LIVRE XIII (lîJGG
la légenlc quinze enseignes de gens do pied ei mille chevaux, à l'aide desquels ils ne doutaient pas qu'ils ne réduisissent tout !e pays placé sous leur gouvernement et ne le missent 5 contribution. Cependant les autres seigneurs du conseil d'Étal, en deiDcurant unis, auraient pu contre-balancer encore le nouveau parti, qui se formait autour de la gouvernante ; mais l'assemblée de Termonde avait déjà révélé les irrésolutions du comte d'Egmont. Le comte de Hornes , quoique doué d'un caractère plus ferme , commençait à hésiter aussi entre les Pays-Bas et l'Espagne. Les confédérés s'étaient également divisés : les uns, rendus plus entreprenants par le danger même , inclinaient pour les résolutions extrêmes; les autres, en [ilus grand nombre, voulaient ou revenir sur leurs pas, ouattendre en silence des temps meilleurs. De cette divergence de vues, il résulta que peu à peu le tiers de la noblesse se détacha du parti révolutionnaire qui, avec l'appui secret du j^rince d'Orange, segroa|)ait autour de Louis de Nassau et de Henri de Bréderode.
Marguerite de Parme, se ralliant ù l'opinion des comtes de IMeghem et d'Arenberg, était irrévocablement décidée à recourir aux armes pour mettre un terme aux entreprises des religionnaires. « Plût à Dieu, disait-elle au comte d'Egmont, que, dans le principe, vous eussiez montré les dents aux désobéissants et aux mauvais ! Les choses n'en seraient pas où elles sont 1 )> Comme Egmont restait silencieux, Viglius re[)artit : « Si nous avions montré les dents nous-mêmes, les autres les auraient montrées aussi '. » Ces excitations augmentaient les perplexités du vainqueur de Gravelines; car, tout en refusant de s'associer aux projets de Guillaume de Nassau, il ne voulait pourtant pas déserter la cause qu il avait soutenue jusqu'alors. La tolérance et les libertés nationales trouvaient encore en lui un défenseur.
1 Corri'spondancc de Philippe II, f. l^f, p. 4<S|.
280 LES PAYS-BAS SOUS PllII.IPPt: 11.
Il se montrait le plus empressé à faire exécuter loyalement l'aceord du 23 août, dont il avait été garant, et à empêcher, de iiart et d'autre, toute violation de cet engagement solennel '. Il
' Au commencement du mois d'octobre, le comte d'Egmonl, qui se trouvait à son château de Sottegem , fut averti que quinze cents sectaires s'étaient réunis au cimetière de Saint-Jacques, à Gand, avec l'intention d'enterrer le corps d'un de leurs coreligionnaires dans ce lieu réservé aux catholiques. Egmont, qui se défendit toujours d'avoir accordé aux consistoriaux des réformés ['exercice libre de leur religion , jugea cependant nécessaire d'autoriser quelques concessions. 11 n'était pas d'intention , écrivit-il, le 9 octobre, aux échevins de Gand, que ceux-ci souffrissent dans leur commune des assemblées provoquant au scandale comme la réunion du cimetière de Saint- Jacques ; il voulait, au contraire, que de pareilles réunions fussent empêchées par toutes voies convenables. « Il convient cependant, poursuivait-il, que les religionnaires aient quelque lieu pour y enterrer leurs morts sans cérémonie, et bien qu'ils n'aient voulu encore condescendre à signer l'accord fait avec eux , son avis est que les échevins leur désignent quelque endroit hors de la ville, prochain et commode, pour qu'ils puissent y faire leurs prêches pendant le beau temps, et même y ériger une grange pour être à couvert contre les intempéries de l'air. « Ayant appris sur ces entrefaites que les sectaires de Gand entendaient aussi célébrer la cène, Egmont manda près de lui quelques-uns du magistrat, ainsi que le pensionnaire de la ville, Jean Du Bois. En leur présence, il demanda aux sectaires, également appelés près de lui, s'il était vrai qu'ils voulussent célébrer leur cène. Sur leur réponse affirmative, il déclara qu'il ne le souffrirait point et qu'il serait ie premier qui se prononcerait contre eux. S'adressant ensuite au premier échevin, il ajouta que, si les religionnaires ne tenaient pas compte de sa défense, il « leur vieudroit rompre la teste ou les mettroit en pièces. » Mais, quant à l'enterrement des morts et a la visite des malades, les magistrats pourraient fermer momentanément les yeux, pourvu qu'il n'y eût plus d'assemblées illicites. I,e.s reformés persistèrent, comme ils l'avaient déclaré, à célébrer la cène le jour du nouvel an. Egmont, de son côté, persista dans son refus. Le grand bailli et les échevins reçurent, le 31 décembre, entre cinq et six heures du soir, une lettre que le gouverneur de la Flandre avait écrite la veille. Il leur décla-
