‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe IIChapitre 20 sur 159 · II · texte numérisé non relu

II

de bourgeois allaient écouter avec passion les sectateurs de Luther, de Calvin et de Jean de Leyde. Ils avaient soin de s'armer d'arquebuses , de pistolets , de rapières, de poignards et de hallebardes pour protéger les prédicants et sedéfendre eux-ménnes contre les archers. Bientôt on ne compta plus jiar centaines, mais par milliers les auditeurs qui se pressaient autour des ministres de Genève dans le Tournaisis et sur les frontières de la Flandre. Les mêmes raisons n'y attiraient pas tout le monde. Les uns, déjà révoltéii. contre la religion catholique, allaient avec allégresse embrasser les opinions des novateurs et pratiquer leurs cérémonies ; d'autres , entraînés par la nouveauté, s'associaient presque involontairement aux assemblées qui, selon l'usage de Genève, chantaient en chœur les psaumes de-David, traduits en vers français par Clément Marot et Théodore de Bèze, en flamand ou en hollandais par Luc de Heere et Dathenus. Mais le plus grand nombre était attiré aux prêches par l'audace des nouveaux missionnaires qui , sortis pour la plupart de la classe des artisans , s'efforçaient de fomenter les passions de la multitude. La prédication des doctrines nouvelles avait lieu presque simultanément dans la plupart des provinces. Le Luxembourg, le Hainaut , l'Artois et le comté de Namur en étaient seuls préservés '.

Toutefois, le châtiment des hérétiques n'avait pas encore été suspendu. Malgré les promesses faites au nom de la régente, et ses propres déclarations aux confédérés, plusieurs religionnaires avaient été jetés en prison, pendant les mois d'avril et de mai, et quelques-uns même brûlés vifs. La véhémence des prédicateurs catholiques répondait à l'audace des sectaires. Ils blâmaient avec énergie la conduite des confédérés et n'hésitaient pas à dire

' J. DE Wesexreke, oper. cit., p. -164; — Strada, liv. V ; — Bentivoglio, liv. II; — Correspondance de Philippe 11, t. I^"-, p. 423.

i.ivuE XI (156G). 90

que le roi crierait merci au pape, si jamais il se rangeait du côté de la noblesse. Au moment même où les prédicants de toutes les sectes se répandaient dans le pays, la gouvernante fit exécutera Audenardeun hérétique nommé Jean Tuscaens, qui, dans l'église de Pamele, avait pris l'hostie consacrée des mains d'un prêtre, et l'avait jetée à terre, en s'écriant : •' Je ne puis souffrir plus longtemps cette idolâtrie. » Jeun Tuscaens, issu d'une famille bourgopise de Pamele, n'avait que vingt ans. En vertu d'une sentence prononcée par l'échevinage d'Audenarde, il fut brûlé, le 9 juin, sur la Grand'Place de la ville, après qu'il eut fait amende honorable et qu'on lui eut coupé le poing ■. La gouvernante venait aussi d'ordonner l'exécution d'un anabaptiste nommé Thomas Sterck, qui était prisonnier du conseil de Flandre. Après avoir consulté les conseils d'État et privé, elle alla plus loin encore dans la voie de la répression. Le 3 juillet fut publié un placard général qui menaçait de mort et de confiscation des biens les ministres hérétiques ainsi que les sectaires qui les accueilleraient et leur donneraient un asile ; le bannissement était prononcé contre ceux qui fréquenteraient les prêches avec désarmes; quant aux autres auditeurs, surtout les parents et les maîtres , responsables pour leurs enfants et domestiques , ils devaient être condamnés à des peines arbitraires. Enfin, une prime de 600 florins était promise à ceux qui arrêteraient un ministre et le livreraient à la justice. On vit dans cet édit un manque de parole à la noblesse confédérée ; car la gouvernante avait promis d'attendre la réponse du roi, et, d'autre part, les confédérés se flattaient que toute nouvelle mesure de répression

1 Mémoire justi/icatif du magiatrat d'Audenarde sur les troubles arrivés en cette ville en 4566, avec de nombreuses pièces à l'appui, publié d'après les documents oiiginaux , conservés aux archives d'Audenarde , par D. J. Vander Mkersch (Gand, 1842, 1 vol. in-S"), p. -18.

serait ajournée jusqu'à la convocation des états généraux. Kn résumé, le placard du 3 juillet n'empêcha point les prêches. Plusieurs villes, parmi lesquelles se distinguait Anvers, refusèent même de le publier dans les formes '.

