‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe IIChapitre 68 sur 159 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

et un esprit souvent désordonné dans ses aspirations. Un grave accident avait exercé la plus funeste influence sur sa constitution et altéré son entendement. Il suivait , avec don Juan d'Autriche et Alexandre Farnèse, les cours de l'université d'Alcala, lorsque, le 9 mai 1562, il tomba d'un escalier et se fit à la tôte une blessure presque mortelle. Il ne fut sauvé que par le trépan ; mais, depuis ce jour fatal, son corps parut encore plus faible, son visage plus pâle, son âme plus irritable. Ses emportements dégénéraient fréquemment en des accès de frénésie , et , à le voir alors , menaçant et hagard, on l'eût cru atteint de démence. Cependant cet infortuné prince n'était ni fou ni idiot. Il détestait les bouffons, aimait la vérité, se montrait compatissant et charitable, ayant même coutume de dire : « Qui fera l'aumône, si les princes ne la font pas ? » Il était aussi très-grand ami des soldats et se fatiguait beaucoup à monter à cheval et à courir la bague. Il avait été d'abord question d'unir don Carlos à la princesse Elisabeth de Valois, que Philippe II épousa lui-même, après la mort de sa seconde femme , Marie Tudor. Mais don Carlos était trop jeune encore , à cette époque, pour éprouver un vif déplaisir de voir ses espérances déçues. Plus tard , on forma le projet de le marier avec sa cousine, l'archiduchesse Anne d'Autriche, fille aînée de l'empereur Maximilien II. Don Carlos paraissait désirer vivement cette union. On disait même qu'il avait fait le vœu, lors de sa chute à Alcala, de ne s'approcher jamais d'une autre femme. Mais Philippe II opposait ses lenteurs ordinaires à l'iuipatience de son fils et do la famille impériale. En 1-565, l'ambassadeur espagnol à Vienne, se rendant l'interprète des plaintes de l'empereur, ajoutait -. «: Tout motif de retard , fondé sur la santé de don Carlos, a désormais disparu : il est notoire à la cour de Vienne que le prince jouit actuellement d'une santé parfaite, et que lui-même désire ardemment ce mariage. » Dans l'entrevue de Bayonne, qui eut lieu à celle époque même, Catherine de

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Médicis avait suggéré l'idée d'unir don Carlos avec sa fille Marguerite. Elisabeth de Valois objecta d'abord qu'elle ne voyait dans le roi catholique aucune disposition à établir présentement son fils . et , à une proposition plus formelle, elle répondit que Philippe II avait déjà pris ailleurs des engagements désormais irrévocables. Mais les espérances de don Carlos furent de nouveau déçues. Il ne devait pas épouser l'archiduchesse Anne : cette princesse aussi, après la mort d'Elisabeth de Valois, fut proposée à Philippe II lui-même et devint sa quatrième femme. Pour expliquer les tergiversations de ce monarque, on a pu supposer que don Carlos était inhabile au mariage. Il résulte, à la vérité, de la relation écrite, en i567, par l'ambassadeur vénitien Antoine Tiepolo, que le prince d'Espagne avait coutume de vivre fort chastement ; « mais aujourd'hui, ajoute Tiepolo, ses désordres sont devenus si grands, qu'il en souffre d'étranges maladies, » En réalité, d'autres motifs engagèrent sans doute Philippe II à différer l'établissement d'un fils qui était l'objet de sa défiance et de ses soupçons. Philippe suspectait les sentiments, les opinions, les tendances politiques et même religieuses de son héritier. Ce n'était point sans raison. Bien que don Carlos ressemblât de visage à son père, ses inclinations étaient tout à fait différentes. Il était loin d'approuver la politique suivie à l'égard des Pays-Bas, et témoigna le désir de se rendre lui-même dans ces provinces. Du reste , il s'efforçait dappliquer son esprit à l'étude des affaires ; mais, quoiqu'il eût son siège au conseil d'Etat et au conseil de guerre, on lui montrait la plus grande réserve. De son côté, il était impatient de participer au gouvernement et lâchait de connaître ce qui occupait le roi : on l'offensait même beaucoup quand on voulait lui en faire mystère. Dans de pareilles dispositions, don Carlos devait avoir peu d'affection pour les ministres favoris de Philippe II. Il haïssait franchement le duc d'Albe , avait déjà menacé de mort le cardinal de Espinosa, et

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ressentait aussi une aversion extrême, quoique plus contenue, pour Ruy Gomez, son grand majordome ' .

D'après une tradition assez plausible, la dernière entrevue du duc d'Albe avec don Carlos faillit avoir un dénoûment tragique. Le duc ayant dit à don Carlos qu'il allait punir les Flamands de leur révolte et de leur impiété, le prince ne se contint plus; le poignard à la main , il repartit avec colère : « Je te porterai ce fer dans le sein , plutôt que de souffrir que tu ailles , comme un ennemi, ruiner des provinces qui me sont si chères. » En môme temps, il se précipitait sur le duc d'Albe ; mais celui-ci retint fortement le prince dans ses bras et le terrassa même, dans la lutte qui s'engagea entre eux. Hors de lui, Carlos cria que le duc voulait l'assassiner ; on accourut , et on les sépara. Philippe II loua, dit-on, le duc d'Albe de sa modération, mais en l'invitant à partir sans délai '.

' Voir les relations de Michel Suriano ('15.39) et d'Antoine Tiepolo (1-567), publiées par M. Gachard ( Relations inédites des ambassadeurs vénitiens, etc., pp. 432, 453 et suiv.); Hopperus , Epistolœ ab Hispania , pp. 121-122; Papiers d'État du cardinal de Granvelle, t. IX, pp. 188, 213, 310, 377 et 550; et Rauuer, Geschichte Europas, t. III, pp. 120 et suiv. Raumer a puisé des détails pleins d'intérêt dans les importantes dépêches de Fourquevaux, ambassadeur de Charles IX à Madrid. Quoique plus réservé, Hopperus laisse pourtant deviner la vérité : «... Dissimillimis , dit-il , su7it moribus j)ater et filins... Scio multa esse quœ régi in eo non placeant. » Le portrait de don Carlos est tracé avec soin par Tiepolo : « ... È per l'età sua poco disposto ; non è bello, seben bianco et biondo, et è curvo, e par che manchi nelle gambe, etc.. »

^ Histoire de Ferdinand Alvarez de Tolède, etc., t. II, p. 244. C'est une apologie du duc d'Albe, d'après un ouvrage latin imprimé à Salamanque en 1669. Cet épisode est également rapporté par F. de Raumer et s'accorde d'ailleurs avec le caractère exalté du malheureux prince qui, une autre fois, avait voulu se défaire du cardinal de Espinosa. Voir Geschichte Europas, t. III, p. 122.

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