LIVRE XVI (1372). o
Philippe II ne pouvait plus ignorer l'agitation menaçante que la perception du dixième denier excitait dans les Pays-Bas. Indépendamment des informations qu'il tenait, à cet égard , de don Francès de Alava, il avait reçu des lettres où Noircarmes lui disait ouvertement la vérité. Il ne cessa toutefois d'appuyer le duc d'Albe et, pour mettre un terme à l'opposition des ministres et du clergé des Pays-Bas, il adopta un moyen que son lieutenant lui avait suggéré. Hopperus fut chargé de démentir le bruit généralement répandu que, dans l'affaire du dixième denier, le
l'état des choses en Flandre. Il y déclarait que les affaires de ce pays étaient dans une situation plus fâcheuse qu'il ne la disait dans la relation envoyée la veille à Çayas. Cette situation empirera encore , lorsqu'on connaîtra le délai apporté au départ du duc de Médina , tant désiré du duc d'Albe, entre autres, parce que, avec le concours du duc de Médina, ou il viendra à bout d'établir le lO^ denier, ou bien il se convaincra que cet impôt est impossible, et alors ils accepleront les autres moyens qu'offrent les états... La noblesse et le peuple, qui désirent vivement le duc de Médina, pour les qualités dont il est doué, et pour la haine profonde qu'ils portent au duc d'Albe, se réjouiraient beaucoup de son arrivée ; les marchands, qui se sont retirés dans d'autres pays, à cause du -lO^, reviendraient chez eux; le trafic, qui a tant diminué, reprendrait de l'activité. — Don Francès répète que la réputation du duc d'Albe a beaucoup décliné : tout le peuple ne veut qu'une chose, et c'est qu'il s'en aille [toclo el pueblo esta en vatja, vaya, vaya ! ) . D'après cela, et le peu de crédit qu'a le duc auprès des marchands, le roi peut considérer ce qui arriverait, si, par suite de l'exécution du 10«, une sédition éclatait dans quelque ville. Le duc et don Fadrique ont beau soutenir que tous les inconvénients procèdent des financiers du pays, qui ont craint que le maniement des deniers ne leur fût soustrait : don Francès s'en est entretenu avec des personnes impartiales, et toutes lui ont dit que l'affaire était difficile et périlleuse, et qu'aucun de ceux du pays n'y prêterait volontiers son concours. — Il règne peu d'accord, ajoutait don Francès, entre les conseillers espagnols à Bruxelles, et la manière dont les affaires sont expédiées au conseil des troubles, ne tourne guère au service du roi ni a la décharge de sa conscience. [Correspondance de Philippe 11, t. H, pp. 217-219.)
duc d'Albe n'agissait point d'après les ordres du roi Viglius reçut en conséquence de son ami une lettre , qui auparavant avait passé sous les yeux du roi lui-même et qui avait été expédiée avec son approbation. Cette lettre, dont la substance devait être également communiquée aux évêques et aux magistrats opposants, qui avaient réclamé l'intercession de Hopperus, ne laissait aucun doute sur l'approbation donnée par le monarque au système financier du duc d'Albe. Hopperus donnait même à entendre que ce serait grandement déplaire au roi que de continuer l'opposition contre le dixième denier ' . Du reste, pour mieux exprimer la volonté de Philippe II, Hopperus fut également chargé de rédiger une dépêche officielle, dans laquelle le roi, après avoir témoigné au gouverneur des Pays-Bas sa surprise qu'on eût fait si peu de diligence pour percevoir le dixième denier, émettait l'espoir que le duc lâcherait de récupérer le temps perdu , et déclarait qu'il était naturel que les Pays-Bas contribuassent à l'iminensité des dépenses qu'on avait été obligé de faire dans leur intérêt '. De son côté, le duc d'Albe n'épargnait aucun effort pour ébranler la résistance qu il rencontrait autour de lui. Les étals de Flandre lui ayant député les évêques dTpres, de Gand et de Bruges, il s'était enfermé avec eux, pendant trois heures, pour
1 Voir cette lettre dans la Notice de M. Bakhuizen ; elle fut expédiée vers le 24 février '1572.
^ Cette dépêche officielle portait la date du 45 février -1572. Voiries lettres de Hopperus (Bibliothèque de Bourgogne , n" 16093). — Les intentions réelles du roi étaient , d'ailleurs , énoncées très-clairement dans la lettre secrète qu'il adressa au duc d'Albe, le 20 avril suivant. 11 enjoignait à son lieutenant d'achever d'établir de sa main et par son autorité le dixième denier, et lui défendait, en conséquence, de quitter les Pays-Bas et de remettre le gouvernement au duc de Medina-Celi, son successeur, avant d'avoir reçu des ordres ultérieurs [Corrcspondame de Philippe II, t II, p. 2i01.