La régente eût bien désiré de faire de nouvelles levées do gens de guerre pour rompre les assemblées hérétiques et surveiller les frontières ; mais elle était retenue par le manque d'argent et aussi par la crainte que les sectaires n'appelassent à leur aide les huguenots de la France. Déjà elle était avertie que plusieurs gentilshommes français avaient visité secrètement , sous des déguisements divers, les places frontières, et qu'ils s'abouchaient avec les mécontents pour mieux effectuer leur dessein de s'emparer de quelque ville ou forteresse des Pays-Bas. Anvers surtout était pleine de Français. Plusieurs étaient même venus à Bruxelles. L'attitude équivoque ou les indécisions de ses conseillers augmentaient encore les embarras de la gouvernante. Parmi les seigneurs qui formaient son conseil, les uns déclaraient qu'ils ne prendraient pas les armes pour maintenir l'inquisition et la rigueur des placards ; les autres, tels que le duc d'Arschot, le baron de Berlaymont, les comtes d'Arenberg et de Meghem, motivaient leur inaction en alléguant qu'ils n'avaient pas reçu

■ Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. II, p. 115. — StradAjHv. V. — Brandt, liv. VI. — La propagande des religionnaires se manifestait aussi par des pamphlets acerbes contre les catholiques : « Eodem tempore sectarii, ut plures ad se suaque dogmata pertraherent, in nundinis hebdomadariis et in plerisque locis suos virulentos libcllos, ut : Exequias missœ; Casum Babylonis; Anliquam fidei doctrinnm contra novos errores papistarutn, et convitia contra R^m cardijialem G ra7ivellanitm, • Rhythmos suos et cantiones adversiis B»' fidei inquisitorem ( Titelmannum), diversas fidei confessiones calrinistarum, martinistarum, anabaptistarum, et hujusmodi, indefesso studio spargunt, vel publiée cantant. « Geiisianismus Flandriœ occidentalis, p. i 2.

LIVRK XI {\MG). 101

du roi l'ordre de prendre les armes, et qu'il n'y avait pas d'ailleurs un réal dans le Trésor. On ne pouvait non plus se fier aux gens de guerre, mécontents des retards apportés au payement de leur solde et souffrant de la cherté des vivres. Ils commençaient à se débander et à se faire héberger dans les monastères et dans les villages. La gouvernante n'osait les rappeler à la discipline, plusieurs de son conseil ayant exprimé la crainte que, si l'on exaspérait les soldats, ils ne se joignissent aux sectaires'. L'agitation qui régnait à Anvers devait fixer surtout l'attention de Marguerite. Le 13 juin, il y avait eu une première assemblée publique hors de la ville : elle se composait en grand partie d'étrangers et de jeunes gens, que la simple curiosité y avait conduits. Les sectaires continuèrent ensuite à se réunir dans le bois de Bcrchem et à Borgerhout, où deux prédicants, l'un teinturier et l'autre corroyeur de cuir, annonçaient le nouvel évangile en flamand et en français. La gouvernante croyait avec raison que les huguenots , qui s'étaient réfugiés en Flandre et surtout à Anvers, contribuaient beaucoup à y répandre leurs doctrines. François Junius, qui était à leur tète comme ministre de la petite église française, animait tout par ses conseils et par ses lumières. C'eût été une victoire pour Marguerite que l'entière expulsion des étrangers. Elle l'essaya en faisant commander à la magistrature communale d'éloigner sans délai les Français qui se trouvaient à Anvers, à moins qu'ils ne pussent prouver qu'ils y avaient leur domicile pour des raisons de négoce. Elle commanda en même temps d'assembler la milice bourgeoise, de supprimer les conveniicules qui se tenaient dans la ville et de disperser les assemblées qui se faisaient dans le

' Lettre de la gouvernaate au roi, du 2t juin '1566, dans la Correspondance de Marguerite de Parme, pièce X<; ; — Lettre d'Alonso del Ganto au roi, du 4 juillet, dans la Correspondance de Philippe II, t. le"-, p. 427.

