LIVRE XI (loOn). Hî
Or, comme ces seigneurs avnient voix an conseil, on pouvait
supposer, disaient les délégués, qu'ils noircissaient les confédérés
auprès du roi et qu'ils lui donnaient des avis qui ne pouvaient
tendre qu'au désavantage et à la ruine de ces derniers. Du reste,
ils savaient, par des avis reçus de France, que le roi demandait
passage pour un certain nombre de soldats espagnols, et qu'il
sollicitait du gouvernement français les mêmes secours que
celui-ci avait obtenus de l'Espagne pendant les guerres civiles.
Ils n'ignoraient pas non plus que le duc de Savoie s'était engagé
à entrer dans les Pays-Bas avec les forces que l'on rassemblait
à cet effet. Ils savaient aussi que le clergé avait fourni extra-
ordinairement une somme de 500,000 florins pour combattre les
confédérés. Ils déclaraient que jamais nul des chevaliers de
l'Ordre n'avait voulu, jusqu'alors, donner lassurance aux confé-
déiés que le roi et la régente ne procéderaient contre eux par
voie de fait. Toutes ces raisons et bien d'autres, disaient-Us, les
avaient engagés à prendre des précautions; mais afin que la
gouvernante ne pensât point que, par leurs alliés étrangers, ils
entendaient les Français, ils assuraient que ces alliés étaient en
Allemagne. Faisant enfin allusion aux pouvoirs qu'ils avaient
demandés pour le prince d'Orange, le comte d'Egmont et le comte
de Hornes, ils n'entendaient point, disaient-ils, que ces pouvoirs
portassent atteinte à l'autorité de la régente; mais il paraissait i
indispensable que nulle levée de soldats , dans le pays et au 1
dehors, ne se fit sans la participation de ces seigneurs, qui I
devaient aussi nommer directement les capitaines appelés ;\ servir sous leurs ordres. D'autre part, l'assurance qu'ils réclamaient de la régente et des chevaliers de l'ordre de la Toison d'or, ils l'expliquaient en ce sens, qu'elle ne serait que provi- .soire, et jusqu'à ce que le roi l'eût approuvée ou rejetée ; mais, en cas d'improbation, la gouvernante et tous les seigneurs devaient leur promettre que les confédérés seraient encore sous leur sauve- " 10
140 i.KS p\Ys-n.\.s soL's piiii.ippK ir.
garde durant les trois semaines qui suivraient la notification dti refus du roi, afin que, pendant ce temps, ils se pussent pourvoir d'autres remèdes nécessaires à leur sûreté '.
Cette déclaration explicative porta au comble les inquiétudes de Marguerite, quoique, selon l'opinion exprimée par le comte d'Egmont, elle mitigeàt un peu les termes si absolus de la requête. Le conseil d'État, auquel furent adjoints les membres du conseil privé, délibéra de nouveau sur les prétentions émises par les confédérés. Viglius continua à s'opposer à l'intervention irrégulière des trois seigneurs désignés ; mais les autres conseillers furent, en général, d'avis qu'il fallait céder aux circonstances et accorder aux représentants de la Confédération les garanties qu'ils demandaient, pourvu qu'ils promissent, de leur côté, de faire mettre bas les armes et de s'employer au rétablissement de la paix publique. Il fut enfin airêlé, le G août, que tous les chevaliers de la Toison d'or seraient appelés à Bruxelles pour le 18, afin de prendre une résolution définitive sur la requête des confédérés et de donner une réponse à leurs représentants'. Le comte d'Egmont notifia cette décision aux députés et leur promit, sur son honneur, que, jusqu'à ce qu'ils reçussent la réponse de la gouvernante, la sûreté des gentilshommes confédérés serait pleinement garantie, à condition que, de leur côté, ils n'entreprendraient rien non plus pour fortifiei- leur ligue ^
' Grande chronique de Hollande, t. II, pp. 1 13-1 13.
^ Notules du conseil d'État (séances du 2, du S et du 6 août].
