‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe IIChapitre 16 sur 159 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

Éloge que la régente fait du marquis de Berghes et du baron de Montigny.

— Accident qui oblige le premier à différer son voyage. — Fabio Lembo, gentilhomme de la duchesse de Parme, est envoyé en Espagne, pour avertir le roi de ce contre-temps. — Édit de modération proposé par le conseil privé; il ne satisfait pas les protestants. — Départ de Montigny pour l'Espagne ; ses instructions. — Les états des provinces favorables à la modération des édits religieux. — Révélations du comte de Meghem à la régente sur les projets des confédérés. — Marguerite de Parme engage le roi à témoigner quelque contentement aux seigneurs des Pays-Bas, et principalement au prince d'Orange. — Elle révoque trois gentilshommes de £3 maison, qui avaient signé le Compromis ; sa réponse aux chefs des confédérés qui s'étaient plaints de cette mesure. — Dépêches de Philippe II, par lesquelles il cherche à rassurer les esprits et annonce sa venue. — Lettre secrète du 12 mai, oîile roi déclare qu'il ne consentira point à la modération des placards ni à l'assemblée des états généraux.

— Mission de l'archevêque de Sorrente , nonce de Pie V, à Bruxelles ; Marguerite lui communique secrètement les intentions de Philippe II. — Conventicules, puis assemblées publiques des religionnaires. — Prêches dans les environs d'Anvers, de Tournai , de Gand, etc. — La régente, ayant déterminé le marquis de Berghes à rejoindre le baron de Montigny, le charge de faire connaître au roi que la situation des Pays-Bas exige de promptes concessions. — Instances réitérées de Marguerite de Parme , à cet égard, dans ses dépêches ostensibles. — Opinions diverses exprimées par le comte d'Egmont, le prince d'Orange et les autres chefs des bandes d'ordonnances, sur l'urgence de prendre les armes, et l'appui qu'on pouvait trouver dans leurs compagnies. — Tomâs Armenteros accuse le prince d'Orange d'avoir changé de religion. — Détails nouveaux sur les prêches, les principaux ministres et les progrès des religionnaires. — La majorité du conseil d'État demande la convocation immédiate des états

généraux. — Duplicité de Marguerite de Parme. — Influence exercée par la ville d'Anvers. — Les réformés demandent l'autorisation de pratiquer leur religion dans la ville même. —L'arrivée des comtes de Meghem et de Bréderode augmente l'agitation des sectaires. — Embarras du magistrat. — Il prie la régente de se rendre elle-même à Anvers ; motifs du refus opposé par Marguerite à cette demande. — Le prince d'Orange fait en sorte d'être appelé par le grand conseil de la commune. — Le magistrat appuie ce vœu, et la régente y adhère, après avoir longtemps hésité. — Allégresse des protestants. — Entrée triomphale du prince d'Orange à Anvers. — Mesures qu'il prend pour rétablir le calme dans la ville. — Les confédérés se réunissent à Saint-Trond, et, malgré le prince d'Orange, prennent sous leur protection les sectateurs de Calvin aussi bien que les adhérents à la confession d'Augsbourg. — Entrevue, à Duffel, entre les chefs des confédérés, d'une part, le prince d'Orange et le comte d'Egmont, de l'autre, comme mandataires de la régente. — Les confédérés prennent la résolution de présenter une seconde requête à la duchesse de Parme. — Conseils adressés par le prince d'Orange aux chefs des confédérés. — Louis de Nassau et onze autres gentilshommes sont délégués pour présenter la requête. — Accueil que leur fait Marguerite de Parme. — Ils l'obligent à les recevoir officiellement. — Présentation de la seconde requête des confédérés. — Irritation de la régente. — De part et d'autre, on craint des violences. — Indices d'une lutte prochaine.

— Armements des confédérés. — La régente s'engage à convoquer les chevaliers de la Toison d'or, pour donner aux confédérés l'acte d'assurance qu'ils réclament. — Manifestations plus imposantes des religionnaires d'Anvers, de Gand et de Tournai. — Prêches dans les provinces d'Utrecht et de Hollande. — Efforts du prince d'Orange pour empêcher que les sectaires d'Anvers ne tiennent leurs prêches dans l'intérieur de la ville.

