LIVRE XVI
vouée aux Espagnols. Plein de courage et d'audace, protestant déclaré, obéi avec fanatisme par les Liégeois qui l'entouraient, la Marck représentait la fraction la plus hardie et la plus entreprenante des fugitifs des Pays-Bas. Son étendard annonçait les représailles qu'il méditait : on y voyait représentées dix pièces de monnaie qui réveillaient constamment le souvenir de l'imposition du dixième denier ■ .
Guillaume de la Marck, qui avait choisi lui-même pour son lieutenant ou vice-amiral Barthel Entens de Mentheda, s'éloigna des côtes d'Angleterre avec vingt-cinq ou trente navires. Son intention était de se diriger vers la Nord-Hollande ; mais un vent contraire poussa la flottille dans l'embouchure de la Meuse et près de lîle de Voorn, qui avait pour chef-lieu la ville de la Briele. Le 1" avril, dimanche des Rameaux, vers deux heures de l'aprèsmidi, les navires commandés par les capitaines Maxinus , Brant et Daen, arrivèrent les premiers en vue de l'île; le gros delà flottille suivait '. A l'approche des oies de mer, plusieurs navires marchands, en charge pour l'Espagne, s'étaient hâtés de déployer leurs voiles pour se réfugier à Rotterdam. Frustré de l'espoir d'enlever ces vaisseaux à l'ennemi, la Marck se proposait de rentrer en mer, lorsque le vent changea et le retint dans la Meuse. Alors Treslong émit l'idée de s'emparer de la Briele pour en faire une place de retraite; et ce projet, qui devait avoir des résultats inespérés, fut immédiatement adopté. Les habitants de la Briele et ceux de Maeslantsluys, en voyant venir la flottille des gueux, avaient d'abord supposé que c'étaient aussi des bateaux marchands que les vents contraires leur amenaient. Mais il ne tardè-
' Grotius, liv. il ; — Sthada , liv. VII ; — METE«ii> , fol. 71 ; — BoR, t. I", fol. 265.
* D'après Bor, cette flottille se composait de vingt-six vaisseaux, d'après Van Meteren , de trente environ , et , d'après la relation ofFiciello du duc d'Albc, de vingt cinq, dont neuf bien armés.
rent point à être détrompés : un émissaire, qu'ils avaient envoyé vers l'escadre, revint leur dire que Guillaume de la Marck, comte de Lumey et de Seraing, exigeait la reddition immédiate de la ville, au nom du prince d'Orange, comme stathouder du roi en Hollande. Il ajoutait que le prince viendrait bientôt lui-même bien accompagné, afin de délivrer le pays de la tyrannie du duc d'Albe et de l'imposition du dixième denier. Les habitants ne pouvaient songer à opposer une résistance sérieuse : deux compagnies de soldats espagnols, qui gardaient naguère cette place importante , en avaient été éloignées pour renforcer la garnison dUtrecht. Pendant que les bourgeois délibéraient en tumulte sans oser prendre de résolution, les gueux débarquèrent, entre huit et neuf heures du soir. Treslong mit le feu à la porte du Sud, tandis que La Marck faisait enfoncer avec un mât celle du Nord. Bientôt il fut dans la ville avec ses Liégeois. Dès le lendemain, les églises furent pillées, les images abattues, les prêtres et les moines persécutés. Les autels furent également renversés dans tous les villages de l'île, au nombre de neuf ou dix. Cependant La Marck et la plupart de ses compagnons, après avoir examiné la place, la trouvaient trop peu forte pour qu'on pût espérer de la défendre avec succès ; ils se montraient donc disposés à l'abandonner; mais les représentations de Treslong, qui signalait surtout la commodité du havre, firent prévaloir une tout autre résolution. Les gueux tirèrent de l'artillerie de leurs navires, augmentèrent les fortifications et annoncèrent qu'ils tiendraient la Briele jusqu'à la dernière extrémité '.
Informé de la tentative si hardie des gueux de mer, le comte de Boussu, gouverneur de la Hollande, en donna immédiatement avis au duc d'Albe ainsi qu'au mestre de camp don Hernando
1 Grande chronique de Hollande, t. II, p. 223 ; — Meteren, fol. 1] v»;— Bon, 1. 1^', fol. 265.