' »... Et promit ledit S"- comte, par cliarge et de la paît de Son Altes.se, sur son honneur, auxdits députés que, cependant et jusques que l'on leur auroit donné ladicte response, Ton n'attenteroit rien contre la compagnie desdicts gentilzbommes confcdérez. en façon que ce fust, à cause de leur requesfe et compromis, moyennant que culx ne attentassent aussy rien et ne procédassent plus avant, et ne pracf icassenl rien es villes ou dehors, pour les attirer ou gaigner gens à eulx, ou quelque chose semblable. Ce que réciproquement ilz promeirent sur leur hnnneui'. pour eulx et tniile
i.ivHi: XI (I5(»(»). 147
L'appui oiiv(Mtomont donné par l'assemblée de Saint-Troiui nnx religionnaircs avait exalté la ferveur de ceiix-ri , surtout ;i Anvers qui était alors comme la citadelle du protestantisme dans les Pays-Bas. Chaque jour, on voyait dans les champs vingt à trente mille personnes, qui se pressaient autour des prédicateurs flamands et wallons '. Le succès des religionnaires d'Anvers encourageait ceux des autres localités. Le 21 juillet, une assemblée également considérable s'était tenue hors des portes de la ville de Gand, sur le territoire qui ressortissait à la juridiction de l'abbé de Saint-Pierre {Sint-Peeter-ffaelst). Elle était formée de gens venus de tous quartiers, sous prétexte d'une foire alors célèbre, de Renaix , d'Audenarde, de Deynze, de Thielt, d'Eecloo, de Caprycke et des Quatre-Métiers. Les sectaires étaient armés de bâtons, d'arquebuses, de pistolets et accompagnés d'un certain nombre de cavaliers '. Les religionnaires de Tournai montraient plus d'audace encore. Le 2o juillet, après un prêche tenu à la porte Sainte-Fontaine, les dissidents , à la tète desquels se trou- f
vaient les bourgeois les plus riches, firent leur entrée en ville, armés et rangés militairement; ils précédaient le prédicant, qui
la compagnie du compromis. Et furent présents à recepvoir et faire ces promesses : le comte Lodenwyck de Nassau, les S'* d'Esquerdes, d'Audregnies, de Lumbrc, de Noyclles, de Villers, de Risoir, de Malberg et Ghistelles... « {Notules du conseil d'État, 6 août.)
' Lettre du prince d'Orange au comte de Schwartzbourg, datée d'Anvers, le 27 juillet 1366, dans les Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. II, p. 180.
^ Verslay van 't Magistraet imn Cent, etc., p. 92. — On trouve dans le même recueil, p. 90, une lettre du comte dEgmont, écrite de Bruxelles, le 22 juillet, et adressée aux échevins et conseil de la ville de Gand. Il avait appris, disait-il, que certains prédicateurs avaient dit en Flandre qu'ils étaient autorisés par des chevaliers de l'Ordre et même rar lui. Il démentait ce bruit et invitait le magistrat de Gand à donner la plus grande publicité à ce démenti.
148 LES PAYS-n.vs SOIS r'HiMr'Pi; ii.
s'avançait ensuite entouré de cavaliers. Par cette démonstration menaçante, ils obligèrent l'évéque à abandonner Tournai pour se retirer en son château d'Helchin '. Des prêches se lenaient aussi dans les provinces d'Utrecht et de Hollande, où la première assemblée avait eu lieu le 14 juillet dans un champ près de Horn. Un mois après, plus de cinquante mille personnes se rendaient journellement aux assemblées protestantes dans cette province. Les prédicants étaient infatigables ; ils parlaient le plus souvent pendant quatre heures consécutives, sans qu'on se lassât de les écouter, parce que le peuple , suivant les historiens protestants, languissait depuis longtemps après la parole de Dieu et était affamé de cette nourriture spirituelle =. Mais la nouveauté était aussi un grand appât [our la multitude ignorante. Le prince d'Orange, n'ayant pu empêcher les prêches qui se tenaient hors d'Anvers, voulut du moins éviter que la ville même ne tombât au pouvoir des religionnaires. A cet effet, il fit de nouveau convoquer le 23 juillet l'assemblée générale de la commune et proposa de choisir douze cents hommes parmi les bourgeois, de les soudoyer et d'en faire une troupe permanente soumise à la discipline militaire. Le prince représenta à l'assemblée que la principale cause de la crainte cjui régnait parmi les marchands et de l'émigration de beaucoup d'entre eux provenait de ce que , par 1 insuffisance du guet ordinaire , la ville n'était pas assez armée contre toutes ^'iolences ou invasions subites. Il recommanda en même temps que chacun agît auprès des sectaires qu'il connaissait pour les détourner des prêches, moyennant l'assurance d'une amnistie pour le passé, qui serait réclamée de la gouvernante, et jusqu'à décision ultérieure du roi, avec l'avis des états généraux. Les divers collèges et corporations qui
I Chotin, Histoire de Tournai, t. II.
^ Brandt, Histoire de la ré formation, t. î'^'-. — Arr/iices de la vudson d'Orunge-IS'assa)!, t. H, p. 236.
