LIVRE XIV
II entretint le malheureux seigneur dans cette espérance chimérique jusqu'au jour où arriva à l'Escurial le courrier du duc d'Albe qui innonçait l'arrestation des comtes d'Egmont et de Hornes. En apprenant cette nouvelle (le 19 septembre), Philippe IT, toujours si réservé et si dissimulé, ne put cacher sa satisfaction ■ jamais il ne s'était montré plus joyeux et plus content '. C'était, du reste, le signal qu'il attendait pour emprisonner aussi le baron de Montigny. Dans la nuit même, le frère du comte de Hornes fut arrêté et conduit à l'alcazar de Ségovie. On le plaça sous la garde du comte de Chinchon, majordome du roi, grand alguazil de Ségovie et trésorier général de la couronne d'Aragon, qui se servit des termes les plus ambigus pour communiquer au seigneur belge les ordres de Philippe II ^
Presque aussitôt après l'arrestation des comtes d'Egmont et de Hornes et de leurs prétendus complices, le duc d'Albe s'était empressé de faire connaître cet événement au pape Pie V, à l'empereur Maximilien II et aux ducs de Bavière et de Brunswick , ces derniers comme chevaliers de la Toison d'or. Dans sa lettre au grand commandeur de Castille , ambassadeur de Philippe II à Rome , le duc d'Albe faisait remarquer que les arrestations auraient pu être plus nombreuses. « Mais l'intention « de Sa Majesté , ajoutait-il , n'est pas de verser le sang de ses <( sujets, et moi, de mon naturel, je ne l'aime pas davantage. « J'espère que ces seigneurs rendront d'eux un tel compte que « tout le monde connaîtra leur fidélité et innocence, dont on
' Nous pouvons citer ici le témoignage même de Fourquevaux, ambassadeur de France à Madrid : « Ce roy, dit-il, ne fut jamais plus joyeux et « content qu'il est, ayant sceu la prinse des susdicts seigneurs (Egmont et « Hornes) et que la citadelle de Gand a été rendue. » Je dois à l'obligeance de M. Gachard la communication de cette dépêche, datée du 30 septembre 1567, et conservée à la bibliothèque impériale de France.
* Correspondance de Philippe II, t. h'^, p. o8l.
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4(>à Li:S PAYS-BAS SOUS riIII.IPPI- II.
<i parle jusqu'ici très-di(Téremnient. i- Il se disait peine dans l'âme que les choses en fussent venues au point qu'il eût fallu recourir à une telle mesure. En écrivant à Henri le Jeune, duc de Brunswick, il disait même avoir le désir que les comtes d'Egmont et de Hornes pussent se disculper , et ce désir était aussi sincère, ajoutait-il, que si la chose concernait son propre frère '. Mais, dans sa lettre à Requesens , il faisait pressentir des événements plus tragiques encore lorsqu'il remarquait que la venue trop prochaine du roi serait inopportune , car les mesures qu'il restait à prendre attireraient sur lui une haine dont ses ministres pouvaient le décharger '. C'était, du reste , l'avis de Philippe 11 qui mandait au cardinal de Granvelle, le 22 septembre, que bien des choses s'effectueraient plus convenablement dans les Pays- Bas pendant son absence. Le même jour, Philippe écrivit au grand commandeur de Castille que les arrestations qui venaient d'être faites en Flandre étaient le commencement des mesures dont l'exécution devait rétablir l'ordre dans ces provinces ^
Pie V reçut aussi un grand contentement de l'arrestation des comtes d'Egmont et de Hornes. Il trouvait fort bien la manière dont le duc d'Albe procédait, et exprimait l'espoir qu'il persévérerait dans cette marche. Quant au duc de Bavière, il regretterait, disait-il, que ces seigneurs fussent coupables ; du reste, il était persuadé que l'intention du duc d'Albe, conforme à celle du roi, n'était point d'aller au delà de ce qui serait nécessaire pour le maintien de l'obéissance due au souverain légitime 4.
1 Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. III, p. -127.
* Lettre du 14 septembre 1f>67, dans la Correspondanfe de Philippe II, t. !«>•, p. 576.
•^ Ibid., t. W, p. S84.