— La duchesse de Parme rend compte au roi des mesures qu'elle a prises pour s'opposer aux progrès des religionnaires, et demande la convocation des états généraux, ainsi qu'une décision immédiate qui puisse prévenir la guerre civile. — Causes des temporisations de Philippe II. — Accueil qu'il fait au baron de Montigny ; ses réponses ambiguës. — Délibérations du conseil d'Espagne sur les événements qui agitent les Pays-Bas. — Concessions qu'il propose. — Dépêche ostensible du 31 juillet , par laquelle Philippe II consent à supprimer l'inquisition papale, à mitiger Jes placards et à accorder une amnistie ; i refuse de laisser a.ssembler

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les états généraux. — Lettres qu'il adresse aux principaux seigneurs pour endormir leur défiance et réveiller leur zèle. — Il relient à sa cour le baron de Monligny, et y attire le marquis de Berghes, qui avait voulu rebrousser chemin. — Dépêche confidentielle qu'il adresse à son ambassadeur à Rome, pour que Pie V soit informé du caractère illusoire des concessions notifiées à la régente des Pays-Bas.

En annonçant à Philippe II le départ prochain du marquis de Berghes et du baron de Montigny, la régente avait fait ostensiblement un grand éloge de la loyauté de ces seigneurs. Elle les signalait comme des personnages prudents, discrets, très-pénétrés de tout ce qu'il fallait exposer au roi, dévoués à lui et à celle qui le représentait dans les Pays-Bas '. En réalité, Marguerite de Parme n'avait que très-peu de sympathie pour les envoyés qu'elle recommandait en termes si flatteurs. A ses yeux, Berghes et Montigny étaient plutôt les mandataires du prince d'Orange et de ses partisans, les avocats et les défenseurs des gentilshommes engagés dans le Compromis ^

Les instructions des deux envoyés avaient été arrêtées, et ils étaient à la veille de commencer leur voyage, lorsque le dimanche, 28 avril, le marquis de Berghes, se promenant dans le Parc, avec d'autres seigneurs, fut frappé à la jambe d'une pelote lancée par des gentilshommes qui jouaient au mail. Cet accident contraria très-vivement la régente, parce que Montigny refusait de

' Correspondance de Marguerite de Parme ( lettre française du 4 mai 1066), p. 23.

* Bréderode écrivait le 8 mai à Louis de Nassau : a Le comte d'Egmont est bon seigneur ; mais le marquis de Berghes est autre homme pour en-r foncer jusques aux abymes les affaires. » Archives de la maison d'Orange- Nassaii, t. II, p. 107.

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se mettre en route sans son compagnon. Elle résolut alors, de l'avis du conseil d'État, d'envoyer sans retard un de ses gentilshommes au roi pour l'informer de ce contre-temps et lui faire connaître ce qui, dans les instructions des deux seigneurs, était relatif à l'inquisition et à la modération des placards. Fabio Lembo, désigné pour cette mission, était aussi porteur du projet de modération, préparé par le conseil privé, et sur lequel la régente avait demandé l'avis des conseils provinciaux et des états des provinces. Marguerite exposait au roi que, à la vérité, les confédérés avaient promis d'empêcher toute tentative contre la religion catholique et de ne souffrir nuls actes séditieux ; mais que l'association contenait néanmoins des esprits dangereux et dont les vues tendaient à autres fins. Déjà, ajoutait-elle, les bannis pour cause de religion commençaient à revenir dans le pays ; déjà aussi les esprits étaient terriblement agités par les écrits révolutionnaires qui s'imprimaient et se répandaient partout : il avait même fallu défendre par placards ces livrets séditieux et en écrire aux villes principales '. Elle suppliait le roi de se rendre bien comj)te de la gravité de la situation et d'y conformer ses résolutions ^

L'édit proposé par le conseil privé et approuvé par le conseil d'État, comme une concession faite aux adversaires de la tyrannie religieuse, était loin de satisfaire les protestants. Ce projet,

1 Daprès Strada, ces écrits, introduits ou fabriqués dans le pays, avaient non-seulement pour but d'engager les confédérés à persister dans leurs desseins, mais aussi d'obtenir l'exercice de la confession d'Augsbourg, tel qu'il était toléré dans l'Empire. Il résulte cependant d'une lettre écrite le 19 avril 1566, par Bréderode à Louis de Nassau, que les chefs de la confédération étaient étrangers aux libelles répandus dans le peuple. ArchiiH's de la maison (rOrauge-Nassau, t. II, p. 95.

