‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe IIChapitre 66 sur 159 · LIVRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATORZIÈME

Portrait du duc d'AIbe. — Aversion qu'il inspire aux Belges. — Instructions qui lui sont données par Philippe II pour châtier les Pays-Bas. — Il -prend congé du roi et de don Carlos. — Portrait de don Carlos; sa mésintelligence avec Philippe II et sa haine pour les ministres de son père; scène violente avec le duc d'AIbe. — Le duc s'embarque pour l'Italie. — Revue de son armée près d'Alexandrie. — Marche des Espagnols à travers les Alpes , la Savoie , la Bourgogne et la Lorraine. — Camp de Thionville. — Le comte Albéric de Lodron prend les devants et va occuper Anvers. — Le duc d'AIbe se dirige vers Bruxelles. — Les principaux seigneurs accourent à sa rencontre : le comte d'Egmont vient le saluer à Tirlemont; le comte de Hornes à Louvain, etc.; caresses que le duc d'AIbe fait au comte de Buren, fils du prince d'Orange. — Arrivée du duc d'AIbe à Bruxelles ; il est reçu avec froideur par Marguerite de Parme. — Répartition des troupes espagnoles ; leur indiscipline. — Animosité qui se manifeste contre les Espagnols à la cour de Bruxelles. — Marguerite de Parme demande itérativement son congé et envoie en Espagne son secrétaire Machiavel pour presser la résolution du roi. — Plaintes du duc d'AIbe sur l'émigration tolérée par la régente. — Arrestation des comtes d'Egmont et de Hornes, d'Antoine de Stralen et de Backerzeele. — Les deux comtes sont conduits au château de Gand. — Hooghstraeten se réfugie à Cologne. — Mort du marquis de Berghes à Madrid ; le roi fait saisir ses bleus dans les Pays-Bas. — Arrestation du baron de Montigny : il est enfermé dans l'alcazar de Ségovie. — Contentement de Philippe II et de Pie V. — Second Compromis proposé par Bréderode; stérilité de cette mesure; abattement du pays. — Philippe II accorde à Marguerite de Parme la démission qu'elle a sollicitée. — Marguerite, ayant reçu les lettres du roi, invoque

sa clémence en faveur des Pays-Bas ; elle recommande aussi ces provinces à sou successeur. — Lettres circulaires qu'elle adresse aux états. — Le duc d'Albe nommé gouverneur général. — Départ de Marguerite de Parme.

Ferdinand Alvarez de Tolède , duc d'Albe , marquis de Coria et comte de Salvatierra, descendait d'une des plus illustres maisons militaires de l'Espagne. On en faisait remonter l'origine à un Paléologue qui avait conquis ou défendu Tolède et qui, en mémoire de ce succès, avait adopté le nom de cette ville et l'avait transmis à ses descendants. Ferdinand de Tolède était né , en 1508, de Garcias , comte d'Albe, et de Béatrix de Pimentel, fille de Roderic Alphonse de Pimentel, comte de Bénévent. II n'avait que quatre ans lorsqu'il perdit son i)ère , tué dans un combat livré aux Mores dans l'île africaine de Zerbi. Mais il lui restait son aïeul, Frédéric, second du nom et premier duc d'Albe, qui lui-même s'était illustré au siège de Grenade. Elevé sous la tutelle de ce vieux chevalier et placé par lui dans la maison de Charles-Quint ', Ferdinand de Tolède combattit, aux côtés de l'empereur, sur les rives du Danube, devant les remparts de Tunis, dans la Provence et le Dauphiné, et devint, en 1546, avec don Fernand de Gonzaga, un des deux capitaines généraux de terre. Les Espagnols l'exaltaient beaucoup, comme ils avaient l'habitude de faire pour tous ceux de leur nation , disant que quelques années auparavant, en 1 542, il s'était supérieurement comporté à la défense de Perpignan. On le croyait d'ailleurs fortement dans les bonnes grâces de Charles-Quint, parce qu'il était

' Histoire de Ferdinand Alvarez de Tolède, premier du nom, duc d'Albe (Paris, 1698, 2 vol. in-8o), t. I", pp. 5 et suiv.