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formaient l'assemblée de la commune répondirent en substance à ces proiiositions que la levée de douze cents hommes soudoyés ne serait pas convenable en une telle ville marchande , et qu'il était préférable de répartir tous les habitants par quartiers pour en former une garde générale. Quant aux prêches, ils déclarèrent qu'ils emjjloyeraient leurs efforts pour en détourner le peuple, et que la voie de la douceur leur paraissait la |)lus sûre. Ils réclamaient toutefois la convocation immédiate des états généraux pour oi)pospr à un mal général un remède général et convenable. La commune avait déjà demandé que le prince fût investi temporairement de l'autorité de surintendant et gouverneur ; elle renouvela cette demande, après la conférence de Duffel, prétextant que le prince seul pouvait rétablir la tranquillité et rassurer les marchands. Elle ne se borna point d'ailleurs à exprimer son vœu par écrit : le magistrat envoya des députés à la régente pour hâter sa détermination. Après avoir balancé pendant quelque temps, Marguerite, effrayée de l'isolement dans lequel le roi la laissait, céda au vœu des Anversois et au désir du prince d'Orange en lui expédiant, le 3 août, des lettres patentes qui régularisaient sa position. Elle fit aussi déclarer qu'elle était contente d'accorder un pardon général à ceux qui avaient assisté aux prêches et assemblées illicites, pourvu qu'ils n'y retournassent plus. L'intervention du prince d'Orange avait déjà produit de bons résultats pour la paix publique, lorsqu'un incident inattendu vint tout remettre en question. Le 19 juillet au soir, le drossard de Brabant , accompagné de quelques gens à pied et à cheval, fut reconnu comme il passait près des fossés de la ville; on prétendit qu'il avait commission de se ruer sur l'assemblée des sectaires, d'appréhender les ministres, les anciens et les diacres et de rompre ainsi les prêches. Il se rendait, disait-on , au village de Merxem, où il avait sa demeure, pour mettre son projet à éxecution If lendemain dimanche. Les religionnaires ému^
I?i0 LUS PAVs-nAS sods pmi,ippn m.
reprirent les armes, décidés ù repousser par la force les violences du drossard. Mais le prince d'Orange, voulant prévenir un conflit qui pouvait avoir les plus graves conséquences , envoya immédiatement des dépêches à la gouvernante pour que , avant la matinée du lendemnin. il fût enjoint au drossard de ne rien entreprendre et de se retirer. Le dimanche, de bon matin, le drossard reçut effectivement l'ordre de se retirer. Cependant le peuple restait toujours armé et continuait à se rendre aux prêches avec plus d'ardeur que jamais. Le 28 juillet , il se tint hors de la ville deux assemblées, l'une le matin, et l'autre vers le soir ; plus de dix mille auditeurs y assistèrent, protégés par deux cents sentinelles disséminées dans les champs et armées d'arquebuses, de hallebardes ou d'épieux.
Le refus de la régente de laisser mettre en liberté un calviniste, en faveur duquel étaient intervenus les protestants d'Anvers, et le bruit répandu dos armements du duc de Brunswick, accrurent l'agitation du peuple. Parmi les prédicants qui exerçaient le plus d'ascendant dans la ville, se distinguait l'ancien curé du Kiel, suspendu, en 1565, par le vicariat de Cambrai comme suspect d'hérésie. Le 10 août, il venait d'achever son sermon en présence d'un nombreux auditoire, lorsque Pierre Rithove, curé de la paroisse de Saint-Pierre, à Louvain, qui se tenait déguisé en laïque parmi les auditeurs, prit la parole pour combattre certains arguments du prêcheur. Celui-ci proposa ù son antagoniste de se rendre dans une maison particulière, afin d'y conférer hors de la foule. Mais Rithove persista dans ses protestations, et une vive controverse s'engagea entre le curé catholique et le ministre dissident. Le |)euple prit parti pour ce dernier, poussa des huées contre Rithove, et les plus exaltés allaient se jeter sur lui lorsque quelques bourgeois, au [léril de leur \'ïe, s'interposèrent, le poussèrent dans une maison et le cachèrent dan.-^ une cave. Le prince d'Orange, ayant été informé