• Lettre française du 'i mai 1566, dans la Correspondance de Marguerite de Parme, p. -23.

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fJisaient-ils, avait une apparence de modération, qui ne pouvait tromper que peu de personnes ; en réalité, c'était la confirmation de toutes les anciennes lois pénales, mais tournées d'une autre manière. On y condamnait aux galères les prédicateurs , les anciens, les diacres, les écrivains protestants et tous ceux qui les recevraient dans leurs maisons. Les',hérétiques, qui auraient fait abjuration de l'erreur, devaient être bannis , avec cette clause qu'ils jouiraient du revenu de leurs biens, sans pouvoir les vendre, ni les aliéner en aucune manière. Pour les anabaptistes, leurs biens devaient être confisqués, ou passer à leurs héritiers, comme en cas de mort. On n'avait pas même égard au repentir que pourraient manifester les anabaptistes arrêtés : ils devaient être voués, sans miséricorde, au dernier supplice '.

Cependant la régente, dans une lettre confidentielle, exprimait la conviction que l'agitation du pays se calmerait en grande partie si le roi accordait aux confédérés les deux points de leur demande, à la condition qu'ils jureraient tous ensemble, aussi bien que chacun en particulier, le maintien de l'ancienne foi catholique et rompraient entièrement leur ligue. Pour le cas où le roi voulût prendre une autre détermination, elle l'adjurait de ne rien précipiter et d'attendre les explications du marquis de Berghes et du baron de Montigny -.

Fabio Lembo partit le 17 mai, précédant de douze jours le

' BuANDT, Histoire de la réformation dans les Pays-Bas, liv. VI.

^ Correspondance de Philippe II, t. \", p. 412. — Le conseiller d'Assouleville avait déjà écrit le 22 avril à Granvelle, dans une lettre que celui-ci envoya au roi : « Le seul et unique remède après Dieu est la brève venue « du roi, et que cependant, pour éprouver le tout , Y inquisition papale \

« cesse; modération des peines des placards se fasse en faveur des péni- 1

« tents et de ceux qui, par simplicité, ignorance ou fragilité, sont circon- l

« venus; les séducteurs et auteurs du mal plus diligemment poursuivis et « châtiés. >• Ibid., p. 410.

baioM de Montigny, qui avait enfin consenti à partir sans attendre le rétablissement du marquis de Berghes. Quant à ce dernier, il prétextait toujours, pour ajourner son départ, la blessure qu'il avait à la jambe. Du reste, il avait exposé à la régente que, avant de se mettre en route, il aurait voulu savoir si le roi était disposé à prendre les mesures nécessaires pour le rétablissement de la tranquillité aux Pays-Bas, ou à différer ces mesures jusqu'à sa venue. Dans l'un et l'autre cas, son voyage lui paraissait inutile , Montigny devant suffire pour obtenir l'abolition de l'inquisition, la modération des placards et le pardon général. Lu duchesse répondit à ces objections de telle manière que Berghes lui promit de nouveau de faire le voyage, si sa santé le permettait ; mais, le même jour, il changea encore d'avis et se mit à dire qu'il ne partirait pas ; ce qu'apprenant Montigny, celui-ci déclara, de son côté, qu'il ne partirait pas non plus. Enfin, par l'intervention du comte d'Egmont et du baron de Montigny lui-même, Berghes donna sa parole qu'il exécuterait la promesse quïl avait faite à la duchesse ^

Montigny était porteur d une lettre de la gouvernante, d'une instruction en dix-huit articles, et d'autres pièces. Dans sa lettre, Marguerite suppliait le roi de montrer bon visage aux en\'oyés du conseil des Pays-Bas, et de prendre une résolution avec la célérité que requérait l'importance de l'affaire, principalement sur les deux points essentiels relatifs à l'inquisition et à la modération des placards. Les ambassadeurs étaient chargés de demander au roi qu'il approuvât les propositions faites, sur ces deux points, par le conseil d'État; qu'il déclarât aussi qu'il n'avait de ses États des Pays-Bas, en général ou en particulier, nul mécontentement ; qu'il promit à tous ceux qui avaient

' Lettre de Marguerite de Parme au roi, du 1 1 juin 1566, dans la Corresponrlame fie Philippe II, t. I"^", p. 119.

