‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe IIChapitre 69 sur 159 · II · texte numérisé non relu

II

11 quitta Aranjuez, le 17 civril , et so dirigea vers Carthagène. où il arriva le 25. D'après les instructions du roi, l'amiral Jean André Doria l'y attendait avec trente-sept galères, sur lesquelles étaient déjà embarquées quinze enseignes d'infanterie espagnole de nouvelle levée , tandis que doux autres compagnies se disposaient à faire voile de Tarragone. Elles étaient destinées, les unes et les autres, à remplacer, dans les possessions espagnoles d'Italie, les vieux régiments que les vice-rois de Naples, de Sicile et de Sardaigne avaient envoyés dans le Milanais. De Carthagène , le duc manda au roi qu'il venait de recevoir la patente de capitaine général, ainsi que l'instruction qui y était jointe. Il ajoutait, avec un dépit mal déguisé, que c'était la première instruction qu'il eût reçue en sa vie sur des choses de cette espèce, dans toutes les occasions où il avait servi l'empereur et le roi lui-même. Il ne pensait pas , disait-il , s'être si mal gouverné jusque-là, quant aux finances du roi et à la discipline des gens de guerre, qu'il fût besoin de lui donner des ordres si minutieux ' .

Le 10 mai, le duc s'embarqua à Carthagène, et il arriva à Gênes le 17, après avoir été obligé, par une attaque de fièvre, de relâcher quatre jours à Nice. Des dix-sept enseignes qu'il avait amenées d'Espagne, il en garda trois pour l'expédition des Pays- Bas et laissa les autres en Lombardie, pour remplacer les régiments qui déjà s'avançaient vers les Alpes. Ces rassemblements de troupes espagnoles alarmaient surtout les Genevois , car ils avaient lieu de craindre d'être assaillis en même temps par le duc d'Albe, l'adversaire impitoyable de 1 hérésie, et par le duc de Savoie, l'ennemi de leur indépendance. Leurs soupçons s'accrurent encore lorsqu'ils furent informés que d'Alexandrie le général espagnol avait envoyé à Rome un des officiers de son

' Correspondance de P/rilippe U, t. I", p. 530.

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armée, don Bernardino de Mendoça, pour se concerter avec le pape Pie V '. Genève demanda non-seulement l'assistance des cantons de Berne et de Zurich , mais encore l'appui des calvinistes de France et principalement du prince de Condé, leur chef. Celui-ci fit entrer quelques soldats volontaires dans leur ville, et, d'accord avec l'amiral Coligny, proposa à Charles IX de saisir cette occasion d'abattre l'orgueil espagnol, en se joignant aux Suisses pour exterminer les bandes du duc d'Albe dans les défilés des Alpes. C'était, selon le prince, une occasion unique de recouvrer l'État de Milan et de conquérir peut-être les Pays-Bas. Du reste, il se fit fort, avec le consentement du roi , de mettre cinquante mille hommes sur pied. Mais Charles IX, suspectant les intentions des huguenots, répondit qu'il n'était pas de sa dignité ni de la générosité française de tromper un roi, son parent et son ami ; que, s'il s'agissait de dissiper la crainte que pourrait occasionner l'approche des Espagnols, il saurait pourvoir lui-même au repos du royaume et lever à cet effet des gens de guerre '.

Le duc d'Albe, qui avait été retardé par une nouvelle attaque de fièvre, put enfin se rendre à Asti, dans le Montferrat, où campait une partie des troupes de l'expédition, tandis que l'autre se tenait sur le territoire du duc de Manloue. Les divers corps s'étant ensuite réunis à Feliciane , entre Asti et Alexandrie , le duc en fit la revue le 2 juin. Cette armée, que Philippe II destinait à dompter les Pays-Bas, montait seulement à dix mille hommes, dont douze cents cavaliers. Mais ces dix mille vétérans , choisis

' Commentaires mémorables de don Bernardino de Mendoça, liv. II. — Quel était l'objet réel de cette mi.ssion? Mendoça se borne à dire que le duc d'Albe l'envoya à Rome pour traiter avec Pie V de quelques affaires touchant la guerre qu'on devait faire en Flandre, dans l'intérêt de la religion catholique. — Il paraît cependant que Pie V sollicita vivement le duc d'Albe pour qu'il s'emparât de Genève.

^ Straoa, llb. VI. — Voir aussi Ranke, Histoire de France, t. I^"", p. 250.