Mvitt XI (15{)(i). 15i
de cet événement, s'ern|iressa d'envoyer sur les lieux un des ofliciers de justice qui se saisit du curé de Saint-Pierre et le mit en prison pour apaiser la multitude ; mais on ne tarda point à le faire sortir secrètement de la ville par l'Escaut. Cependant le prince insistait le plus qu'il pouvait pour que les sectaires s'abstinssent du port de toutes armes dans les prêches, ou du moins [)endant qu'ils traversaient la ville. Les ministres et les consistoires avaient fini par y consentir, sur l'assurance qui leur fut donnée qu'on les laisserait tranquilles. Mais bientôt de nouveaux incidents vinrent raviver toutes les défiances. Les maîtres des quartiers reçurent, le 13 août, de Bruxelles, des lettres dans lesquelles on les avertissait que la résolution avait été prise à la cour, de concert avec les députés du magistrat d'An\ers, de massacrer tous ceux qui se rendraient aux prêches. On ne douta plus de ce complot lorsqu'on vit passer par la \ ille, sous la protection du maiiistrat, des chariots chargés d'armes qui étaient destinés au drossard de Brabant. On disait que cet officier était lui-même près d'Anvers avec mille chevaux et bon nombre de gens de pied, logés çà et là dans les monastères des environs. Enfin, on avait acquis la preuve que des enrôlements se faisaient dans le but évident d'assaillir les religionnaires. Toutes ces rumeurs, fausses ou vraies, inspirèrent aux chefs des dissidents une résolution énergique. Ils déclarèrent que, n'étant plus en sûreté hors de la ville, ils tiendraient désormais leurs prêches dans la ville même, et qu'ils commenceraient le 1 5 août, jour de l'assomption de Notre-Dame. Le prince dOrange, informé de cette résolution, envoya le pensionnaire Wesenbeke vers les ministres et deux de ses gentilshommes \ers les principaux marchands protestants, pour les engager à renoncer à leur détermination, sinon qu'il s'y opposerait de tout son pouvoir et même par la force. Les religionnaires se montrèrent inébranlables. Quelques marchands furent députés au prince avec un écrit contenant la
152 i.!:s i'AV5.-iJAS bidii l'iiiMi'i'i; ii.
justificulioii d'une résolution qu'ils disaient avoir été prise pour éviter de plus grands maux et pour faire cesser le port d'armes ; ils ajoutaient que, s'il ne lui plaisait point de se contenter de ces excuses, ils aimeraient mieux, quoiqu'à leur giand regret, encourir son mécontentement que de ne i)as faire droit aux justes plaintes du peuple. Le prince, loin de se montrer satisfait de ces excuses, répondit qu'il ne consentirait en aucune manière qu'on prêchât dans la ville. Vers minuit, il donna l'ordre au magistrat de faire mettre les serments sous les armes pour le lendemain, à cinq heures du matin. Les protestants cédèrent devant cette démonstration. A sept heures, leurs députés revinrent chez le prince et lui déclarèrent que, seulement par égard pour lui, ils voulaient bien encore ajourner les prêches dans la ville; cependant, qu'il ne serait bientôt plus possible de contenir les religionnaires à moins qu'ils ne reçussent l'assurance formelle qu'on n'essayerait plus de troubler leurs assemblées dans les champs. Le prince ne dissimula point à la régente que si, cette fois encore, il avait pu retenir les religionnaires, leur nombre et leur influence augmentaient pourtant chaque jour; conséquemment, que s'ils persistaient à vouloir tenir leurs prêches dans la ville, il serait presque impossible de les en empêcher, attendu que les bourgeois, c'est-à-dire leurs alliés domestiques et religieux, ou les protégeraient ou\ertement ou craindraient en leur résistant d'allumer une guerre intestine '.
Les lenteurs calculées de Philippe II entraînaient les Pays- Bas vers une révolution, et les angoisses de la duchesse de Parme se manifestaient avec une vivacité extrême dans sa correspond
1 Grande chronique de Hollande, t. II, pp. lit et suiv.; — Corresyan^' (lance de Guillaume le Taciturne, l. II, pp. XLVi et suiv. ; — J. de Wesen- BEKE, La description de icstat, succès et occurrences, etc., pp. 2l'i et suiv.;
— SïRADA, liV. V.
