II
Marguerite de Parme profitait habilement des avantages que lui assuraient la désunion de la noblesse et la rébellion i)artielle des religion naires. Elle venait de faire en sorte aussi que les chevaliers de la Toison d'or, présents à Bruxelles, se liassent irrévocablement ù la cause catholique et royale. Cet engagement avait été pris, le 31 décembre, au conseil d'État , dans une séance importante, à laquelle assistaient le duc d'Arschot, les comtes d'Egmont, de Mansfeld et de Meghem, le baron de Berlaymont, Viglius, Philibert de Bruxelles et d'Assonleville. Marguerite, après avoir signalé les enrôlements qui s'effectuaient pour les sectaires et ajouté que le moment était venu pour chacun de se déclarer, requit les cinq chevaliers de l'Ordre, présents au conseil, de faire connaître leurs intentions. Mansfeld, prenant le premier la parole, dit qu'il était déterminé à servir le roi «i envers et contre tous. » Arschot et Berlaymont furent tout aussi explicites. Meghem rappela qu'il avait eu autrefois quelques scrupules à cause de l'inquisition ; mais puisqu'elle avait cessé, il se joignait à ses confrères. Egmont, assez ému, représenta qu'il avait fait bien des fois cette déclaration, et qu'il était encore prêt à signer de son sang, qu'il servirait le roi non-seulement contre les rebelles, mais aussi pour le maintien de la foi catholique '.
Le 2 janvier 1567, le conseil d'État décida, selon la proposition de la régente, que chacun déclarerait, /)ar serment, vouloir servir le roi envers et contre tous. Après avoir remercié les seigneurs présents, Marguerite leur exprima le désir que, au retour du chancelier de Brabant, ils fissent entre ses mains, comme étant la gouvernante particulière de cette province, une déclaration pa-
' Notules du conseil d'État (dernier jour de décembre -1366, après raidi). « ... M. le conte d'Egmont dict que quasi une douzaine de fois il avoit dict o le mesme icy en conseil, et de le vouloir soubzigner de son sang, comme « encoires il en estoit prest, non-seulement contre les rebelles, mais aussy » pour le maintien de la foy catholicque... »
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reille à celle qui était exigée de tous ceux qui y avaient des fiefs. Le duc d'Arschot, avec qui la régente s'était concertée d'avance, répondit qu'il était prêt ùseconformer à tout ce qu'elle lui ordonnerait, et qu'il aimait infiniment mieux faire la déclaration ou le serment entre ses mains qu'entre celles du chancelier de Brabant ou de quelque autre officier que ce fût. Mais, Egmont, comme baron de Gaesbeék, s'en excusa, disant qu'il n'y avait pas encore une année qu'il avait prêté son serment de fidélité entre les mains de l'officier des fiefs de Brabant. La régente répliqua qu'il n'était pas, à la vérité, nécessaire que les seigneurs présents prétassent ce serment particulier, comme feudataires dans le Brabant, mais qu'on le leur demandait seulement pour donner bon exemple aux autres. Avant de lever la séance, elle prit d'ailleurs la résolution de faire dresser un acte constatant l'approbation donnée par les chevaliers présents à la proposition que les membres du' conseil d'État renouvelleraient, en cette qualité, leur serment de fidélité absolue au roi. Elle tenait surtout à ce que le comte d 'Egmont se liât promptement et d'une manière irrévocable , afin de pouvoir imposer ensuite la même obligation au prince d'Orange '.
Comme le comte d'Egmont avait été appelé dans son gouvernement de Flandre, la régente lui envoya, dès le 9 janvier, l'acte qui contenait la déclaration de servir le roi envers et contre tous, déjà signé du duc d'Arschot, du comte de Mansfeld, du comte de Meghem et du baron de Berlaymont. Elle le priait d'y apposer aussi sa signature. Egmont, qui se trouvait alors à Bethune, chercha à gagner du temps. Il ne nia point d'avoir été présent, lorsqu'il fut question de l'acte qu'on lui présentait. Mais
I Lettre de la duchesse de Parme au roi, du 3 janvier -1567, dans la Correspondance de Philippe II, t. ler, pp. 501-502; — Notules du conseil d 'État (séance du 8 janvier i 567) .
