LIVRE XIII
derode vint avec Gilles Leclercq à Amsterdam, pour y consulter le prince d'Orange et son frère. Il fut résolu que les confédérés présenteraient à la régente une troisième requête, dont la rédaction fut confiée à Gilles Leclercq et à Jean de Marnix, S' de Thoulouse '.
A la fin du mois de janvier, une réunion plus importante encore eut lieu au château de Breda, où le prince d'Orange fut rejoint par les comtes de Hornes, de Nuenar, de Hooghstraeten,Van den Berg, Bréderode et plusieurs autres confédérés. Là , il fut décidé que de nouvelles instances seraient faites auprès du comte d'Egmont pour l'attirer à leur parti; que pour maintenir les réformés dans les libertés qu'ils avaient conquises , Bréderode présenterait sans retard à la régente la requête, dont la rédaction avait déjà été arrêtée à Amsterdam ; enfin, que , pour ne point se laisser surprendre par les Espagnols, des troupes seraient promptement levées dans les Pays-Bas '.
Orange, Hooghstraeten, Bréderode et Nuenar écrivirent effectivement au comte d'Egmont pour l'exhorter à signer avec eux une nouvelle ligue et alliance. Ils devaient s'engager d'abord à faire cesser les prêches, afin que le roi n'eût plus de prétexte pour employer la force ; mais s'il persistait dans son dessein et voulait faire «c couper têtes i« , ériger des citadelles, mettre des garnisons espagnoles, subjuguer enfin les Pays-Bas, les seigneurs ligués devaient prendre les armes pour défendre la patrie. Egmont fut sourd à cet appel. Il communiqua au comte de Mansfeld, confident de la régente, la lettre des seigneurs et la réponse qu'il leur faisait. Il voulait bien que tous s'employassent à faire cesser
' Correspondance de Philippe 11, t. I", p 508 ; — Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. II, pp. cvi et cxlvii. ^ Strada, lib. V, — Correspondance de Guillaume le TacUurnc, t. 11,
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les prêches; après quoi, il fallait, selon lui, se mettre à la discrétion du roi : les états le supplieraient humblement de ne pas venir avec des forces aussi considérables qu'on le disait. Cependant Guillaume et ses amis ne désespérèrent pas encore. Hooghstractenvint lui-même trouver Egmont à Gand, pour le persuader d'avoir une entrevue à Anvers avec le prince d'Orange, Hornes, Bréderodeetlui, Hooghstraeten, dans le but d'aviser aux moyens de conserver les libertés du pays et de garantir leurs personnes et leurs biens. Egmont ré[)ondit par un nouveau refus. Il écrivit même à ses anciens alliés pour les rendre attentifs à ce qu'ils faisaient, les exhortant à se conduire comme des vassaux fidèles à leur roi, à défaut de quoi il les tiendrait pour ennemis. Il ajoutait, quant à la crainte manifestée de voir le gouvernement des Pays-Bas remis entre les mains des Espagnols, que, si on le traitait d'une manière insupportable, il ne prendrait pas pour cela les armes contre le roi, mais qu'il se retirerait en sa mai.son , et, s'il le fallait, hors du pays. Les quatre seigneurs réclamèrent alors du comte d'Egmont les lettres originales qu'il avait d'eux, et il les leur renvoya '.
Après la réunion tenue au château de Breda, Louis de Nassau et Bréderode s'étaient séparés. Le premier se rendit en Allemagne dans le but d'y lever des troupes pour assister les religionnaires des Pays-Bas ; le second se dirigea sur Anvers. Il y arriva le 2 février, accompagné de Maximilien de Blois. Il fut accueilli avec allégresse par une multitude de sectaires qui le conduisirent jusqu'à son logis aux cris de Vivent les gueux ! Il trouva à Anvers
' Correspondance de Philippe 11, t. lef, pp. 510-511, et Procès du comte d'Egmont, p. 247. — D'après les communications adressées par la régente à Philippe II, Hooghstraeten aurait envoyé un gentilhomme au comte d'Egmont pour le convier à un rendez-vous. Nous croyons plutôt Egmont, déclarant, dans ses interrogatoires, qtip le comtp de Hooghstraeten vint lui-même le trouver à Gand.
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Philipite et Jean de Marnix, Wingle, d'Andelot, Villers, Escaubecque, les deux VanderAa, les deux Treslong, les deux Battembourg et d'autres confédérés, actifs, énergiques et fidèles.