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ne voyait d'autre remède ù Tagitation des esprits, d'autre moyen de pacifier le pays, qu'une tolérance provisoire jusqu'à ce que les états généraux eussent prononcé définitivement sur toutes les questions religieuses etjiolitiques qui divisaient les citoyens. Telle fut rojjinion qu'il s'efforça de faire prévaloir au conseil d'État, il demanda que la régente sollicitât de Philippe II les trois points suivants : liberté de conscience pour chacun, à la condition que les prêches cesseraient ; fixation de l'époque à laquelle s'assembleraient les états généraux, avec la condition aussi que, si le souverain ne pouvait s'y trouver en personne, les états généraux ne s'en assembleraient pas moins; enfin, l'arrivée prochaine du roi, mais sans armée et sans recours à la violence. Marguerite s'opposa formellemeut à ce que ces propositions fussent soumises au monarque, pai-ce qu'elles tendaient à la fois, disait-elle, à nuire au service de Dieu et à déconsidérer l'autorité royale '. Ce refus mécontenta grandement le comte
rail qu'il envoyait à Gaud le S' de Backerzeele, son conseiller, tant pour empêcher le dessein des sectaires que pour se faire remettre leur acte de soumission et leur délivrer une interprétation pareille à celle qu'il avait laissée à ceux d'Ypres. Par suite des difficultés du temps, il lui semblait d'ailleurs que les échevins pourraient bien, avec toute discrétion, concéder quelques choses de petite importance comme ils avaient fait jusqu'alors; mais si néanmoins les sectaires persistaient à vouloir faire la cène, il devrait en être averti immédiatement. 11 les conjurait, au surplus, d'y mettre obstacle par toutes voies convenables, n'étant nullement d'intention de souffrir une démonstration en dehors de ce qui avait été négocié et conclu avec eux. Versîag van 't magistraet van Cent, etc., pp. 42, 63 et 4 99; — Procès (lu comle d'Eymont [interrogatoires et Mémoire de défense rédigé par les conseils), pp. 108, iOG, 207 et 233.
' Correspondance de Philippe II, t. !<"■•, pp. .i8l-'i86. Les Notules du coiised d'Etat fournissent des indications plus précises sur l'opinion émise par le comte d'Egmont dans la séance du 22 octobre au matin : '.< ... Des armes « le gaingserala perte : bons pâliront comme les mauvais. L'on ne peult
d'Egmont qui continua d'insister sur le pardon général et la convocation des états généraux. D'accord avec Ilooghstraeten, il fit même en sorte que ce vœu fût appuyé par les états de Brabant dans une requête qu'ils présentèrent, à la sollicitation des députés d'Anvers et de Bois-le-Duc '. Mais tous ces cfTorts
« toujours tenir exercite pour conserver lo pays... Les hérésies sont aussy
« différentes, et se pourroit prendre quelques moyens, attendant le re-
« mède... Qae le tout se représente au roy par personnaige exprès, fust
« gentilhomme, conseiller ou secrétaire d'Estat, de induire le roy que il
" déclairast qu'il entendoit faire ladite convocation (des états généraux) à
u son arrivée, trouvant le temps long assez : medio tempore que les pres-
" ches cessassent, moyennant par provision liberté de conscience, sans
« être recerché ; que les curés catholiques administrassent le saint sacre-
» ment sub utraque specie à ceux qui le demanderoient ; aussy bannir les
« prescheurs hérétiques et sectaires. Non qu'il le demande en son particu-
« lier, ne le demandera jamais ; mais pour éviter plus grand trouble...» — Dans la séance de l'après-midi, la régente fit connaître sa résolution :
« S. A. entretiendra l'accord (du 23 août) et entend ensuyvre les lettres du
« roy (du 3 octobre) et résister aux voyes de falot, requérant les seigneurs
« de s'y employer, et elle y assistera de tout son povoir. Et luy samble qu'il
o scroit bien de sçavoir qui y vouldra assister ou point, non pas que Sa
« Majesté entende de fûre ligues ou tuer aulcuns , mais seulement que
« l'on se défende contre ceulx qui vouidront nous opprimer ou nuisre et
« nous tuer, requérant Son Altesse les seigneurs de le vouloir faire, sravolr
« chacun en sou gouvernement. » — Egmont répondit « que contre ceulx
« qui vouidront user de faict, soit pour rompre ou saccaiger églises ou
« aultrement, qu'il est d'advis que l'on s'oppose de faict, et qu'il s'y em-
« ployera de son povoir. » — Marguerite reprit la parole et dit « qu'elle est
« bien d'intention d'envoyer vers le roi, mais qu'elle ne luy oseroit repré-
« senter la liberté de conscience ; mais si elle doibt lui représenter quelque
« chose par intérim, qu'on lui baille par escript, et aussy l'advis du per-
« sonnaige. ■> Elle ajouta « qu'il y a des consistoires qui arrestent choses
'. du diable et que seroit bien de les chaslier et chasser, et que sur cela l'on
« veuille adviser...» Notules du conseil d'Élal (.séances du 22 octobre Ibtifi). ' Il y avait une analogie très-grande entre la requête des étals de Brabant
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échouèrent. La régente se montra inébranlable et reçut l'approbation de Philippe II. Il loua la fermeté qu'avait montrée sa sœur en ne souffrant pas qu'on* mit en délibération les trois points proposés au conseil d'État par le comte d'Egmont ; il eut été indécent, disait-il, de faire au roi de pareilles propositions, comme il était indigne de les imaginer. En même temps, il recommandait à Marguerite de ne point remettre au comte d'Egmont le commandement des troupes en général, et d'être attentive aux relations de ce personnage avec le prince d'Orange '.