102 LliS l>AY.S-nAS sous PIIII.IPI'E II.

bois de Berchem. Le magistrat défendit à tous les habitants, quelle que fût leur qualité, de se trouver aux prêches publics. Mais, dès le lendemain, les religionnaircs lui adressèrent une requête, dans laquelle ils exposaient que leur nombre s'était si fort augmenté, depuis quelque temps, qu'il ne leur était plus possible de s'assembler en secret ; qu'il fallait nécessairement en venir aux assemblées publiques ; que le magistrat était donc supplié de les autoriser, en assignant des lieux qui y fussent propres ; que la liberté, que l'on donnerait à la conscience, ferait un bien extraordinaire à la ville, oii l'on verrait bientôt affluer tout le commerce delà France et de l'Allemagne; et qu'enfin, une telle grâce pouvait être accordée par le magistrat en vertu des antiques privilèges de la commune. Les religionnaircs se passèrent d'ailleurs de l'autorisation de l'autorité communale. Le dimanche qui suivit la publication de l'édit contre les conventicules, les luthériens ou martinistes, d'un côté, et les calvinistes, de l'autre, se réunirent dans les campagnes, et ces deux assemblées ne comptèrent pas moins de treize à quatorze mille personnes, accourues des villes et des villages voisins. Les sectaires, se voyant en si grand nombre, ramenèrent triomphalement dans la ville le ministre de Calvin. L'autorité communale, impuissante devant cette formidable démonstration, députa vers la régente le pensionnaire J. de Wesenbeke , pour la prier de se rendre en personne dans la ville, en lui faisant espérer que tout se calmerait par sa présence, ou du moins d'y envoyer un des principaux seigneurs de sa cour. Marguerite répondit que, avant de se résoudre sur ce point, l'autorité communale devait faire connaitre les moyens qu'elle avait de la faire respecter, de s'assurer de la bourgeoisie et d'éloigner les étrangers, surtout les Français '.

I Corr(\si)(iu>lancc fie daillaiinic le Taciliirnr, t. Il, p. xxxiv et xxxv. —

Liviuc XI (1500). 103

Après Anvers, c'était Tournai qui se signalait le plus par les démonstrations du peuple en faveur des doctrines nouvelles. Les sectateurs du protestantisme y étaient d'ailleurs exaspérés .par les bravades des catholiques. Le jour de Pâques, un prédicateur, dans un sermon à la cathédrale, avait attaqué ouvertement la confédération. Un peu plus tard, les jésuites avaient donné une représentation dans laquelle était prononcée la damnation de Bréderode et de tous les signataires du Compromis. De leur côté, les officiers de l'évéque ' avaient demandé assistance au magistrat pour avoir prise de corps contre un homme, qui n'avait pas voulu confesser ni croire que son fils, naguère brûlé \if comme hérétique, était damné. Mais bientôt les religionnaires s'enhardirent et forcèrent le gouvei'neur provisoire, Jean de Chasteler, S"^ de Moulbaix, à se retirer dans le château avec les soldats qu'il avait sous son commandement. Le 23 juin, un prédicant nommé Ambroise Wilie, couvreur de profession, prêcha les nouvelles doctrines au [;ont d'Ernouville, en présence d'un nombre considérable de néophytes. Le 30, un autre ministre nommé Lagrange de Narhonne fit un prêche au Pont à Rieu (hameau de Barge, près de Tournai). Le 3 juillet, Ambroise Wille y tint une nouvelle assemblée dans laquelle il rendit grâces au Seigneur de ce que, après avoir prêché sa parole l'espace de trois ans dans les cavernes et les forêts, il était désormais permis de l'expliquer à la face du soleil. Il espérait, disait-il, qu'avant

Brandt, liv. VI. — Lettre de la duchesse au roi, du 4 juillet, dans la Correspondance de Marguerite de Parme, pièce XlUe. — Le Petit, 1. II, p. \\0. — Scrinium antiquariuni, t. I", p. 243, pour la vie de Juiiius, où il raconte lui-même les soins iuliuis qu'il dut prendre afin de se dérober aux espions et garantir sa sûreté.