avec soin parmi les meilleurs soldats de la monarchie , pouvaient affronter sans crainte des armées plus nombreuses. L'infanterie, composée presque en entier d'Espagnols , était divisée en quatre régiments, commandés chacun par un mestre de camp. Alphonse d'Ulloa était à la tête du régiment de Naples, fort de dix-neuf enseignes et de trois mille deux cent trente hommes. Le régiment de Sicile, moins nombreux, avait pour mestre de camp Julian Romero, le même qui, en 1 560, commandait dans les Pays- Bas un de ces tercios dont les états généraux avaient impérieusement exigé l'éloignement. Le régiment de Milan, fort de deux mille deux cents hommes, avait à sa tête Sancho de Londono, et celui de Sardaigne, qui comptait mille sept cent vingt-huit soldats, était sous les ordres de Gonzalve de Braccamonte. Ces quatre régiments formaient un total de quarante-neuf enseignes ou compagnies d'arquebusiers ; on adjoignit à chaque compagnie quinze hommes armés de longs et pesants mousquets de campagne. Don Fadrique de Tolède, qui accompagnait son père, avait le titre de capitaine général de l'infanterie. Son frère illégitime, don Hernando, prieur de Castille et chevalier de Malte, commandait la cavalerie. Elle se composait de cinq compagnies de chevau-légers espagnols, trois d'Italiens et doux d'Albanais, de cent hommes chacune, et en outre de deux compagnies d'arquebusiers espagnols. Un grand nombre de volontaires ou aventuriers, dont quelques-uns appartenaient à des maisons distinguées, suivait l'armée. Mais ce qui surtout augmentait la force de celleci, c'était l'excellent choix des officiers, presque tous renommés par des actions d'éclat ou signalés par un mérite éminent. On y remarquait le maréchal de camp Chiappin Vitelli , marquis de Setone, que le duc Côme de Florence avait cédé au roi d'Espagne ; l'ingénieur François Paciotto , d'Urbin , cédé par le duc de Savoie, et le grand-maître de l'artillerie, Gabriel Scrbelloni, chevalier de Malte. On y distinguait Sancho d'Avila , châtelain de

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Pavie, cité pour son courage et pour le dévouement qu'il témoignait au duc d'Albe, dans les camps duquel il avait été , pour ainsi dire, élevé ; Bernardine de Mendoça , l'historien futur de cette expédition et de la première période de la guerre des Pays- Bas; surtout Christophe Mondragone qui avait montré, sous Charles-Quint, un courage admirable dans les guerres d'Italie, d'Afrique et d'Allemagne . Il était un de ces dix héros qui , traversant l'Elbe à la nage, au milieu d'une pluie de balles, avaient ramené vers Charles-Quint les barques stationnées à l'autre rive, facilité par cette action d'éclat le passage à toute l'armée et préparé la victoire décisive , remportée à Muhlberg sur les Saxons.

Le lieutenant de Philippe II , ayant fait lever les tentes , se dirigea vers Turin. Don Juan d'Acugnia, envoyé de Philippe II, s'était rendu précédemment près d'Emmanuel Philibert , duc de Savoie, pour lui demander passage à travers ses États ainsi que les vivres nécessaires à l'armée. Le duc avait acquiescé à cette demande sous condition toutefois qu'il entretiendrait, aux frais du roi , un corps de deux mille hommes d'infanterie italienne et un escadron de cavalerie, afin de prévenir les inconvénients que le passage de l'armée espagnole pourrait occasionner à ses sujets. Du reste, ces troupes devaient être licenciées dès que les Espagnols seraient sortis de la Savoie. Antoine de Mendoça remplit une mission semblable près du duc de Lorraine et ne rencontra aucune difïiculté, car l'un et l'autre de ces souverains étaient dans la dépendance du roi d'Espagne. Don Francisco de Ybarra, proviseur général des armées , prit ensuite les devants et prépara les étapes du long trajet que les troupes espagnoles avaient à faire jusqu'aux frontières des Pays-Bas.

L'armée, partagée en trois divisions , franchit en bon ordre le mont Ccnis. Le duc d'Albe conduisait l'avant-garde , composée du régiment de Naples , de trois compagnies de chevau-légers

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italiens et de deux compagnies d'arquebusiers espagnols à cheval. Il était lui-même précédé de Gabriel Scrbelloni, qui, avec des pionniers, devait aplanir les chemins. Le corps de bataille, |)iacé sous les ordres de don Hernando , se composait du régiment de Milan et de quatre compagnies de chevau-Iégers espagnols avec les munitions. A Tarrière-garde , Chiappin Vitelli commandait les régiments de Sicile et de Sardaigne et la cavalerie albanaise. Le front de chaque compagnie était couvert par les quinze mousquetaires qui leur avaient été adjoints. Chaque jour le corps de bataille arrivait à l'étape que venait de quitter lavant-garde , et il y était remplacé ensuite par l'arrière-garde. Après quatorze journées de marche dans les Alpes , les Espagnols atteignirent heureusement Montfleur, première ville de la Bourgogne. Ils avaient été comme escortés par deux armées d'observation, l'une composée de Genevois et de Suisses, l'autre de troupes françaises qui longeaient les frontières du Dauphiné et le cours du Rhône. Une poignée d'hommes aurait suffi peut-être pour arrêter le duc d'Albe dans les défilés des Alpes, et, en ce cas, toute l'armée eût péri de faim, parce que, à chaque étape , il n'y avait des vivres que pour un jour et pour un tiers des troupes. Mais la ferme attitude des Espagnols et l'exacte discipline qu'ils observaient déconcertèrent leurs ennemis.

Après avoir rallié en Bourgogne quatre compagnies de cavalerie levées dans le pays même, les Espagnols, toujours escortés d'un corps de troupes françaises qui les côtoyaient sur le flanc , se dirigèrent vers la Lorraine, traversèrent en douze étapes cet État allié , et arrivèrent enfin à Thionville, première place frontière du duché de Luxembourg. Ils y furent rejoints par de nouveaux renforts. Le comte Albéric de Lodron y attendait le duc d'Albe avec trois régiments : le premier composé de soldats levés, pour la plupart, dans le comté de Tyrol, et les deux autres formés de fantassins allemands proprement dits et commandés

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