LivKK XI (15GG). 155
dance avec le roi. Le 31 juillet, elle lui iiiandait, dans une dépêche ostensible, que le retard qu'il apportait à prendre une résolution jetait dans une perplexité inexprimable les membres du conseil d'Etat et tous les bons sujets, tandis que les sectaires redoublaient d'audace. Elle lui disait qu'elle était en grande crainte qu'ils ne s'asseojblassent pour dévaster les églises et les bourgs ; ses appréhensions étaient d'autant plus grandes qu'elle se trouvait dépourvue d'argent et de gens de guerre ; et comme elle n'a\ait point reçu le conseil d'employer la force, pendant qu'elle attendait la résolution du roi, il s'ensuivait que tout était maintenant compromis et perdu. Elle rendait cependant compte des mesures qu'elle avait prises pour arrêter le mal. Elle avait, par diverses ordonnances, interdit les prêches, éloigné les étrangers et les vagabonds, défendu aux sectaires bannis de rentrer dans le pays. Mais toutes ces ordonnances avaient été fort mal observées. Elle avait enjoint de renforcer les garnisons tant des villes que des châteaux, ordonnant de lever le double des ordinaires; mais elle n'avait pu déployer plus grand appareil, tant à cause de sa pénurie que parce qu'on ne lui avait pas conseillé de le faire, car on lui disait que si elle faisait remuer armes, pour un homme quelle lèverait, on lui en opposerait dix. Elle avait aussi, à plusieurs reprises, ordonné la l'éunion de quelques bandes d'ordonnances pour les répartir dans les lieux nécessaires ; mais jusqu'alors tout cela était demeuré non effectué, faute d'argent. Elle ne cessait cependant de rechercher tous les moyens de trouver des ressources dans les Pays-Bas, demandant emprunts et dons aux prélats et gens d'Église, et aux principales villes : elle était toutefois sans espoir d'en tirer grand'chose , parce que les prêts faits par eux antérieurement ne leur avaient [)as encore été remboursés, à cause de l'état du pays ; du reste, dans le cas même où l'on obtint quelque assistance pécuniaire, celle-ci serait loin d'être efficace. Elle annor.çail ensuite que, sur sa demande.
134 LES PAYS-n.V.s SOIS PHILIPPE II.
le gouvernenienl français avait défendu il tous ses sujets de sortir du royaume, d'expédier des armes ou de porter préjudice aux Pays-Bas, sous peine d'être condamnés à la confiscation de corps et de biens, comme infracteurs de la paix. Elle supplinit enfin Philijipc II de ramener à lui la noblesse, en promettant l'oubli à tous ceux qui avaient signé la première requête ou s'étaient ligués avec les confédérés. Plus le roi tarderait de se résoudre, disait Marguerite, |)lus le désespoir du pays augmenterait, et le roi savait ce que le désespoir faisait faire aux hommes. Elle ajoutait que la modération des placards ne pourrait plus servir à rien ; qu'il fallait forcément, si l'on voulait éviter la guerre civile, accorder l'assemblée des états généraux. « Naguère <t disait-elle, j'ai représenté à Votre Majesté le mal et le bien qui « en peut résulter; mais comme nécessité n'a point de loi, et n que de deux maux il faut choisir le moindre, je ne vois pas «; comment on pourrait refuser cette assemblée , car s'il y a >i reioède, c'est par l'avis des états, lesquels ne se voudront per- « dre ni oublier ce qu'ils doivent à Dieu, à Votre Majesté et à la <i patrie. C'est pourquoi je supplie Votre Majesté de m'envoyer son « autorisation, l'assurant que ce délai nous perd entièrement, » car ce qui peut servir pour le présent, dans trois semaines «( ne servira à rien. Les choses allant journellement de mal en « pis , on m'a fort pressé d'autoriser ladite convocation , comme " le remède suprême et unique. Je crois qu'ils disent vrai, mais «1 comme c'est œuvre de souveraineté, j'ai voulu attendre la »i décision de Votre Majesté, d'où dépendra ou le salut ou la >i destruction du pays '. >
Tels étaient d'ailleurs I opinion et les sentiments des hommes les plus éclairés et les plus dévoués au roi. Ils attribuaient tout le mal à ce que dès le commencement on n'avait pas cherché
' t'ormspoiiihdiiv '/<' .\Jar</uvri(c de Vanne, pièce XX!!!»-.
les vi'iiis remèdes. On avait laissé, disaient-ils, ijrciidi'e au feu tant d'extension qu'il serait maintenant bien difficile de l'éteindre. La réunion dos états généraux était considérée comme le ^ remède suprême, bien qu'il arrivât déjà tard '. z
Dans une lettre postérieure (8 août), Marguerite supi)liait plus instamment encore Philippe II de lui faire connaître sa résolution finale, non plus sur les premiers remèdes qui ne valaient plus rien, disait-elle, mais sur l'assurance que les confédérés demandaient tant pour eux que pour leurs partisans ainsi que sur la convocation tant désirée des états généraux. Elle le suppliait de lui en\ oyer, si cela était possible, une résolution fa\orable avant la séparation des chevaliers de l'Ordre et des députés des confédérés convoqués à Bruxelles pour le 18 août. Elle ne lui cachait pas d'ailleurs que si cette détermination était négative, une guerre civile s'ensuivrait immédiatement '.