' Guilbert d'Ongnycs; il avail pris possession du siège épiscopal au mois de septembre 1565.

lO'l- LES PAVS-nvS SOl'S l'Illl.rPPK 11.

quinze jouis le [)rêche pourrait se faire dans la ville tnéme '. Les reiigionnaires des environs de Gand rencontrèrent plus de résistance. Ils avaient pour prédicateur un moine apostat qui venait des environs d'Audenarde où, le premier, il avait osé tenir une assemblée publique. Ce ministre, alors trè.s-renommé, remarquable d'ailleurs par son éloquence populaire, était Herman de Struyckere, natif de Zwolle, en Over-Yssel. Le 1 4 juin, sept à huit mille auditeurs, avertis d'avance, s'étaient groupés autour de lui, dans les environs de Gand. Un catholique ardent, Cornélius Croes, bailli de Ghendtbrugge, réunit aussitôt ses sergents et entreprit de dissiper cette réunion, il fondit à cheval sur l'auditoire, teniuit à la main droite son épée nue, et dans la gauche un pistolet chargé. Mais déjà les assistants s'étaient serrés autour du prédicateur qui put, avec leur aide se sauver dans un bois. Puis, se sentant forts de leur nombre, ils s'armèrent de pierres et attaquèrent le bailli qui fut lui-même obligé de demander quartier. Le 2 et le 3 juillet, Herman de Struyckere put tenir de nouveaux prêches '. Les sectaires d'Audenarde continuaient à tenir des prêches en plein jour, et en des lieux très-proches de la ville; on y voyait jusqu'à quatre ou cinq mille personnes, parmi lesquelles un grand nombre de villageois armés de bâtons, de l)iques, de pertuisanes, de javelines et d'arquebuses; ils avaient

J Archives de lu maison d'Orani/e-Nassuu, t. II, p. I lt>. — Ciiori.\, Histoire (le Tournai, t. IL — « Les hommes et jeunes garçons, dit Jean Cousin, portoienl attachés à leurs chapeaux ou bonnets ronds, au lieu de médaille, bague ou joyau une petite escuelle ou gobelet, voire même une escaille de gland ou autre chose semblable pour marque qu'ils tenoient le parti des gueux. » Histoire de Tournai, chap. LV.

2 Correspondance de Marguerite de Parme, pièce XIII». — P. Bernardls DE JoNGRE , Gendtsche geschiedenissen of kronyke van de beroerten en ketterye binnen, vn ontrent de sladt van G/wndt, sederl /let jacr 4566, etc., t. I", p. 7.

tAvwE \i (1566). - lOrJ

soin d'ailleurs d'aiDasseï' une grande quantité de pierres autour de la chaire du prt^cheur ".

Dans ces circonstances , la légcnte invita le marquis de Berghes à presser son départ pour l'Espagne, quoiqu'il ne fût pas entièrement guéri, afin de représenter au roi ce qu'il avait vu lui-même et de le persuader d'ajourner, pour quelque temps, la pensée de maintenir l'inquisition et la sévérité des anciens édits. Il devait le conjurer de ne plus faire attendre sa résolution, de peur que l'autorité royale ne périt dans les Pays-Bas, tandis qu'on délibérerait en Espagne. Le marquis de Berghes partit enfin le l^"' juillet pour Paris, voyageant en chariot, à cause de son état. Mais, comme il retomba bientôt malade et qu'il fut même obligé de s'arrêter dans le Poitou, la régente lui manda d'envoyer devant lui quelqu'un des siens dont il connût la fidélité pour présenter ses lettres au roi et lui exposer les choses qu'il avait ordre de lui dire. Cette commission fut exécutée par l'intendant de sa maison, le 25 juillet \

Dans une nouvelle dépêche, tracée le 7 juillet, avec douleur et angoisse d'esprit, Marguerite exposait à Philippe II que, nonobstant les mesures qu'elle prenait journellement, par l'avis des seigneurs et des membres du conseil d'État, elle ne pouvait plus empêcher les prêches publics, qui se faisaient en tous lieux et quartiers avec une grande multilude de peuple. Ces assemblées se multii)liaient de jour en jour, et les sectaires osaient dire qu'ils les continueraient , et menaçaient ouvertement de les tenir dans les villes même ; non-seulement les magistrats et les officiers ne pouvaient plus faire exécuter les anciens placards, mais encore les sujets fidèles redoutaient de voir bientôt éclater

1 Mcmoire justificatif du magistrat d'AudcnanIc 'lettre à la diicliesse de Parme, du 6 juillet 1566), p. 9.

* Strada, liv. V. — Corresiioihlaïuc de' Marguerite de Parme, pièce XIII<-.

