LIVRE XVI
« denier; " et ils citaient, à l'appui de cette défense, diverses autorités de la Sainte-Écritnre '. Dans presque toutes les villes, la bourgeoisie se signalait par son attitude courageuse, elles métiers de Bruxelles donnaient l'exemple. Menaces, amendes, logements militaires , tout avait été vainement employé pour faire cesser cette opposition qui devenait plus menaçante de jour en jour. Les plus puissantes corporations, celles des brasseurs et des bouchers, se montraient inébranlables. Ceux-ci refusaient de vendre de la viande et ceux-là de faire de la bière plutôt que de payer l'impôt, quoique la peine de mort et la confiscation des biens eussent été décrétées contre les récalcitrants. La plupart des marchands de drap, les merciers, les fruitiers, avaient également fermé leurs boutiques, et tous se passèrent de vendre, pendant trois mois, plutôt que d'acquitter le 10^ denier. Enfin, les meubles d'un bourgeois ayant été mis à l'encan, pour résistance au collecteur du dixième, il ne se présenta aucun acquéreur ". Avant de châtier les bourgeois de Bruxelles, le duc d'Albe fît sentir sa colère à des villes moins importantes. Les habitants d'Amsterdam, cités devant la cour de Hollande pour leur opposition, furent condamnés à une amende de 25,000 florins destinés à la construction du château de Flessingue. La ville d'Utrecht,
' Voir des détails neufs et intéressants dans une Notice sur le dixième denier, par M. Bakhuizen Van den Brink (Messager des sciences historiques, 1848, 3e livraison). Conf. Gachard, Des anciennes assemblées nationales. — Au surplus, la correspondance de Morillon avec Granvelle fournit surabondamment la preuve de l'irritation du clergé ; le vicaire général de l'archevêché de Malines dépeignait le duc d'Albe comme « n ayant ni foi ni i
loi. n — Mais écoutons Granvelle lui-même : » Les derniers troubles ont |
procédé de l'injonction du 40^ denier et ont continué pour le mauvais '■
gouvernement, foules et cruautés incroyables dont on a usé... » Archives
de la maison d'Orange-Nassau , t. l", pp. 71-77.
^ Voir, pour les détails. Histoire de Hruxelles, t. b'-, pp. ktk-lvtd.
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à laquelle le duc d'Albe avait voué une haine particulière, fut punie avec plus de sévérité encore. Le lieutenant de Philippe II déclara les habitants d'Utrecht déchus de leurs libertés et enjoignit au magistrat de la ville de lui remettre tous les titres originaux de ses antiques privilèges. L'obéissance à un pareil ordre se faisant attendre, la garnison espagnole fut mise sous les armes, les magistrats menacés de la prison et les bourgeois de pillage. Il fallut se résigner, mais un tel abus d'autorité augmenta encore les partisans du prince d'Orange '. L'émigration recommençait
' Van Loon, t. I*^"", p. 143. — Dans sa lettre au roi, du 23 décembre 1571 (Correspondance de Philippe 11 , t. II, p. 215), le duc d'Albe expliquait ce qui l'avait engagé à procéder contre ceux d'Utrecht plutôt que contre tous autres. Indépendamment de leur insolence, il ne pouvait oublier que, pendant les troubles passés , ceux d'Utrecht s'étaient signalés par un acte exceptionnel en prohibant, par résolution unanime des états, l'exercice de la religion catholique. — Le duc d'Albe exagérait la portée du contrat fait avec les protestants, le 27 aoîit 1566, et par lequel on avait cédé aux calvinistes l'église de Saint-Jacques , avec promesse de leur en donner une seconde, si celle-ci n "était pas assez grande. Les états, cités devant le conseil des troubles, soutinrent, dans leur défense , que le contrat incriminé était l'œuvre de quelques-uns des membres de l'assemblée , qui, pour lui donner plus d'autorité, s'étaient servis du nom de tout le corps ; que cette transaction avait eu, d'ailleurs, pour but, comme le demandait la duchesse de Parme, de retenir la ville dans la religion romaine et dans l'obéissance due au roi. Cette défense n'eut aucun succès. Par une sentence prononcée le 14 juillet 1570, à Anvers, le clergé des cinq églises d'Utrecht perdit le droit de donner les premiers suffrages dans l'assemblée des états, et même d'v assister. Cette sentence déclarait encore tous les nobles qui avaient été présents à la conclusion du contrat, déchus de toute leur autorité, de même que les villes d'Utrecht , d'Amersfort, de Wyk et de Khenen. Elle confisquait tous les domaines et tous les revenus, tant de la ville d'Utrecht que des corps des métiers, et annulait leurs libertés, droits, privilèges et prélogatives, le tout jusqu'à ce qu'il plût à Sa Majesté d'en décider autrement. Voir Van Loon, t. l'■^ p. 127.