Bréderode s'empressa d'écrire à la régente pour lui exprimer le désir de se rendre auprès de sa personne , afin de se disculper des calomnies dont il était l'objet et de présenter une nouvelle requête , au nom de tous les gentilshommes confédérés. 11 lui demandait, en conséquence, un sauf-conduit. Non-seulement Marguerite le lui refusa, mais encore elle lui défendit formellement de passer outre ; elle alléguait que sa venue, avec d'autres confédérés, pourrait déterminer de nouveaux troubles, comme il était advenu à la présentation de la première requête '. Bréderode répliqua, le 8 février, qu'il ne fallait pas attribuer les troubles à la démarche des confédérés, mais bien à l'inquisition, aux innovations du gouvernement et à la tardive et mauvaise décision dont avait été l'objet la première supplique des signataires du Compromis. Il ajoutait que son intention n'était autre que de proposer des moyens d'union ; et puisque la régente ne voulait point qu'il vînt à la cour avec ses compagnons, il prenait le parti de lui envoyer la supplique des confédérés. Il y joignait une représentation très-énergique adressée par les réformés aux nobles. Des plaintes sur les infractions faites à l'accord du mois d'août et la demande formelle d'exécuter loyalement cette convention : tel était le résumé de la nouvelle requête présentée par
• Correspondance de Guillaume le Tacilurne, t. II, pp. 431 et 432; — Correspondance de Philippe II, t. I^'-, pp. 508-509. — En séance du conseil d'État, la régente enjoignit au comte de Mansfeld de donner des ordres aux portes de Bruxelles pour qu'on défendît l'entrée de la ville aux comtes Van den Berg et Culemljourg, au S^ de Bréderode, à Louis de Nassau, à Marnix de Sainte-Aldegonde, au S»- de Thoulouse, sou frère, et à d'autres confédérés, Villers, Dolhain, Malberg, Maximilieu de Blois, d'Andelot, etc. [Notules du conseil d'État, séance du 7 février, avant-midi).
Bréderode et les amis qui lui restaient fidèles. Ils priaient la régente de rendre la paix aux provinces en ne supposant [)lus aux prêches ni aux exercices qui en dépendaient, et en licenciant les gens de guerre qui devaient, d'après le bruit public , tourner leurs armes contre les partisans du Compromis et de la nouvelle religion. Marguerite repoussa avec dédain la sommation des confédérés : elle niait d'avoir jamais permis l'exercice de la nouvelle religion; reprochait aux gentilshommes alliés d'avoir incité le peuple contre le roi, les ecclésiastiques et le bien commim ; engageait enfin Bréderode et ses complices à se retirer dans leurs résidences, sans plus se mêler des affaires publiques, leur recommandait de se conduire de sorte que le roi pût en recevoir contentement , et les avertissait que , s'ils se comportaient autrement, elle saurait prendre contre eux les mesures qu'exigerait le repos du pays '.
Le prince d'Orange était lui-même rentré à Anvers , le 4 février. Cette gran(Je cité devenait l'asile des religionnaires déjà proscrits dans la plupart des autres villes. En quinze jours, plus de dix mille personnes de toutes les provinces , surtout beaucoup de sectaires qui avaient échappé à la défaite de Lannoy, étaient venus grossir la multitude des réformés \ La régente, bravant leurs murmures et leurs menaces, travaillait dès lors à faire tomber aussi le boulevard du protestantisme sous la domination royale et catholique.
Le 23 janvier, informant le magistrat d'Anvers de la venue prochaine du roi, qui serait précédé du duc d'Albe, Marguerite l'engageait à faire cesser les prêches et tous autres actes désagréables au souverain. Le magistrat courba la tête. Le 24, il
• Van Metehen, fol. 49; — Bor, fol. 103; — Te Water, Historié van het verbonJ, etc., t. IV, pp. 254-275.
* Correspondance de Guillaume le Tacilurne, t. II, p. 406.
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ordonna la publication des placards qui dénonçaient la rébellion de Valenciennes , interdisaient la levée de gens de guerre et enjoignaient aux prédicateurs étrangers de sortir des Pays-Bas. Le 5 février, il s'adressa au prince d'Orange et lui demanda son concours pour amener la cessation des prêches. Guillaume n'osa point résister à cette prière ; il promit d'aider le magistrat , et le comte de Hooghstraeten , dont la commission comme délégué de la gouvernante à Anvers avait été confirmée, prit le même engagement. On pouvait néanmoins concevoir des doutes légitimes sur la .sincérité de ces deux personnages. Orange n'avait point rompu ses relations avec Bréderode, qui vivait avec lui sur le pied de l'intimité, et en même temps il encourageait sous main les députés que Valenciennes entretenait à Anvers. De son côté, Hooghstraeten venait de répondre, d'une manière ironique et acerbe, au comte de Mansfeld, qui l'avait engagé précisément à faire cesser les prêches et autres pratiques des sectaires '. Quoi qu'il en soit, des pourparlers eurent lieu entre les chefs des calvinistes et des luthériens , d'une part ; le prince d'Orange, Hooghstraeten et le magistrat, de iautre. Ceux-ci reconnurent que, pour obtenir la cessation des prêches, sans que l'ordre fût troublé , il fallait donner aux religionnaires quelque satisfaction. Des députés furent envoyés à Bruxelles et reçus par la régente, le 17 février. Rien ne fut décidé dans cette première entrevue. Les jours suivants, les députés eurent des conférences au conseil d'État avec le baron de Berlaymont, le président Viglius et le conseiller d'Assonleville ; ces ministres leur firent diverses objections sur les propositions qu'ils avaient soumises à la gouvernante, et qui tendaient à subordonner la cessation des prêches à la promesse d'une amnistie absolue. Le 20 février, Marguerite
ï Correspoticfance (le Philippe 11, t. I", pp. 508-509; — Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. II, p. cxlix.