i06 LES PAYS-BAS SOIS PHILIPPE II.

une sédition populaire, tant contre la religion que contre les propriétés des riches. Les étrangers se glissaient partout, sectaires, factieux, capitaines et soldats français, qui avaient excité les guerres civiles de France. Le roi devait voir par ce tableau combien il était regrettable qu'il n'eût pas jusqu'alors pris une résolution sur les points contenus dans les dépêches précédentes ; encore cette fois, elle le suppliait, avec toutes les instances possibles, d'avoir pitié de ses États de par deçà et de ne pas les laisser se perdre si misérablement. Quoique le remède fût de plus en plus difficile, elle n'en voyait qu'un seul : une résolution immédiate au sujet de l'inquisition, de la modération des placards et de l'amnistie générale. Elle insistait fortement sur ce dernier point. Elle priait ensuite le roi de lui envoyer de l'argent parce qu'elle prévoyait le moment où il faudrait prendre les armes, et qu'elle ne voulait pas être dépourvue des moyens de conserver les villes frontières déjà menacées par les intelligences que les mécontents et les factieux entretenaient avec les sectaires étrangers '.

Avant d'expédier cette dépêche, Marguerite avait chargé le conseiller d'Assonleville de la communiquer au prince d'Orange et au comte d'Egmont. Elle désirait savoir comment ces deux seigneurs envisageaient les événements qui s'accomplissaient, et ce qu'ils pensaient des mesures à prendre pour en prévenir les conséquences. L'un et l'autre se prononcèrent pour des moyens de douceur. Le prince d'Orange, sortant de sa réserve habituelle, dit, entre autres -. « que c'estoit une grande chose des cœurs et <i volonté des hommes, qui ne se pouvoient forcer par nulle « puissance extérieure. >• Il se plaignit, du reste, qu'on n'avait nulle confiance en lui, et ajouta que plusieurs individus étaient aposléspour le tuer. Quant au comte d'Egmont, il insista beau-

I ConTspondanie <!<' Margiicrilc de Parmr, pièce XIV*.

LIVHE XI (15(16). 107

coup sur kl nécessité de réunir les états généraux et protesta que, pour lui, il était catholique et voulait le demeurer.

Dans une lettre secrète , datée également du 7 juillet , Marguerite ne montrait pas plus de contentement des procédés du roi à son égard. Elle se plaignait avec amertume de ce qu'il la laissât ainsi, au milieu des embarras les plus pressants, sans aide et sans ordres, de manière que, dans tout ce qu'elle faisait, elle devait aller en tâtonnant et au hasard. Ni menaces, ni persuasions, ni admonitions, ajoutait-elle, ne pouvaient plus arrêter le progrès toujours croissant du mal dans le pays. 11 était iirgen'^ que le roi contentât ses vassaux, en ce qui concernait l'inquisition et la modération des placards, et qu'il accordât un pardon général aux confédérés et autres qui avaient pu l'offenser; que, de plus, il envoyât une bonne somme d'argent, pour que, cette concession faite, on pût agir par les armes contre ceux qui voudraient, comme on avait lieu de le craindre, élever des prétentions nouvelles. Dans ce dernier cas, le comte d'Egmont et d'autres seigneurs avaient offert de réduire par la force les perturbateurs, sans épargner, avait dit Egmont, ni frères, ni fils, et en exposant, .s'il le fallait, sa propre vie |)0ur le service de Dieu et du roi. Mais, quant à présent, ce seigneur n'avait pas voulu prendre les armes. Lorsque Marguerite lui représenta qu'elle ne pourrait se dispenser de faire rassembler au moins les bandes d ordonnances, pour s'opposer au progrès des prêches, Egmont répondit qu'il ne prendrait les armes, que si les confédérés ou les sectaires le faisaient ; qu'il ne voulait pas être le premier. Arenberg, Berlaymont et d'autres déclarèrent à leur tour que, si d'Egmont ne donnait pas l'exemple, elle gagnerait peu à ce qu'ils s'armassent eux-mêmes. Elle crut alors devoir appeler en particulier tous les seigneurs [loui' savoir quel fond elle pouvait faire sur leurs compagnies d hommes d'armes et sur leurs propres peisonnes Arschot, Arenberg, Mansfeld, Berlaymont et le comte