n'avait-il pas fait observer qiiil lui paraissait inutile de répéter une chose que tant de fois il avait dite et que, au besoin, il signerait de son sang ? En recevant l'ordre de la Toison d'or, il y avait plus de vingt-deux ans, n'avait-il pas juré aussi de maintenir la foi catholique, comme il avait fait et ferait à l'avenir ? La régente pouvait donc être bien assurée qu'il ne manquerait jamais au devoir qu'un vrai vassal et serviteur doit à son prince naturel; que néanmoins, si le temps était venu de confirmer un pareil engagement, il croyait que cette lettre, écrite et signée de sa main, valait bien autant que tous les actes, quels qu'ils fussent. Marguerite, cependant, voulait un engagement précis et irrévocable. Après avoir consulté le conseil d'État, elle répondit au comte d'Egmont, le 23 janvier, que les promesses mentionnées dans sa lettre étaient sans doute satisfaisantes , en ce qui concernait la religion et le service du souverain-, que, néanmoins, <c vu les justes et légitimes causes pour lesquelles Sa Majesté «t désirait nouvelle assurance et déclaration de ses sujets et vas- «t saux, il convenait, pour bien encheminer les affaires, que les « principaux seigneurs et personnages montrassent le chemin « en un temps si difficile et perplexe, même jjour ôter l'occasion « à plusieurs qui prétextaient le service du roi et le repos de la " patrie. » Elle insistait donc affectueusement pour obtenir son adhésion ; comme il n'avait pas été présent à la signature des autres seigneurs , elle lui envoyait deux nouveaux formulaires afin qu'il les signât à jjart, s'il le jugeait convenable. Egmont, toujours défiant et irrésolu, répondit d'Ypres, le 29, qu'il ne comprenait pas pourquoi la régente insistait, après qu'il lui avait écrit une lettre de sa main, contenant tout ce que Son Altesse pouvait désirer d'un gentilhomme d'honneur, chevalier de l'Ordre, naturel vassal du roi, et qui toute sa vie avait fait le devoir d'homme de bien, comme il le faisait encore journellement. Puisque Son Altesse en voulait cependant quelque autre témoi-
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gnage, par forme d'acte, il était prêt, ajoutait-il, à le donner, soit en compagnie de tous ses confrères en générai, soit en particulier ; et, s'il ne le faisait dès ce moment, c'était parce que les formulaires qu'on lui avait envoyés ne lui paraissaient pas conçus comme il convenait '.
Quant à Guillaume de Nassau, il était resté étranger aux dernières résolutions du conseil d'État. Luttant d'habileté avec Marguerite, il s'efîorçait de tenir, en apparence, une conduite aussi éloignée de la rébellion que de la servilité. Invité par la gouvernante à disperser les sectaires qui s'assemblaient en armes au pays de Vianen et dans les environs, il avait obéi sans retard. Mais, d'un autre côté, il continuait à ménager Bréderode, le promoteur de toutes ces entreprises. Tenant peu de compte de l'enquête à laquelle s'était livré le procureur général d'Utrecht, le prince s'aboucha avec Bréderode et se déclara satisfait de ses explications'. C'était avec un extrême déplaisir que Marguerite observait la bonne intelligence qui existait entre ces deux personnages, dont l'union faisait la force des protestants et des adversaires de la prépondérance espagnole. Le 1 3 janvier ] 567, elle se plaignit au stathouder de Hollande qu'on laissât imprimer des livres hérétiques à Vianen-, dénonça une assemblée de confédérés
1 Correspondance de Philippe II, t. \", p. 520-521. — Il résulte des Notules du conseil d'État, que le 3] janvier, le duc d'Arschot, le comte de Mansfeld et le S'' de Berlaymont, comme capitaines de bandes d'hommes d'armes, firent, entre les mains de la régente, un nouveau serment « de « servir fidèlement et léaulment le Roy, et s'employer envers et contre <.< tous, où et comme leur sera ordonné de la part de Sa Majesté, sans limi- « tation et restriction. » Le même serment fut fait par le S"- d'Evre, comme lieutenant de la bande de Montigny. Les autres chefs des bandes d'ordonnances, Hornes, Hooghstraeten et Bréderode ne consentaient point à le prêter.
^ Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. II, p. xciv. — Lettre du prince d'Orange à la duchesse de Parme, du iO janvier 1567, ibid., p. 322.