Aux manifestations des confédéiés, aux conseils prévoyants des seigneurs piincipaux des Pays-Bas et aux instances de la duchesse de Parme, Philippe II avait jusqu'alors oi)posé une force d'inertie qui lui paraissait propre à neutraliser des desseins qu'il désapprouvait et détestait. Comme il n'était pas encore en mesure de combattre ouvertement les révolutionnaires, il espéra les
' Leltie du conseiller d'Assoiileville au comte de lloriies, du 29 juillet loCiG, dans le Supplément a Strada, t. II, p. 363.
' « Votre Majesté, disait-elle, pourra hâter sa venue lorsque ces giîulils- " hommes, maintenant en défiance, retourneront à l'obéissance royale par " Vassurance qu'ils obtiendront, et s'emploieront à tout pacifier; mais si '< la résolution de Votre Majesté est négative, trois jours après qu'elle sera " connue, le tout est en armes ouvertes. Si Votre Majesté ne se décide à « accorder ce que tant de fois je lui ai demandé, indubitablement et sans >• délai, le pays tombe en émotion et en guerre intestine des sectaires et -> de leurs adhérents contre Votre Majesté et les bons.'^ Correspoudame de Manjurrilf île Parme, pièce XXV'-, pp. 1 5 1-145.
lasser pur son silence; mais cet artifice n ayant point réussi, il eut recours à d'autres moyens contre lesquels proleste la moralité de tous les temps.
Le baron de Montigny, arrivé à .Madrid le 17 juin, était chargé de solliciter la suppression de l'inquisition, la modération des anciens édits contre les hérétiques et la venue du roi dans les Pays-Bas. Indépendamment de ces points principaux, il devait aussi négocier l'extension des attributions du conseil d'Etat, ou plutôt reprendre à cet égard la négociation entamée naguère pur le comte d'Egmont.
Philippe II reçut pour la première fois Montigny le 18 juin. 11 était seul dans sa chambre et entretint pendant deux heures le mandataire de la régente et de l'aristocratie des Pays-Bas. Le 20, il lui donna encore une très-longue audience. Il lui avait commandé d'exposer avec vérité ce qui s'était passé. Montigny lui remit copie de son instiuction, ainsi que des différentes pièces dont il était porteur. 11 représenta combien il importait que le roi prit une promi)te résolution, et Philippe II répondit qu'il se résoudrait le plus tôt possible. Montigny lui représenta aussi combien sa venue aux Pays-Bas était nécessaire. Philippe répliqua qu'il désirait vivement de se rendre aux désirs de ses sujets des Pays-Bas ; mais qu'il n'était pas sans avoir en Espagne beaucoup d'affaires qui exigeaient aussi sa présence ; que, toutefois, il aA'iserait et ferait en sorte de contenter des États qu'il aimait, estimait et de qui il avait reçu tant de bons et grands services. Montigny crut devoir lui dire qu'on avait conçu l'opinion, aux Pays-Bas, qu'il était mal satisfait et mal informé de beaucoup de personnes , même de plusieurs seigneurs. Le roi Jui répondit que l'on avait cette opinion à tort, et qu'il était fort satisfait et content de tous ces seigneurs, comme de ceux dont il avait reçu tant de bons et grands services, et que nul ne l'avait informé à leur désavantage ; enfin, que ces bruits n'avaient pu
i.ivrui x? (liiOO). ^î)7
être semés que par des malveillants. Dit^siiniilant toujours son mécontentement, Philippe revit plusieurs fois encore le l)aron ùa Montigny. Il affectait même de lui communiquer sa correspondance avec la duchesse de Parme, et de l'appeler souvent au conseil où se traitaient les affaires des Pays-Bas. Il fit cependant en sorte, d'après le conseil de Marguerite, que Montigny ne piU entretenir une correspondance active avec ses amis, Au demeurant, malgré ses instances, Montigny ne put jamais rien savoir des intentions du roi ; toutes les réponses de Philippe il étaient vagues ou ambiguës '.