108 LES PAYS-nAS sous PHILIPPIN II.

du Rœulx l'assurèrent que leurs compagnies serviraient fidèlement en ce qu'elle leur commanderait. Le comte de Meghem, moins explicite que ses collègues, dit qu'il servirait le roi comme il y était obligé, sauf les deux points de l'inquisition et de la modération des placards. Le comte de Ilornes répondit que sa compagnie ferait tout ce que la duchesse lui commanderait, et que, si elle s'y refusait, il avait cent gentilshommes par lesquels il remplacerait ses hommes d'armes. Le comte d'Egmont repartit que sa compagnie ferait ce qu'il lui ordonnerait. Quant au prince d'Orange, il déclara qu'il n'était pas sûr de la sienne, parce qu'il ne l'avait vue depuis nombre d'années, mais qu'il croyait qu'une partie des hommes , dont elle était composée , ne voudraient servir contre les sectaires ni empêcher les prêches. Pour ce qui le concernait personnellement, il déclara de nouveau qu'il désirait être autorisé par le roi à se retirer en sa maison ; mais que, partout oîi il se trouverait, il serait bon vassal de Sa Majesté '.

Quelques jours après, Guillaume de Nassau était formellement dénoncé à Philippe II comme l'adversaire dont il fallait le plus se défier. T. Armenteros, secrétaire de la duchesse de Parme, écrivait au roi, le 12 juillet, qu'il avait tâché de nouveau, et plus vivement que jamais, de pénétrer les desseins du prince d'Orange, mais qu'il n'avait pu y réussir. Il en attribuait la cause à ce que ce, personnage avait changé de religion »; à ce qu'il se sentait fort de l'appui qu'on lui avait offert d'Allemagne , de la nombreuse clientèle qu'il avait dans le pays, et enfin de la défiance qu'il avait du roi et de ses ministres, «i Le prince, disait-il, se prépare de longue main à la défense qu'il sera forcé de faire contre le roi. »

' Correspondance de Philippe 11, t. I", pp. 428-430.

^ Eli marge de ce passage, Philippe traça ces mois : « Personne ue l'a écrit aussi clairement (A'o lo ha escrito nadic asi claro). « Correspondance de Philippe II, t. l'T, p. 431.

LlVHIi XI (1300). 109

La situation se rembrunissait chaque jour, et les proches se multipliaient dans des proportions alarmantes. Le 7 juillet, un dimanche, trois ou quatre mille sectaires s'étaient réunis dans les faubourgs de Valenciennes et y avaient célébré des baptêmes et des mariages, suivant les usages des réformés. Le môme jour, Ambroise Wille, escorté de cent cinquante cavaliers, avait tenu aux Follaix , dans un des faubourgs de Tournai, une nouvelle assemblée, à laquelle assistaient plus de huit mille personnes, dont la plupart étaient munies de bâtons, de pistolets et d'arquebuses. Les serments, convoqués i)ar l'autorité communale, déclarèrent qu'ils n'avaient pas la puissance d'empêcher les prêches, ni dans, ni hors de la ville , et qu'ils ne tourneraient point leurs armes contre des assemblées oii se trouvaient de leurs parents et de leurs amis. Le jeudi suivant, 11 juillet, un nouveau prêche eut lieu derrière l'abbaye des Prés. Quoique la réunion fût moins nombreuse que la précédente, le prédicant se montra plein d'audace : il dit à ses auditeurs qu'ils devaient sommer le magistrat de relâcher deux calvinistes, détenus pour cause de religion, ou qu'on les délivrerait par la force. Mais cette menace fut déjouée par le magistrat qui, pendant la nuit, fit conduire les prisonniers au château ' .

Partout les sectaires menaçaient ouvertement d'user de voies de fait si on voulait les empêcher- de donner un libre cours à leurs manifestations. Ils trouvaient des chefs pour les mettre en ordre de guerre ; ils étaient assistés de gens à cheval ; ils s'étaient munis de corselets , morions , arquebuses, pistolets, haches, hallebardes et de toutes autres armes offensives et défensives ; ils s'imposaient entre eux des contributions; conduisaient enfin

1 Histoire de Tournai, par Jean Cousin , chap. LV; — ibid., par Chotin, t. H, passim. — Extraits des registres des causaux de Tournai, par M. GaciiARD, dans les Bulletins de la commission royale d'histoire, t. XI (1« série], p. 408.

