LIVRE XIV
L'arrestation des comtes d'Egmont et de Homes , bientôt connue dans Bruxelles, y avait causé une morne stupeur. Un grand nombre de bourgeois se rendirent, pleins d'inquiétude , à l'hôtel du duc d'Albe , pour savoir la cause d'une mesure aussi sévère et aussi inattendue. Il leur fit dire, avec un mélange de hauteur et de mépris, qu'il était occupé à réunir ses troupes espagnoles, italiennes et allemandes; et que, lorsqu'il serait prêt, sa réponse leur parviendrait '.
Loin d'être disposé à relâcher les deux comtes, le duc songeait i^j resserrer davantage leur captivité. Ne pouvant les garder à Bruxelles sans inconvénient, il se proposait de les faire transférer soit au château de la Folie, situé à quelques lieues de cette ville et appartenant à la famille de Noircarmes , soit dans l'antique château de Genappe, qui faisait partie du domaine du souverain. Mais, après de plus mûres réflexions, il décida que les Espagnols entreraient au château do Gand et que, sans égard pour les privilèges du Brabant, les deux illustres prisonniers seraient conduits dans cette forteresse. Il fit enjoindre au comte d'Egmont, en sa qualité de gouverneur de la Flandre et de châtelain de la
conduite, convoqua tous les chevaliers qui étaient à Bruxelles, et leur lit connaître que cet acte avait été accompli en vertu des ordres exprès de Sa Majesté, etc.
1 Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. III, p. 126. — Il semble toutefois que, dans le premier moment, des sentiments peu sympathiques pour le comte d'Egmont se firent jour dans le parti qui naguère appuyait les protestants. En informant de ce qui venait d'avoir lieu sir Thomas Gresham, alors retourné en Angleterre, Richard Clough, son correspondant et son facteur, lui écrivait d'Anvers : « ... Tout le monde plaint le comte de Hornes, mais personne le comte d'Egmont, parce que, comme on dit, il fut le premier promoteur des troubles, de même qu'il fit le premier défection [as aiso lie fyrst brake o//"), à sa confusion et à celle de tous ses partisans [and ail Iheirs]. The lifc and times of sir Thomas Gresham, etc., t. II, p. 235.
forteresse de Gand, de donner un ordre écrit pour que la ïrouillère, son lieutenant , remit ce château entre les mains d'Alonzo de Ulloa. Celui-ci y entra, le 13 septembre, avec deux enseignes de soldats espagnols, qui y remplacèrent l'ancienne garnison wallonne ' .
Le 22 septembre, au matin, les comtes d'Egmont et de Hornes partirent de Bruxelles sous la garde du capitaine Salinas et entourés de forces imposantes. En avant marchaient deux compagnies d'arquebusiers à cheval; venait ensuite un régiment d'infanterie au milieu duquel les prisonniers étaient placés, Egmont dans une litière suspendue entre deux mulets , Hornes dans un chariot commun ; trois compagnies de chevau-légers fermaient la marche. A un trait d'arquebuse de la ville, lïnfanterie rebroussa chemin à Texception de trois cents arquebusiers, qui firent encore deux lieues. Ceux-ci furent alors relevés par cinq cents soldats venus d'Alost, oii se tenait le mestre de camp Alonzo de Ulloa avec sept cents autres. Le cortège passa la nuit dans cette ville. Le lendemain, les deux prisonniers, toujours escortés par trois cents hommes de cavalerie et douze cents fantassins , se remirent en route pour Gand. A moitié chemin, cinq cents hommes de la garnison de cette dernière ville étant venus grossir l'escorte, les prisonniers entrèrent dans la capitale delà Flandre, sous la garde de dix-sept cents hommes d'infanterie et de cinq cents cavaliers. Les agents du duc d'Albe avaient exigé ce déploiement extraordinaire de forces, à cause de la grande autorité du comte d'Egmont en ces pays, « qui ne connaissaient, disaientils, d'autre roi que lui. » Les deux comtes, pendant ce triste voyage, ne purent avoir aucune communication entre eux, et lorsqu'ils arrivèrent enfin au château, ils furent enfermés dans
' Commentaires mémorables de Bernaudino de Mendoça, liv. il et Correspondance de Philippe 11, t. l", pp. 574 et 575.