et de sectaires de difTérentes villes, même d'Anvers et de Valenciennes, qui se serait tenue à Amsterdam, pendant que le prince était allé à Enckhuyzen, et lui signala également l'appui prêté aux hérétiques par Louis de Nassau. «J'entends, disait-elle, que « les sectaires ont toujours recours à lui en leurs affaires, le <i tenant pour leur patron et principal protecteur. i« Elle reprochait au prince lui-même d'avoir fait don de six pièces d'artillerie au S' de Bréderode, qui fortifiait sa ville de Vianen. Dans sa réponse (21 janvier), Guillaume déclara ne pas savoir que des livres hérétiques s'imprimaient à Vianen, et affirma, mais à tort, qu'aucune assemblée de sectaires n'avait eu lieu à Amsterdam, et qu'il n'avait point quitté cette ville. Il ne niait point, au surplus, que son frère fût d'une autre religion que la catholique : mais, du temps de Gharles-Quint et sous le règne du roi lui-même, il avait toujours eu avec lui des gentiishonmies allemands qui professaient le même culte. Du reste, il n'entendait pas s'excuser d'avoir donné trois pièces d'artillerie au S"' de Bréderode, parce qu'on avait toujours eu la liberté, dans ces provinces, d'échanger des présents avec ses amis et parents, sans que cela fût pris de mauvaise part, «ill faut, ajoutait-il, que tout ait bien changé pour que l'on prenne garde maintenant à de pareilles minuties '. »
Bien que Guillaume de Nassau hésitât toujours à se prononcer ouvertement contre la politique de Philippe II, sa conduite mystérieuse, ses relations avec Bréderode, ses rapports d'intimité avec d'autres nobles également compromis, surtout sa correspondance avec les princes d'Allemagne, motivaient les défiances et justifiaient les soupçons de la duchesse de Parme. Plus la réaction faisait de progrès dans les Pays-Bas, plus Orange se sentait disposé à chercher un appui dans l'Allemagne protes-
' Correspondance de Guillaume le Taciturne, l. II, pp. 328-331 et 337-341.
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tante. Mais, de ce côté aussi, il croyait encore devoir garder une certaine réserve ; il tâchait d'éloigner le moment oîi la nécessité l'obligerait à se joindre ouvertement aux i)rinces de Hesse et de Saxe. Depuis assez longtemps, le landgrave Guillaume de Hesse sollicitait vivement son allié de se déclarer franchement pour la confession d'Augsbourg, afin de s'assurer les sympathies des princes luthériens. Orange résistait aux instances du landgrave; de la démarche qui lui était conseillée, il résulterait, disait-il, plus de mal que de bien pour les Pays-Bas. Tout en ne cachant point sa prédilection pour les doctrines luthériennes, il ne pouvait méconnaître que les adhérents de Calvin exerçaient une influence considérable dans les Pays-Bas, et il tenait à les ménager par sa neutralité même '. Le 18 novembre, Guillaume avait écrit d'Utrecht au landgrave, afin de lui exprimer le désir que les états du cercle de Westphalie s'opposassent au passage des troupes levées pour le roi d'Espagne, Mais les princes d'Allemagne subordonnaient leur concours à une adhésion franche et formelle aux doctrines de Luther. Tous leurs vœux tendaient à faire prévaloir celles-ci dans les Pays-Bas et à les imposer aux adhérents de Calvin Le landgrave déclara donc à Guillaume de Nassau qu'il était nécessaire que les réformés des Pays-Bas se ralliassent à la confession d'Augsbourg, s'ils voulaient obtenir Yintercession des princes allemands. Dans le but de hâter cette fusion, les princes luthériens envoyèrent même dans ces provinces, par l'entremise de Louis de Nassau, plusieurs de leurs ministres les plus savants et les plus renommés, afin de disputer avec les prédicants calvinistes. Comme les troupes royales se dirigeaient alors contre Valenciennes et Harderwyck, Guillaume jugea convenable de faire un pas en avant. Il manda au landgrave de Hesse et à l'électeur de Saxe qu'il avait le projet de déclarer au roi son
' Archiccs de la maison d'Oraïujc-Nassau. l. M, pp. 450 et 459.
assentiiDcnt à la confession d'Augsbourg, dans laquelle il était né et qu'il n'avait jamais eiïacée de son cœur '.
A la même éi)oque, il prit la résolution d'en\oycr son frère Jean de Nassau et trois autres gentilshommes d'Allemagne en ambassade vers l'électeur palatin, le duc de Wurtemberg, le margrave de Bade et le duc de Deux-Ponts. Les lettres de créance et l'instruction signée par le prince portaient la date du 1" décembre. Orange y déplorait les excès des iconoclastes, mais surtout la sévérité de Philippe II qui avait provoqué ces désordres, il attestait la disposition des réformés ou calvinistes à respecter les droits du souverain, pourvu que celui-ci leur accordât la liberté de religion et ne les opprimât plus par ses édits dans leurs consciences et leurs privilèges. Du reste, il s'attachait à confondre habilement la cause des calvinistes avec celle des luthériens. Le roi, ajoutait-il, malgré ses lettres, ne souffrira pas plus la confession d'Augsbourg que celle des calvinistes ; et il s'apprête à envoyer une armée formidable dans les Pays-Bas pour extirper l'une et l'autre. Aussi {'intercession des princes allemands seraitelle une œuvre agréable à Dieu =■.
