas et que, en adhérant trop facilement, sous ce rapport, aux vues de l'amiral de Coligny, Louis de Nassau cédait à son caractère impétueux et n'écoutait aussi que le désir ardent de renverser, à tout prix, la tyrannie espagnole.