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présenté ou signé la requête du 5 avril, amnistie pleine et entière ; enfin, qu'il vînt aux Pays-Bas le plus tôt possible '. Elle informait le roi de ce qui avait été négocié par le comte d'Egmont avec les états d'Artois et par le duc d'Arschot (au lieu du marquis de Berghes) avec les états de Hainaut sur le fait de la modération des placards. Les états d'Artois avaient, à l'unanimité, décidé que le projet de modération était fort convenable dans les nécessités présentes, et que le roi, en le sanctionnant, ferait chose utile pour la tranquillité des Pays-Bas et la conservation de la foi catholique; ils étaient, en outre, d'opinion qu'il fallait punir de la peine du talion ceux qui auraient été convaincus d'avoir fait de fausses accusations. Les états de Hainaut avaient émis un avis semblable \

» La nécessité de la présence du souverain, mise eu avant par le marquis de Berghes , avait fortement préoccupé le conseil d'État et donné lieu à des délibérations pleines d'intérêt, surtout dans une séance tenue le 24 avril. Voici quelques extraits des Notules du secrétaire Berty : « Montigny. Nul Espaignol conseillera au roy de venir icy sinon bien accompaignié. Et à luy semble que, avant que venir, il doit donner appaisement au plus principal, comme de l'inquisition et choses semblables, et aultrement ne seroit d'advis qu'il vînt... — Viglius. Ne seroit pas d'advis qu'il vînt avec Espaignolz, et ne luy semble que les choses sont telles qu'il y doibve avoir diffidence (défiance) de ses subjectz... — Egmoiid. Pour le premier doibt condescendre à l'abolition de l'inquisition et accorder la modération... Veniat par Italie, saus Espaignolz, comme à ses plus vyeulx et loyaulx vassaulx... »

* Correspondance de Marguerite de Parme; lettre du 29 mai 1566, pièce IX, p. 33. — Correspondance de Philippe II, t. !"•, p. 418. — La résolution du clergé de Flandre arrêtée dans l'assemblée des états de cette province, le 16 mai, était également favorable à la modération des anciens placards. Les « prélats et clergé » émettaient l'avis » qu'il pleut à S. M. « entendre à douceur et mitigation d'iceux placards selon la proposition a « euxfaicte. » Cette résolution portait la signature de Marlinus Rythove, évèque d'Ypres. Voir Hisloria episcopatus Iprensis, p. 32.

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Dans une lettre secrète du 1 1 juin, la gouvernante, rappelant le mécontentement général, et redoutant tout ce qui pouvait l'augmenter, engageait le roi à donner les ordres nécessaires pour que le baron de Montigny ne pût rien écrire aux Pays-Bas qui fût de nature à indisposer les seigneurs. En aucun cas, il ne devait faire coniiaitre qull aurait découvert que le roi ne voulait accorder aucun des points dont ses instructions faisaient mention; car, disait Marguerite, le jour où un tel avertissement arriverait, la tranquillité serait sérieusement menacée '.

Le comte de Meghem s'était complètement brouillé avec le parti du prince d'Orange, et tenait la régente au courant de ce qui se passait. Elle avait appris de lui, non-seulement que les ligues ne se rompraient point, tant que le roi n'aurait pas pris de résolution sur la requête du 5 avril, mais encore qu'elles tendaient à se fortifier. II venait de s'en former une nouxelle entre quelques bourgeois des villes qui, à lïmitation des autres, portaient un signe sur la manche de l'habit ^ Le même seigneur vint aussi confier en secret à la gouvernante que le comte de Culembourg avait fait prêcher publiquement dans sa terre, et qu'il entretenait trois ou quatre ministres hérétiques. Il l'avait encore avertie que les confédérés étaient résolus, au cas que le roi arrivât avec des troupes, à envoyer en Zélande dix ou douze mille hommes, pour s'opposer à son débarquement, et ce propos aurait été confirmé par les comtes d'Egmont et d'Arenberg.

Le marquis de Berghes lui tint un autre langage. Il prétendit que ce serait un grand point pour le roi de gagner le prince d'Orange, et que ce but serait atteint, si le roi appelait le prince à sa cour, avec un traitement élevé et une place au conseil

' Cuirespaudance de Philijjpc II, t. l", p. 420.

* LeltiT de la duchesse de Panne au roi, du 4 mai I56G, dans la Correspomlaiici' de Philippe II, t. l^-, p. 413.

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