no LES PAYS-BAS SOUS PHILIPPE II.

ot reconduisaient, avec appareil militaire, les prédicants et ministres. Les paysans des environs de Lille, enrôlés et armés, avaient déclaré que si l'on touchait ù unprédicantou à quelqu'un d'entre eux, tous les autres se soulèveraient. A Tournai . des gentilshommes à cheval veillaient sans cesse sur les mmistres logés à VÉCU de France, en la paroisse Saint-Piat ; un peu plus tard, ils furent même hébergés par des membres de la confédération. Les prédicants, se voyant ainsi encouragés et soutenus, ne gardaient plus aucune mesure; ils baptisaient, mariaient, enterraient à leur guise ; ils faisaient demander l'autorisation de prêcher dans l'enceinte même des villes; ils réclamaient la liberté de religion, et des temples destinés à leurs prosélytes ; ils faisaient ce qu'ils voulaient, sans plus respecter l'autorité des magistrats ni celle du gouvernement. Une foule de ministres , étrangers ou nationaux, quelques-uns, moines défroqués, d'autres, sortis de la classe ouvrière ou de la bourgeoisie, mais tous animés d'ardentes convictions, ne cessaient d'exciter la multitude. C'étaient Ambroise '^''ille à Tournai ; Guy de Bray et Pellegrin Lagrange à Valenciennes ; Nicaise Verschueren et Herman de Struyckere à Audenarde et à Gand ; François Junius, à Anvers ; Pierre Dathenus, dans la Flandre occidentale '.

Ce dernier avait vu le jour à Ypres. Après avoir embrassé, dans sa première jeunesse, la vie monastique à Poperinghe, il ne tarda point à se laisser séduire par les opinions des réformateurs. Contraint d'émigrer pour échapper aux placards de Charles-Quint, il se relira d'abord à Londres, oîi il exerça le métier d'in)primeur. C'était sous le règne d'Edouard VI. A l'avènement de Marie Tudor, il quitta un pays qui avait cessé de lui offrir de la sécurité et se réfugia en Allemagne. 11 s'y attacha à Albert de

• Correspondance de Marguerite de Panne, pièces XV* et XXI II«, pp. 83 et 1 20.

LIVIIE XI (15CG). 1 1l

Brandebourg et fut nommé ministre réform('' à Francfoit-sui- Mein pour les Belges dissidents, qui s'étaient retirés dans cette ville. Là avaient également cherché un asile les émigrés français et anglais. Les uns soutenaient les opinions do Luther, les autres celles de Calvin. Les premiers finirent par l'emporter, et le magistrat de Francfort défendit l'exercice du calvinisme en 1 561 . Dathenus prit alors son recours vers l'électeur palatin, Frédéric III, protecteur avoué des calvinistes. Ce prince gratifia les réfugiés du monastère des chanoines réguliers de Saint-Augustin à Frankenthal, et Dathenus devint de nouveau ministre pour les Belges de cette colonie. Ce fut là qu'il traduisit en flamand, le catéchisme de Heidelberg, composé par Zacharie Ursinus , disciple de Melanchthon; cette traduction parut en 1563 et fut immédiatement répandue dans toutes les contrées flamandes. Dathenus traduisit aussi en flamand les psaumes de Marot . et ces deux publications assurèrent sa popularité. Il avait été chargé par l'électeur de suivre en France son fils Jean-Casimir, envoyé avec un corps d'armée pour seconder les huguenots. Il profita de cette mission et des entrej-rises des confédérés dans les Pays-Bas pour rentrer en Flandre, oti les sectaires l'accueillirent avec enthousiasme et le suivirent avec empressement. Dans le langage populaire, il était désigné sous le nom de Barbe-Rousse ' .

Le 1 9 juillet, Marguerite de Parme écrivit à Philippe II : » Tout est dans un tel désordre que, dans la plus grande partie du pays, l'on est sans loi, foi ni roi. i> Elle faisait ensuite une peinture détaillée des entreprises et des progrès des novateurs. L'hérésie avait d'abord envahi Anvers, Gand, Tournai, Valenciennes, Middelbourg, Lille et Audenarde. Mais le mal n'avait pas tardé à s'étendre. Des prêches avaient lieu maintenant autour de Bois-

' Lectures relatives à l'histoire des sciences , etc. , par Goethals, t. IIF, pp. 81 et suiv.