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fit remettre aux députés les articles arrêtés par le conseil. Ils prescrivaient le départ immédiat des prédicants; la cessation des prêches et des autres exercices des nouvelles religions , de même que la dissolution des consistoires, des conventicules, etc.; la réparation des églises qui avaient souffert du pillage; le rétablissement complet du service divin et du culte catholique ; l'interruption des travaux de construction des nouveaux temples; la soumission absolue de la ville au roi et l'observation de ses ordonnances; l'éloignement des vagabonds, des bannis, des étrangers , des sectaires et des fugitifs ou apostats. Marguerite subordonnait à l'accomplissement de ces conditions essentielles la promesse qu'elle faisait aux habitants d'Anvers qu'ils ne seraient recherchés, molestés, ni poursuivis pour le fait de la religion, tant que le roi, de l'avis des seigneurs, conseils et états du pays, n'en aurait ordonné autrement. Mais elle exceptait formellement de l'amnistie les coupables de saccagement des églises, de rébellion ou de conspiration contre l'autorité souveraine. Elle déclarait aussi, pour ne point lier les mains du roi, que la promesse contenue dans ces articles était subordonnée au bon plaisir de ce monarque. En attendant la résolution souveraine, les prêches et l'exercice de la nouvelle religion devaient cesser ; d'autre part, toutes poursuites en matière de délits religieux seraient également suspendues. Le 27 février, les délégués des deux consistoires furent mandés chez le prince d Orange , et là une longue remontrance leur fut adressée pour les engager à cesser volontairement les prêches publics. Les délégués répondirent qu'ils avaient été chargés de travailler à la pacification de la ville et à Tobservation de l'accord conclu au mois de septembre ; que les propositions arrêtées à Bruxelles étaient contraires à cette convention ; que, néanmoins, pour se montrer bons bourgeois , ils consentaient à en rendre compte à leurs coreligionnaires. Le 1" mars, ils se rendirent de nouveau chez le prince d'Orange,
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qui avait ù ses côtés le comte de Hooghstraeten et le magistrat, et déclarèrent que les consistoires leur avaient ordonné dp demander si l'on voulait entretenir ou rompre le contrat du 2 septembre, auquel la ville avait dû sa tranquillité. On leur objecta qu'il ne s'agissait ni de maintien ni de rupture de contrats, mais qu'il fallait exécuter les ordres du roi et lui donner satisfaction. Ces pourparlers excitaient une grande fermentation dans la ville, et elle devint plus menaçante encore quand on eut fait courir le bruit qu'une proclamation allait interdire les prêches '. Plus de deux mille personnes se rassemblèrent, le 2 mars, devant ht demeure du prince d'Orange, et cette foule irritée ne consentit à se retirer qu'après avoir reçu de Guillaume lui-même, l'assurance que le bruit répandu était faux ^
Cependant, le rétablissement du culte catholique et la restauration de l'autorité royale s'effectuaient rapidement dans la plupart des autres villes. Dès le mois de janvier, le comte d'Arenberg avait obtenu la soumission de l'Over-Yssel et de la plus grande partie de la Frise. Meghem rassemblait en même temps des forces considérables pour attaquer les places qui ne se rendraient point volontairement *. En Flandre, Egmont travaillait -: aussi de tout son pouvoir à désarmer les sectaires et à faire
' Gresham mandait alors à son gouvernement qu'il y avait à Anvers plus de 40,000 protestants, qui mourraient plutôt que de laisser étouffer la parole de Dieu [than the word ofGod should be put to silence). Les dépu- I
tés de l'Église réformée avaient, du reste, sollicité ouvertement la protec- |
tion de la reine Elisabeth, The life and times of sir Thomas Gresham, t. II, |
pp. -189 et 495.
* Bor, pour exposer ces négociations (t. I^"-, fol. 408 et suiv.), a eu évidemment à sa disposition une copie de la Justification manuscrite du magistrat d'Anvers, document important où M. Gachard a puisé des détails nouveaux. Cf. Correspojidance de Guillaume le Taciturne, t. Il, Introduction, § XII.
^ Bor, t. I", fol. 102 v. 103 et suiv.