‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe IIChapitre 72 sur 159 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

obligé de prendre congé du duc, pour se rendre près du comte de Nuenar, son beau-frère , dont la femme venait de mourir. Alors le duc lui remit une lettre destinée à ce seigneur, et ayant pour but de le persuader qu'il avait toujours pris grandement à cœur les affaires du comte de lïornes '.

A Louvain se trouvèrent aussi les comtes de Mansfeld et d'Arenberg, avec Berlaymont et Meghem. Le comte de Buren, fils aîné du prince d'Orange, après avoir vu, d'une fenêtre du collège de Savoie, le défilé de l'armée espagnole, alla également saluer le duc d'Albe. 11 fut très-bien reçu. Le duc lui dit qu'il saisirait de bon cœur toutes les occasions qui s'offriraient de lui rendre service. Puis , le 22 , au moment de quitter la ville, il lui réitéra ces offres en l'embrassant. Précédemment , il avait dit au comte d'Egmont qu'il voulait écrire au prince d'Orange , et qu'il était tout disposé à lui être utile ainsi qu'au comte de Buren '. Il n'y avait d'égal à la profonde duplicité du vieux général espagnol que l'incroyable illusion dont se berçaient quelques personnages, principalement les comtes d'Egmont et de Hornes.

Le 22 août, à trois heures de l'après-midi, le duc d'Albe entra

' La déduction de l'innocence de messire Philippe, baron de Montmorency, comte de Homes, etc., p. 26.

^ Lettre de H. de Wiltpergh (attaché au comte de Buren) au prince d'Orange, datée de Louvain le 22 août. En voyant les seigneurs des Pays-Bas se porter avec tant d'empressement au-devant du duc d'Albe, il engageait le prince à établir quelque intelligence avec le lieutenant de Philippe II. Chacun pour soi, Dieu pour tous : c'était le principe qui dominait alors, disait-il. — J. de Hornes, baron de Boxtel, ancien lieutenant de la bande d'ordonnances de Guillaume de Nassau, était plus clairvoyant. Déjà il avait cherché un asile au pays de Clèves lorsque, le 26 août, il écrivait au prince : « Je crains que ledit ducq faict grand recueil à aulcuns, que la fm serast aultre... « — « Dieu, disait-il aussi, veuille quelquefois consoler cette pouvre patrie et tous désolez... » Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. III. pp. H9ct 125.

dans Bruxelles, à la tète du régiment de Milan, accompagné de sa garde et des gentilshommes de sa suite. Aucune réception ni compliment ne lui furent faits de la part du magistrat delà commune. 11 se rendit directement au palais pour présenter ses hommages à la gouvernante. Trois jours auparavant, Marguerite avait tenu conseil pour savoir si elle laisserait entrer le duc d'Albe au palais, avec sa garde. Or, le duc lui ayant fait dire, par le comte d'Arenberg , que lui et sa garde étaient à son service et d'autres choses qui marquaient sa déférence, elle avait permis qu'il vînt au palais avec ou sans garde, comme il l'entendrait. Toutefois, son arrivée faillit occasionner un grand désordre, parce que les archers de la garde de Marguerite de Parme ne voulaient point laisser passer les hallebardiers du duc d'Albe. La régente, qui sortait à peine de maladie , attendait le duc dans sa chambre à coucher, oii se trouvaient Egmont , Arschot et Mansfeld. Lorsque le duc entra, elle était deboutet ne fit aucun mouvement en avant ni en arrière. Il resta quelque temps la tête découverte , quoiqu'elle ne cessât de l'engager à se couvrir ; et, lorsqu'il l'eût fait, ils causèrent pendant une demi-heure environ, toujours debout. Le duc témoigna le plus grand respect à la sœur du roi, tandis que Marguerite se montra très-froide, très-sévère même '. A la suite de cette première entrevue, le lieutenant de Philippe II se retira à l'hôtel de Culcmbourg, qui avait été réser vé pour son logement \

' Lettre du contador Mendivil au roi, écrite de Bruxelles, le 29 août, dans la Correspondance de Philippe il, 1. 1", p. 567.