Pour gagner du temps, Philippe II n'avait cessé d'ailleurs d(; demander l'avis de son conseil , tant ù Madrid qu'au Bois de Ségovie. Le conseil d'Etat d'Espagne, oii se traitaient en dernier ressort les affaires des Pays-Bas, était composé des personnages suivants : le duc d'Albe, grand majordome du roi, et son rival Ruy Gomez, prince d'Eboli, grand sommelier du corps et grand majordome du prince Carlos, héritier de la monarchie ; le comte de Feria, capitaine de la garde espagnole ; don Antonio de Tolède, grand écuyer du roi et grand prieur de l'ordre de Saint- Jean de Léon ; don Juan Manriquez de Lara , capitaine général de l'artillerie; Luis Quijada , grand écuyer de don Carlos, et trois Belges, dont la position était tout à fait secondaire en présence de ces grands d'Espagne et de ces personnages principaux de la monarchie espagnole. C'étaient Charles deTisnacq, nommé récemment président du conseil d'État des Pays-Bas ; le conseiller Hopperus, qui avait été appelé à Madrid pour le remplacer comme garde des sceaux de ces provinces, et le secrétaire Courtewille. Montigny, fidèle à ses instructions, avait exposé que les troubles des Pays-Bas avaient leur source dans les lettres du roi qui prescrivaient le maintien de l'inquisition et des
' Lettre de Montigny à la duchesse de Parme, du 29 juin lofiO, dans la Currespondance de Pfiilippe II, t. I", p. 360.
158 r.Ks j'AYS-nAS sors pnir.ippi; ii.
anciens placards, ot qu'il n'y avait d aiitif moyen d'y remédier que par la suppression de l'inquisition, la modération des cdits et la publication d'une amnistie générale. Le conseil d'Espagne objectait « que, dans les instructions royales, il n'y avait chose «1 qui ne fût bien fondée en raison , et que si, sous jirétexte de « ces instructions, il y avait eu quelque mécontentement, il ne <i fallait pas s'en prendre au monarque, mais bien à la divulgation «I de ses ordres, sans son autorisation et contre l'avis du conseil «I privé. Que si, comme Montigny l'affirmait, les seigneurs des « Pays-Bas pouvaient empêcher tous les troubles, pourvu que »i le roi accordât les trois points indiqués, ils avaient actuelle- «1 ment la mi^me puissance et qu'ils étaient obligés de la mettre <t en œuvre comme vassaux principaux , chargés , sous la « duchesse de Parme et pendant l'absence du roi, de la défense <t et de la protection du pays. » Montigny répliquait : <; Que, si » les seigneurs des Pays-Bas n'obtenaient les trois points indiu qués, ils n'avaient ni les moyens ni lintention de monter à «I cheval et de prendre les armes; mais qu'ils étaient résolus à « demeurer chez eux, car ils se voyaient mésestimés et sup- «i plantés par les seigneurs espagnols qui, chassant les autres <t du conseil du roi, participaient seuls avec lui aux affaires et <t voulaient commandei- aux seigneurs et chevaliers des Pays- « Bas, ni plus ni moins qu'ils commandaient à ceux de Milan, '. de Naples et de Sicile ; mais que les Belges ne voulaient souf- <i frir cela d'aucune manière, et que c'était là la vraie ou du ■■ moins la principale cause des troubles. )> Cependant on ne se pressait pas de prendre une résolution ; on attendait toujours le marquis de Berghes et les avis que devaient encore fournir les états des quelques j)rovinces, ainsi que les conseils provinciaux, touchant la modération des placards '.
' D'après Hoppcrus, les avis de.s conseils de jii.slire ne furent j;uiiai.-
BientcU arrivèrent les lettres dans lesquelles la duchesse de Parme annonçait les prêches publics, et pressait le roi de prendre une résolution sur les trois points. Philippe II, tout en continuant à délibérer avec son conseil, ajournait toujours sa décision. Enfin, voyant que les affaires prenaient une tournure plus fâcheuse, le roi, alors à Ségovie, commanda au conseil d'fUat de lui proposer des conclusions. Le conseil, délibérant hors de la présence de Montigny, remonta aux sources du mal : il fallait, selon lui, l'attribuer à un ou deux personnages qui convoitaient l'autorité et désiraient la liberté de religion, sinon publiquement, du moins i^our chacun en sa maison. D'abord, ils avaient fait renvoyer des Pays-Bas le cardinal de Granvelle, qui les gênait. A cela avait succédé le voyage en Espagne du comt(^ d'Egmont, chargé presque ouvertement de prétendre au gouvernement et à la liberté de conscience. Ce second point n'ayant pas été concédé, comme ils le désiraient, était venue la requête des confédérés. Or, si Ion considérait que ceux-ci étaient parents, alliés, amis et serviteurs des seigneurs, auxquels il a\'ait été fait allusion, et si l'on mettait l'avis des seigneurs en regard de la requête des confédérés, on pouvait aisément deviner qu'il y avait mtelligence entre les uns et les autres, et que les confédérés n'étaient que des instruments D'après le conseil d'Espagne, il y avait trois ligues dans les Pays-Bas -. celle des seigneurs, celle des confédérés et celle des sectaires, et toutes trois tendaient au même but. Quant aux remèdes à employer, il y en avait deux : l'un véritable, et l'autre moyen. Le premier était le départ immédiat du roi pour les Pays-Bas , oii il prendrait sur les lieux les décisions qu'il jugerait utiles, imposant la loi et ne Li recevant point. Mais il ne serait pas convenable, ajoutait-on,
envoyés en Espagne ; et il en fut de même des avis des états de Hollande, de Zélande. d'Utrerht et de Brabant.