* Voir Ibid., t. I", pp. 580 et 581. — De son côté, Philippe II adressa, le 16 octobre, les plus vifs remercîments au duc d'Albe pour l'attention, le soin, la peine, l'amour et la diligence avec lesquels il travaillait à réta-
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Mais une protestation véhémente vint bientôt contraster avec ces éloges ou ces timides observations. Du fond de son exil , Bréderode chercha à exciter la colère de ses concitoyens contre le nouveau tyran des Pays-Bas et à organiser contre lui une nouvelle confédération. Ce fut l'objet du second Compromis quil signa avec Christophe de Leefdael et sept autres nobles fugitifs. Montrant leur malheureuse patrie opprimée <: par une espèce de More renégat, » au mépris des lois de Dieu et des antiques libertés des provinces, les exilés poursuivis jusque dans l'asile qu'ils s'étaient procuré, les principaux seigneurs arrêtés ou menacés, malgré les grands et éclatants services qu'ils avaient rendus à la couronne d'Espagne, la plupart des gentilshommes et des bourgeois notables proscrits et dépouillés, le reste des nobles envoyé en France, comme à la boucherie, sous prétexte de porter secours à Catherine de Médicis et au roi Charles IX ' ; prévoyant une tyrannie plus impitoyable encore et plus sanglante, Bréderode et les sept autres signataires de la convention s'engageaient à sacrifier tout ce qui leur restait pour combattre leurs ennemis, et ils adjuraient tous les gens de bien et d'honneur de s'unir à eux pour rétablir, avec laide de Dieu, la liberté
blir les affaires aux Pays-Bas. Il ne pouvait assez exprimer son contentement de l'arrestation des comtes d'Egmont et de Homes et des trois autres Il l'informait aussi que, après l'arrestation de Montigny, aucun des chevaliers de la Toison d'or ne lui avait adressé de réclamation à ce sujet. Enfin, il croyait, comme le duc d'Albe, qu'aucun genre de persuasion ne pourrait déterminer le prince d'Orange à revenir aux Pays-Bas. Correspondance de Philippe II, t I", pp. 585-586.
' Après avoir failli être surpris à Monceaux , par Condé et Coligny, '
Charles IX et sa mère avaient demandé secours au duc d'Albe. Celui-ci leur envoya le comte d'Arenberg avec 1,400 cavaliers, dont 400 Bourguignons et 1,000 hommes des bandes d'ordonnances. 11 avait aussi avec lui bon nombre de gentilshommes d'Artois, de Hainaut et d'autres provinces. f
Ibid., t. 1er, pp. fj91 et 602.
des Pays-Bas. Mais que pouvait encore l'influence de Bréderode ! Tous ses anciens compagnons, ses associés et ses soldats étaient morts, prisonniers ou dispersés; l'enthousiasme de 1506 avait fait place à l'abattement ; le pays, foulé par l'Espagnol, se résignait, dévorant sa honte et sa douleur. Enfin, plein de mépris pour les premières manifestations des exilés, Granvellc se réjouissait de pouvoir appliquer aux fugitifs des Pays-Bas le mot de Tite-Live : Vajia sine viribus ira ' !
1 L'acte, dont on lit l'analyse ci-dessus, a reçu la dénomination de second Compromis. Il a été inséré par Van Loon, dans son Histoire métallique des Pays-Bas,t. I", fol. lOI-IOS, d'après une copie que cet historien avait faite lui-même « sur l'original et mot à mot. » On nous saura gré peut-être de donner ici la conclusion de ce document fort peu connu : « ... Puisque, pouiexécuter un dessein comme le nôtre, il est de la dernière nécessité de ramasser quelque argent, nous avons résolu par un véritable motif de conscience, de contribuer chacun tout ce que nous pouvons selon notre faible pouvoir. Nous savons bien qu'une somme si modique ne suffit pas pour faire la guerre à notre ennemi le Morisque; mais nous espérons que la protection et l'assistance du Père des miséricordes ne nous manquera jamais. En tout cas, nous croyons qu'il vaut mieux mourir en braves gens au lit d'honneur pour la plus juste des causes, que de tomber dans l'esclavage de gens qui ne sont que des esclaves eux-mêmes. En formant ce projet, non-seulement nous avons la satisfaction de faire notre devoir; mais nous pouvons nous promettre encore une gloire éternelle, en rétablissant, avec l'aide de Dieu, la liberté de notre patrie, et en arrachant aux mains de nos ennemis tant de malheureux prisonniers. Nous ne doutons pas que des considérations si fortes n'excitent tous les gens de bien et d'honneur à s'unir à nous par un principe de vertu et de gloire, et nous prions le Tout- Puissant que, par sa divine providence, il veuille tellement diriger nos desseins, qu'ils tournent à la gloire de son nom, et à notre salut. »
« Considéré ce que dessus, je m'engage à contribuer sur-le-champ, la somme de deux cents florins de Brabant. Christofle de Leefdael. >> — « Considéré ce que dessus , nous soussigné avons résolu, par un motif de conscience et d'amour pour la patrie , de contribuer promptement une somme de douze mille francs. H. de Brédehode. a — « Je soussigné, con-