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aussi dans de larges proportions. Un grand nombre de marchands de différentes villes, de Bruxelles, de Lille, de Douai, d'Arras, arrivaient journellement, avec leurs biens, en France, dans le dessein de s'y établir. Tous se plaignaient du dixième denier et des insolences que commettaient les Espagnols. D'autres, qui n'étaient pas marchands, venaient à la cour de Charles ÏX, et offraient de prendre les armes si l'on voulait les secourir '.
Dans ces conjonctures, don Francès de Alava, rappelé de l'ambassade de Paris , sur les instances du gouvernement français, traversa les Pays-Bas pour retourner en Espagne. Témoin de i'émigration des marchands, il ne put dissimuler ses appréhensions à Noircarmes, qui était venu à sa rencontre, non loin de Cambrai. Noircarmes, très-ému , lui répondit : « Seigneur don «i Francès, il y en aura plus de dix mille qui quitteront le pays, « si le duc d'Albe n'y prend garde ! Et plaise à Dieu qu'il ne « survienne pas quelque inconvénient si grand, que nous n'y <i puissions remédier! Le duc ne veut se désabuser touchant ce « malheureux dixième denier. Il faut s'attendre à de fâcheuses « conséquences. » Don Francès, étant arrivé à Bruxelles , eut plusieurs conférences avec le duc d'Albe. Celui-ci se troubla fort et se récria quand l'ambassadeur lui parla de l'émigration vers la France ; mais don Francès répliqua qu'on n'avait pu le tromper parce que c'était chose qu'il avait en quelque sorte touchée de la main. Le jour suivant, 1 ambassadeur reçut beaucoup de visites, et entre autres celles du S"^ de Berlaymont et du S"" de Hierges, son fils. Ils lui dirent chacun à part : « Nous nous félicitons que « Dieu vous ait envoyé ici, pour que vous puissiez, connaissant Il si bien les affaires de ces États, instruire Sa Majesté du péril « oti ils sont, et lui dire qu'Elle le considère avec sa grande pru- <( dence, et* y pourvoie le plus promptement possible. » Tous
' Correspondance ilc Philippe II , t. II, p. 215.
les autres visiteurs lui parlèrent dans le même sens. Mais don Fadrique de Tolède, avec lequel il s'entretint longuement aussi, l'assura que le dixième denier sortirait son effet, et ajouta que Noircarmes, Berlaymont, et le conseil des finances procédaient en cette affaire avec mollesse, parce qu'une fois qu'elle serait bien établie, ils n'auraient plus, dans le maniement des finances du roi, la même influence qu'auparavant. Le troisième jour, don Francès étant allé prendre congé du duc d'Albe, celui-ci le pria de dire au roi l'état de santé où il se trouvait, et que, depuis cinquante jours, il n'avait pas reçu de lettre de Sa Majesté; enfin, qu'il attendait avec grand désir l'arrivée du duc de Medina-Celi. Il lui parla du dixième denier, et lui dit que, dans le Brabant, la province la plus difficile, on commençait à le percevoir. Puis il ajouta : «t Que dites-vous de cela ? n Don Francès répondit qu il n'en pensait pas moins que la levée de cet impôt rencontrerait les plus grands obstacles, et donnerait lieu à beaucoup d'inconvénients ; qu'il le priait d'y bien réfléchir ; que, quant à lui, il exposerait franchement au roi sa manière de voir à cet égard. Le duc lui répéta les mêmes choses que don Fadrique sur les motifs de l'opposition des membres du conseil des finances. Don Francès lui répondit que cela pouvait être, mais qu'il devait'tenir pour certain que tous chantaient la même antienne. Un peu altéré, le duc d'Albe repartit : « Comment les villes n'observe- '1 raient-elles pas ce qu'elles m'ont promis? Je le leur ferai bien «c observer. » L'ambassadeur répliqua : « Dieu veuille qu'il en soit <i ainsi ! mais, selon mon pauvre jugement, il est grandement <c besoin pour cela de votre autorité et de votre prudence'. »
' Ces curieux entretiens sont extraits textuellement de l'Avertissement sur l'état des choses en Flandre, remis par don Francès de Alava, au secrétaire Gabriel de Çayas, à Madrid, le 4 janvier -1 572, et inséré dans la Correspondance de Philippe II , t. II, pp. 215-217. — Le 5 janvier 1572, don Francès de Alava remit directement au roi un second avertissement sur