100 i.RS i>AYS-n\.s sors phh.ippi; ii.
d'envoyer quelqu'un dans les Pays-Bas avec des forces militaires pendant que le monarque résidait en Espagne, parce que, au lieu d'être obéi, il ferait naître la guerre civile : car, des deux côtés, on se dirait serviteurs du roi. Le remède moyen consisterait à faire toutes les concessions demandées ; mais il était impossible d'abroger l'inquisition d'une manière absolue et d'augmenter la puissance du conseil d'État. Or, comme le départ immédiat du roi était également impossible, on lui proposerait de s'accommoder aux nécessités présentes, autant que sa conscience le lui permettrait. Le conseil étail donc d'avis qu'il accordât une amnistie dont seraient exceptés les prêcheurs, les ministres et les principaux chefs des séditieux ; qu'il supprimât l'inquisition ordinaire du pape, à condition que l'inquisition ordinaire des évéques fût établie et mise « en sa forme et vigueur ; )> quant à la modération des placards, il fallait réserver ce point jusqu'au voyage du roi, ou, si la chose no souffrait pas de délai, on pourrait proposer dans les Pays-Bas un autre mode plus propre à conser\er la foi et soumettre immédiatement ce projet à la sanction du monarque.
Lorsque le conseil eut terminé ses délibérations, Philippe M le fit assembler en sa présence, entendit la relation de ce qui avait été arrêté, et fit connaître ses résolutions. Il ordonna d'abord, comme premier remède, que l'évéque et tout le clergé de la cathédrale de Ségovie feraient prières et processions publiques, et que la même chose aurait lieu dans les autres villes et places d'Espagne, ainsi que dans les Pays-Bas. Il déclara ensuite que son intention n'avait jamais été et ne serait jamais autre que de traiter ses sujets ou vassaux par toute voie de douceur et bénignité. Il était, quant à son départ, du même avis que le conseil ; il demanda pourtant s'il lui serait possible d'arriver dans les Pays- Bas avant l'hiver. On lui répondit, selon ce qui avait déjà été délibéré, qu'il lui serait impossible d'être dans ces provinces
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avant l'hiver, mais qu'il pourrait écrire à la duchesse de !>arme qu'il y arriverait au printemps. Enfin, il fit ronnaitrc ses résolutions touchant les trois points et ordonna de les consigner dans une lettre ostensible adressée à Marguerite, et portant la date du 31 juillet «.
Philippe II déclarait que l'inquisition était l'unique remède que, (le toute ancienneté, l'Eglise avait employé pour faire vivre chacun selon ses commandements, agissant ainsi suivant le droit canon et civil, comme d'après la sainte Écriture et la raison naturelle. Ayant toutefois considéré que l'inquisition papale avait été originairement introduite dans les Pays-Bas, à cause du petit nombre des évéques et de la négligence de ceux qui en exerçaient les fonctions, tandis que maintenant les nouveaux évêques y pourraient pourvoir comme bons pasteurs , il voulait bien consentir que l'inquisition cessât , pourvu que l'exercice de la juridiction épiscopale fût établi comme il appartenait de droit. Quant au projet de modération des placards, il lui semblait évident qu'il ne contenterait ni les hérétiques et sectaires, lesquels prétendaient obtenir liberté absolue de religion, ni les confédérés, qui demandaient qu'il fût dressé un nouvel édit par l'avis des états généraux. Dans l'espoir cependant de mettre fin à la confédération, il aurait déjà pris une résolution à cet égard, s'il avait eu les avis demandés aux états et aux conseils de justice. Il pensait, du reste, que, pour rendre cette modération fructueuse, il fallait que, tout en respectant le droit en vigueur dans les provinces, certains articles fussent adoucis et d'autres renforcés. Ainsi, pour les anabap-
' Mémorial de Hopperus, 3'^ partie, chap. III, IV et V. Voir aussi les lettres qu'il adressa d'Espagne à Viglius [Epistolœ ah Hispaniâ) et dont la publication avait été commencée à la fin du xvin«' siècle, par de Niius, pp. 94 et suiv.