\ 12 LES PAYS-BAS SOLS l'IIlI.IPPr M.

lo-Diic, (le TunihoLit, de Bruges, d'Ypres, de Harlem, de Zirickzée ; à Amsterdam, les sectaires dogmatisaient dans une maison voisine du tonlieu. Les ministres des différentes villes entretenaient entre eux une correspondance active. 11 en était surtout ainsi entre les sectaires d'Anvers, de Tournai et de Valenciennes.

Les calvinistes dominaient à Tournai, à Valenciennes, à Lille, b Audenarde et dans les environs. A Gand, à Ypres et à Bois-le- Duc, l'influence était partagée entre les sectateurs de Calvin et les anabaptistes Ceux-ci toutefois ne prêchaient encore qu>n secret, excepté en Hollande et en Zélande. A Anvers, il y avait rivalité entre les adhérents à la confession d'Augsbourg, les calvinistes et les anabaptistes. Ces derniers tenaient de fréquentes assemblées dans une habitation de la nouvelle ville , à l'opposite de la maison hanse'atique. Elles avaient lieu de grand matin, vers trois ou quatre heures, et se composaient de trois ou quatre cents personnes, qui se renouvelaient diverses fois en pareil nombre ; ils ne voulaient pas s'assembler tous ensemble, pour ne pas montrer tout à coup combien ils étaient forts , sachant qu'ils étaient mal vus de toutes les autres sectes '.

Dans l'ensemble des forces protestantes, les sectateurs de Calvin étaient de beaucoup les plus nombreux et exerçaient une sorte de prépondérance , parce que ceux des confédérés , qui avaient changé de religion , s'étaient portés vers le calvinisme. Tous les prêcheurs français et wallons, ayant été instruits à Genève, appartenaient aussi à la même secte. Enfin tous les livres calvinistes étaient traduits en français ou en flamand tandis qu'on n'agissait pas de même à l'égard des ouvrages luthériens. C'était encore une cause de succès pour les partisans du calvinisme'.

' Lettre de la duchesse de Parme au prince d'Orauge, du 23 juillet -1360, dans la Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. II, p. 132.

^ Celte observation est empruntée à une communication faite par Louis

1,1 viu; XI (I5GG). 1 lô

L'audace des sectaiies ne connaissait plus de frein. A Ypres, ils chantaient déjà les psaumes dans la ville mémo. A Bois-le- Duc, comme ù Tournai , les serments avaient formellement refusé de prêter assistance à l'officier de justice pour rompre les ronventicules.

Autour de Gand, les assemblées hérétiques ne contenaient pas moins de douze à quinze mille personnes, dont la plupart avaient des armes. Les sectaires de Bruges et des environs avaient menacé d'entrer dans la ville au nombre de quarante mille pour y introduire les prêches. Ceux d'Armentières, à l'issue d'une assemblée tenue dans le voisinage de la ville, y étaient revenus en armes , avaient forcé la prison et délivré un anabaptiste et un calviniste. A Gand , comme le président du conseil de Flandre se préparait, entre cinq et six heures du matin , pour aller ouïr la messe, il vit entrer dans sa maison six hommes avec le pistolet au poing. L'un d'eux, un ministre, lui dit qu'il avait fait prendre et citer plusieurs de ses coreligionnaires pour avoir assisté aux prêches , et , entre autres , un avocat au conseil de Flandre, lequel était également soupçonné de donner asile à des sectaires. Il avait été, à la vérité, relâché moyennant une caution de 3,000 florins; mais cette concession ne suffisait pas. Le ministre somma donc le président du conseil de Flandre de décharger le prévenu de cette caution et ajouta que, s'il empêchait les prêches, il s'en trouverait mal. Le président répondit qu'il était officier du roi, dont il faisait exécuter les commandements; et qu'il était bien résolu, nonobstant leurs menaces, h. persévérer dans l'accomplissement de ses devoirs; que, du

de Nassau au landgrave l'hilippe de Hesse, le -15 février 1567 : >< Der calvinischen sei vier mahl mehr ails der confessionistcii. welches die ursach das die calvinischen biicher aile weg in Franzôsische und Nidderlendische sprachenu transferirt, aber nicbt die Lutherische biicher. » Supplément aux Archives de la maison d'Orange-Nassau, p. .57.

Page 1