Des mesures répressives signalèrent bientôt la nouvelle politique adoptée par Marguerite de Parme. Un placard du 8 octobre avait déjà enjoint aux ministres et dogmalisants étrangers de sortir du i)ays endéans trois jours, sous peine de la hart et de confiscation des biens, de même que pour ceux qui les logeraient et leur donneraient asile. Le 21 novembre, le conseil d'État alla plus loin : il approuva, Egmont présent, un nouveau placard qui ordonnait la cessation des prêches et des exercices de la nouvelle religion \
La régente hâtait d'ailleurs les levées qu'elle avait déjà ordonnées dans les Pays-Bas et en Allemagne ^, sous prétexte de ré-
du l""" décembre et les opinions qui avaient été soutenues au conseil d'État par le comte d'Egmont. Le concert était certain : il résultait aussi des instructions données aux députés d'Anvers et que Van Meleren a reproduites [Histoire des Pays-Bas, fol. 47.)
' Lettre datée de l'Escurial, 31 décembre loCt], dans la Correspondance de Philippe II, 1. 1«, pp. 497-498.
* Extraits sommaires tirés des registres du grand conseil de Malines (bibliothèque de Bourgogne, n° 16076). — Notules du conseil d'État (séance du 21 novembre -1566, après midi).
' Les comtes d'Arenberg et de Megtiem levèrent dans le pays deux régiments de Bas-Allemands, l'un de cinq enseignes et l'autre de dix. Trois autres régiment? de Wallons devaient être placés sous le commandement de Gilles de Berlaymont, S"- de Hierges, de Jean de Groy, comte du Rœulx
primer et de châtier les briseurs d'images, mais en réalité pour rétablir entièrement l'autorité royale , ainsi que la prédominance du catholicisme. Elle se persuadait avec raison que le meilleur moyen de réfréner les protestants était de leur enlever les villes principales où ils dominaient, en y introduisant, de gré ou de force, des garnisons catholiques et royalistes. Ses premiers efforts furent dirigés contre Valenciennes. Cette place considérable, en communication avec Tournai et Saint-Amand, où les protestants étaient aussi les plus forts , pouvait être considérée comme le boulevard de la réforme dans les provinces wallonnes. Le voisinage de la France lui donnait plus d'importance encore. Pour dompter cette \ille puissante, Marguerite employa le S^ de Noircarmes, à qui était confié provisoirement le gouvernement du Hainaut. Incertain cependant de pouvoir exécuter l'ordre qui enjoignait aux Valenciennois de recevoir garnison dans leurs murs, Noircarmes leur proposa, pour satisfaire la régente, de cesser l'exercice public de la nouvelle religion et d'établir les prêches hors de la ville, en des endroits qui leur seraient désignés. Cet accord fut accepté par l'avis des consistoires et des nùnistres, et Noircarmes, alors au Quesnoy, devait se rendre lui-même à Valenciennes pour le ratifier. Il se présenta, en effet, bien accompagné, à l'une des portes de la ville ; mais les membres du magistrat et du consistoire s'étant fait attendre, il saisit ce prétexte pour se retirer sans rien conclure. En réalité, il craignait d'outre-passer les instructions de la régente, tandis que, d'autre part , sa présence avait réveillé les inquiétudes et les méfiances des habitants, au point que des coups d'arquebuse furent dirigés contre lui. Tout accord étant
et de Charles de Mansfeld. De.s levées d'Allemands s'effectuaient en même temps sur le Rhin el près de Francfort. Van Meterek, Uistoire des Pays- Bas, fol. 47, et Commentaires de Bernardino dejVIendoça, liv. l®', chap. XV.