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un de ceux avec lesquels ce monarque aimait à s'entretenir, et dont il prenait l'avis sur presque toutes les affaires '. Le duc d'Albe acquit toute sa réputation militaire dans la mémorable campagne contre les électorats protestants , terminée par la victoire de Mulhberg, où l'électeur de Saxe fut fait prisonnier. Mais ces succès furent ensuite atténués par l'issue peu glorieuse du siège de Metz et surtout par les revers que le duc essuya dans le Milanais et le Piémont. Le crédit dont il jouissait auprès de Charles-Quint semblait avoir également décliné -. l'empereur, dans les affaires importantes, prenait toujours son avis ; mais c'était pour la forme, disait-on, plutôt que pour tout autre motif'. Il fut enfin nommé vice-roi de Naples , et occupait ce poste à l'époque de l'abdication de Charles-Quint. Philippe II , qui avait toujours eu une sorte de prédilection pour le duc d'Albe, lui en donna une preuve manifeste, dès son avènement, en le nommant son grand majordome. La conduite tenue par le duc, dans la guerre suscitée par Paul IV, avait été l'objet des vives censures de Charles-Quint, qui, du monastère de Yuste , oti il s'était retiré, suivait avec anxiété les incidents de cette lutte; mais, loin de partager le mécontentement de son père , Philippe II , pour remercier le duc d'Albe de sa déférence envers le pontife,

' Relation de Bernard Navagero (1546), dans les Monuments de la diplomatie vénitienne, p. 89.

^ Relation de Mari.no Cavalli (1551), dans les Monuments de la diplomatie vénitienne, p. 106. — En général, les ambassadeurs vénitiens estimaient fort peu les talents militaires du duc d'Albe : « Si la charge de capitaine général lui a été donnée, disait Laurent Contarini (1548), c'est uniquement pour satisfaire les Espagnols, que Sa Majesté favorise beaucoup; mais il n'y a pas d'homme de guerre qui le tienne non-seulement pour bon général, mais même pour bon soldat... » — » Il n'a fait preuve à la guerre que de timidité et de peu d'intelligence, répétait Frédéric Badoaro (1557)... « Gachard, Relations inédites des aiiibassadeurs vénitiens, etc., passim.

lui accorda un don de 150,000 ducats et ne cessa de lui témoigner une faveur signalée. Ferdinand de Tolède acquit enfin assez d'autorité , assez d'ascendant personnel pour contre-balancer la haute influence dont jouissait Ruy Gomez.

Chef de la faction violente du conseil d'Espagne, il avait l'inflexibilité et la dureté qui convenaient à ce rôle. Son visage d'une expression plus que sévère , ses gestes menaçants , le ton hautain qu'il affectait, tout en lui inspirait une sorte de répulsion '. Jaloux, sous le règne de Charles-Quint, de la prédilection que ce monarque manifestait pour ses compatriotes, il avait vécu, dans des termes très-froids, avec les grands seigneurs des Pays-Bas, et cette animosité s'était encore accrue, mais par d'autres motifs, depuis l'avènement de Philippe II. Plein de gratitude envers ce prince, en qui il voyait le défenseur le plus résolu de la foi et le principal soutien de la grandeur de l'Espagne, il ne pouvait souffrir que l'aristocratie belge ne partageât point son dévouement absolu et passionné. De là l'exaspération qu'il montra bientôt contre ceux qui prétendaient résister à l'inquisition et à la prépondérance espagnole. On le vit préconiser les moyens les plus violents pour abattre cette opposition, et réussir enfin à faire prévaloir ses projets d'extermination sur les moyens conciliants que proposait Ruy Gomez. Bien que le prince d'Orange et ses adhérents ne pussent avoir une connaissance entière des diatribes si menaçantes dont ils avaient été l'objet dans les communications confidentielles adressées par le duc d'Albe au roi % ils n'ignoraient point cependant que leur adversaire avait toujours conseillé à Philippe II d'user d'une

' Frédéric Badoaro le dépeignait en ces termes : « É di età di 50 anni incirca, di persona grande, magra, piccola testa, coUerico ed adusto... » Relation de -1557.

^ Voir Histoire de la révolution des Pays-Bas t. !«'•, pp. 411 et 412.

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