^ Selon la plupart des historiens, le duc d'Albe descendit à l'hùtel de Culembourg ; et, selon les auteurs de V Histoire de Bruxelles, à l'hôtel do Jauche, rue de Namur. Constatons encore que dans sa lettre au prince d'Orange, citée ci-dessus et datée de Bruxelles, le 19 août, Antoine de Slralen annonçait que l'intention du duc d'Albe était de se loger à l'hôtel du comte de llooghstiacten u où desjà beaucoup de ses niulelz et bagaige

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Cependant la plupart des merabres du conseil , les magistrats de Bruxelles et quelques-uns des serviteurs de Marguerite de Parme murmuraient de ce qu'on avait laissé entrer le duc d'Albe dans la ville, sans qu'il eût montré ses ])ouvoirs. Aussi le jour suivant (23 août) fut-il résolu en conseil de les lui demander. Informé de cette décision , le duc envoya à la régente sa patente do capitaine général et une lettre écrite de la propre main du roi. Philippe II y disait, en substance, qu'il avait commandé au duc d'Albe de faire certaines choses dont la gouvernante serait avertie en temps et lieu. Cette communication accrut le mécontentement des membres du conseil et blessa la régente au cœur -. dès lors , elle se plaignit assez haut des affronts que lui faisait le roi '.

Le 26, Marguerite eut avec le duc d'Albe une nouvelle entrevue pour régler le logement des troupes dans les villes et déterminer ce que les bourgeois auraient à leur fournir. Dissimulant ses vrais sentiments, elle exprima d'abord au lieutenant de Philippe II sa satisfaction de sa venue , et ajouta qu'elle n'aurait pu voir nul autre avec plus de plaisir. Elle lui fît ensuite quelques observations sur la différence de dates que l'on remarquait dans ses patentes et dans les lettres du roi dont il était porteur. Elle lui demanda, enfin, quel était l'objet de sa mission. Sur ce dernier point, le duc répondit que l'objet principal pour lequel Philippe II l'avait envoyé, avec les troupes qui raccompagnaient, était de faire respecter la justice et exécuter les ordonnances de la régente , afin que le roi , à son arrivée, trouvât le pays en paix. Interpellé plus directement par Marguerite , qui désirait

sont arrivez. » Du reste , le duc d'Albe s'installa définitivement dans le palais de Caudenberg, le 13 janvier 1568, après le départ de Marguerite de Parme.

' Correspondance de Philippe II, t. I^'-, p. 507.

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savoir d'une manière précise quelle était la commission énoncée vaguement par le roi dans sa lettre autographe , le duc répondit qu'il ne se le rappelait pas bien pour le moment, mais que, sans doute, le progrès des affaires l'en ferait souvenir et qu'il le lui dirait alors '. Du reste, il s'efforça de la convaincre que ce n'était ni par amour des honneurs, des richesses, ou de la gloire, ni par inimitié contre personne qu'il avait accepté cette mission , mais pour obéir aux ordres du roi. Marguerite lui demanda alors par quelles affaires il était d'avis de commencer ; quels étaient ceux qu'elle appellerait au conseil et qu'elle en exclurait. Il répondit là-dessus de manière à lui donner satisfaction , se mettant à ses ordres, de jour et de nuit , ni })lus ni moins que Berlaymont et Arenberg. Elle lui demanda pourquoi il voulait avoir tant de gens de guerre allemands ; elle était d'avis qu'il les licenciât. Il écarta cette observation , en disant qu'ils ne tarderaient pas à recevoir les ordres du roi à cet égard. Enfin, ils en vinrent au logement des troupes. La régente insista de la manière la plus vive pour que la ville de Bruxelles, qui s'était bien conduite, en fût déchargée ; mais, sur ce point, le général espagnol fut inflexible. Il lui dit que , si elle recevait des réclamations , elle pourrait les écarter en se rejetant sur l'entêtement et l'opiniâtreté du duc d'Albe ; et qu'il consentait volontiers à se charger de la haine que la mesure prise exciterait contre lui \

En résumé , le duc fit loger dans Bruxelles les dix enseignes du régiment de Sicile , arrivées le 25 dans cette résidence. Les autres régiments furent répartis entre des villes voisines de ma-

' Dans une lettre adressée au roi, le 30 août, le duc d'Albe lui apprit qu'il satisfit la gouvernante sur toutes les choses qu'elle lui demanda, de la manière la plus conforme aux intentions de Sa Majesté. Correspondance de Philippe 11, t. h'^, p. 570.

^ Ibid., t. I*""", p. 566; — Commentaires mémorables de Bernardino de Mendoça, liv. II; — Strada, lib. VI.

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