Une requête, écrite par Louis de Nassau, fut adressée à l'empereur Maximiiien. Là , on protestait également contre les excès des iconoclastes, mais en les attribuant aussi à l'odieuse persécution dirigée contre les dissidents, dont des milliers , disait-on, avaient été suppliciés « depuis que Dieu, par sa sainte '1 grâce, avait mis en lumière la pure doctrine au Saint-Empire. » On. signalait ensuite les préparatifs et les armements ordonnés par le roi en Espagne, en Italie, en Allemagne, dans le but d'extirper la nouvelle religion. On suppliait Maximiiien d'avoir égard
^Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. II, pp. 478, 489-494, 495-497.
2 Ibid., I.II. p. 498.
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à ce danger, de prendre à cœur les affaires des Pays-Bas, de ces provinces qui touchaient de si près à l'Empire, et d'envoyer une ambassade au roi d'Espagne pour le détourner de ses desseins funestes '.
Malgré les dénégations du prince d'Orange , Marguerite de Parme était bien informée lorsqu'elle l'avertissait que les sectaires avaient tenu un conciliabule à Amsterdam. Cette assemblée, où étaient représentés les calvinistes de toutes les communautés hollandaises, avait eu lieu le 24 décembre. Le comte Louis de Nassau dirigeait cette réunion, dans laquelle il s'efforça de faire prédominer les vues de son frère. Il proposa trois points : obéissance au roi, contribution à la somme de trois millions de florins destinée à acquérir la liberté de conscience, acceptation de la confession d'Augsbourg par les réformés '. La même proposition fut faite aux calvinistes d'Anvers, de Tournai et de Va- ; lenciennes. Mais la fusion, qui était alors si ardemment désirée I parles politiques, ne s'accomplit point : ici, les communautés ') ne donnèrent que des réponses évasives et dilatoires ; là, les calvinistes, pleins d'animosité contre les luthériens, repoussèrent avec colère la transaction qu'on voulait leur imposer.
Cependant , la régente, ne se fiant plus aux attestations du prince d'Orange , avait donné l'ordre au S"" de Quaederebbe, mayeur de Louvain, et à Jacques de la Torre, secrétaire du conseil privé, de se rendre à Vianen pour obtenir de Bréderode des explications sur sa conduite et l'inviter en même temps à prêter le serment exigé des chefs et capitaines des bandes d'ordonnances. Bréderode répondit verbalement et par écrit aux délégués de la gouvernante qu'il était très-humble et très-obéissant serviteur et vassal du roi; comme tel qu'il était prêt à le servir, mais qu'il
J Archives (le la iiiaisun d'Oranije-Nassmi. t, II, pp. oOO-SOi. = Ibid., t. II, p. blo.
ne pouvait toutefois renouveler son serment sans offenser sa conscience. En ce qui concernait la ligue, il se voulait régler selon l'accord fait avec les confédérés. Il fortifiait sa ville de Vianen, mais c'était pour se défendre contre les voleurs et les malveillants. Du reste, il niait d'avoir fait levée de gens de guerre dans le pays du roi ; il se disculpait aussi de l'imprimerie clandestine, et il offrait enfin, si l'on avait mauvaise opinion de lui, de quitter le pays. La régente lui écrivit alors des lettres impératives pour le sommer de prêter le serment requis, comme ca[)itaine d'une bande d'ordonnances, sous peine d'être cassé, et de cesser les fortifications de Vianen. Bréderode, au lieu de se soumettre, se récria contre la gouvernante et ceux du conseil, comme si tout cela se faisait sans ordre du roi '.
Quelle que fût la hardiesse du chef des gueux, ce personnage ne se serait pas tant avancé sans doute s'il n'avait eu une confiance entière dans les dispositions du prince d'Orange à son égard. Le comte Louis servait d'intermédiaire entre eux, s'efForçant de modérer la fougue de son ami en même temps qu'il hâtait les résolutions parfois trop lentes de son frère. Des rapports continuels , affectueux , intimes, existaient entre ces trois personnages. Ils venaient même de prendre à Amsterdam une résolution fort grave. Gilles Leclercq, ce confident des principaux seigneurs, s'était rendu à Vianen pour se plaindre à Bréderode de ce que les prêches et l'exercice de la religion nouvelle étaient entravés, contrairement à l'accord conclu avec la noblesse confédérée. Les mêmes plaintes avaient été adressées par Louis de Nassau lui-même au comte d'Egmont, qui donna le conseil de présenter à ce sujet une requête à la duchesse de Parme. Ce conseil ne fut pas perdu. Louis de Nassau s'y référa lorsque Bré-
' Correspondance de P/nlippe 11, t. l", pp. 308-509 ; — Correspondance (le Guillaume le Taciturne, t. II, pp 410 et suiv.